Roxanne Anouk
écrit à

Boris Vian
| Bonjour, Monsieur Vian (ou préférez-vous Boris?) J'espère que vous allez bien. Je voulais tout d'abord vous féliciter pour votre œuvre; même si je n’apprécie pas particulièrement vos romans, je suis friande de vos chansons, qui éveillent plusieurs questions et commentaires en moi: 1- Dans la chanson «Je suis snob», parlez-vous de vous ou de certaines de vos connaissances? J'ai pour ma part côtoyé beaucoup de snobs et je vous félicite: la caricature, même aujourd'hui, est encore parfaite. J'adore! 2- «La Complainte du progrès» est une excellente image de l'amour, même encore en 2008! Comment se fait-il que tout repose sur la consommation, de nos jours? Franchement, c'est bien triste. Vous ne me croirez peut-être pas, mais la vie est encore plus chère maintenant qu'elle ne l’était autrefois! Et vous avez vécu combien de fois jusqu'à la prochaine fois -si je ne suis pas trop indiscrète? Je voulais aussi savoir à quoi ressemblent un «repasse-limace» et un «chasse-filou»? À quoi sert un «atomixer»? À quelle occasion vous servez-vous de votre «coupe-friture»? Et un «canon à patate»; à quoi cela peut-il bien servir dans la vie de tous les jours? Héhé, je suis un peu curieuse… 3- J'ai beaucoup d'amis alcooliques; votre chanson me touche beaucoup. Elle m'a d'ailleurs aidée à ne pas devenir comme eux: merci beaucoup. 4- J'imagine que votre oncle ne faisait pas réellement de bombes atomiques mais, sérieusement, comment auriez-vous réagi si c'était le cas? 5- J'aime beaucoup votre chanson «Fais-moi mal Johnny». Je l'ai d'ailleurs utilisée pour faire un petit court-métrage en pâte à modeler. Si jamais vous êtes intéressé, je vous inviterai à prendre un café dans mon époque afin de vous le montrer! Avec tout mon respect, Roxanne Anouk, dix-sept ans en 2008 Bonjour mademoiselle (Roxanne? Anouk? Les deux? Quels jolis prénoms!), Votre message me ravit. «Le Déserteur», c'est bien, mais j'ai aussi enregistré d'autres textes aux Trois Baudets auxquels je tiens beaucoup. Franchement, cela me fait plaisir d'être également apprécié pour mes chansons. Comme j'ai encore sept pochettes de disques à rédiger et un opéra à mettre en scène, je ne vais pas pouvoir vous consacrer autant de temps que je le voudrais, mais je vais tâcher de vous répondre point par point: 1) Pourquoi la caricature ne passerait-elle pas à travers les époques? Les êtres ne changent pas fondamentalement et j'imagine que le snob de 2008 n'a pas beaucoup de différence avec celui de 1950! Quant à mes sources d'inspiration... Il suffit d'ouvrir ses yeux et ses oreilles! 2) Si la société de votre époque base toutes ses valeurs sur la consommation, vous avez raison, c'est bien triste. Vous savez, mon père a été ruiné pendant la crise de 1929, puis nous avons connu la guerre: même si j'ai été protégé dans un milieu relativement privilégié, j'ai connu le manque et la faim -pas plus que mes contemporains, je vous rassure, mais enfin, le Salon des arts ménagers me sidère. Je ne comprends pas pourquoi il devient fondamental d'acquérir un canon à patates pour vivre. Comme j'aime assembler les mots, je fais confiance à votre sagacité pour deviner ce qui se cache derrière ceux que j'ai choisis. Attention à ma passion pour les mots-valises, elle peut donner des résultats proches du nucléaire, d'où les atomes-mixers! 4) Ce qui nous amène directement à votre quatrième question (dans mon souci de ménager une transition potable, j'intervertis vos questions 3 et 4). Effectivement, je ne connais personnellement aucun inventeur de ce genre... Aller trop loin dans la recherche nucléaire me paraît particulièrement dangereux. C'est une grande inquiétude en 1959! Ce que j'aurais fait avec un oncle pareil? Mais... la même chose que lui, peut-être! 3) Ah bon, vous êtes si jeune et vous avez déjà des amis alcooliques? Quel dommage, la vie est bien courte! 5) «Fais-moi mal Johnny» doit beaucoup à Magali Noël. J'aurais beaucoup aimé voir votre réalisation. Malheureusement, chez Dialogus, seules les lettres traversent le temps... Amicalement, Boris Vian |