Chère
mademoiselle Sally,
Il doit y avoir erreur sur la personne! Vernon Sullivan n'est pas
l'auteur d'oeuvres musicales, mais de quatre romans, dit romans noirs:
«J'irai cracher sur vos tombes», «Les morts ont tous
la même peau», «Et on tuera tous les affreux»
et enfin «Elles se rendent pas compte». Je suppose que vous
vous adressez donc à Boris Vian... J'ai utilisé beaucoup
de pseudonymes dans ma vie, notamment Hugo Hâchebuisson ou Bison
Ravi, mais celui de Vernon Sullivan, je l'ai utilisé pour ces
romans-là uniquement.
Quant à l'enjeu de «J'irai cracher sur vos tombes»,
puisque vous parlez d'enjeu, il était très simple au
départ: écrire très rapidement un best-seller pour
l'un de mes amis, éditeur. Peut-être le monde de
l'édition a-t-il changé à votre époque;
mais à la mienne, lorsqu'un éditeur choisit de publier de
bons textes, c'est généralement à perte. Il se
rattrape le plus souvent sur des ouvrages plus faciles à lire et
qui rapportent plus d'argent.
C'était le cas de Jean d'Halluin. L'exercice me paraissait
drôle et l'expérience me semblait valoir la peine
d'être vécue. Comme les États-Unis
d'Amérique font rêver mes contemporains, je m'étais
dit qu'un roman qui s'y déroulerait ne pourrait que faciliter
les ventes. Alors, un roman un peu... pimenté, je dirais, qui
sentirait le soufre, le sexe et l'alcool! C'était un
créneau à prendre et je m'y suis engouffré. Il
m'est alors venu l'idée d'écrire sous un pseudonyme et de
me faire passer pour le traducteur d'un certain Vernon Sullivan. Le
canular de l'auteur inconnu et mystérieux, ça m'amusait
pas mal! Je me suis bien marré pendant les dix jours qu'il m'a
fallu pour écrire «J'irai cracher sur vos tombes»...
et je me suis beaucoup moins marré quelques années plus
tard lorsque j'ai été traîné au tribunal
pour outrage aux bonnes moeurs, mais bon! Je ne voulais pas vendre au
public de ces romans insipides qu'on trouve partout à bon
marché; je voulais lui faire lire un bon roman américain,
et je pense que j'ai réussi! J'ai profité de cette
opportunité que j'avais de dire ce que je pensais pour parler de
la situation des noirs aux États-Unis. Je n'y ai certes jamais
mis les pieds, mais Duke Ellington et Miles Davis, notamment, ont pu
m'en raconter pendant des heures sur ce que les noirs vivent, et je ne
m'en suis toujours pas remis, d'ailleurs!
Je suis très touché que vous appréciiez les
oeuvres vianennes... ou vianesques, je ne sais pas!
Bien à vous,
Boris Vian
