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Bonjour Monsieur Vian,
Je tenais à vous dire combien j'étais
impressionnée par vos oeuvres. J'ai lu trois de vos livres que j'ai beaucoup
aimés dont: L'écume des jours, Et on tuera tous les affreux et
Conte de fées à l'usage des moyennes personnes. Vos livres ont un don,
même si absurdes et ridicules, de nous faire suivre les émotions et les actions
de vos personnages mot après mot. L'absurdité de vos histoires rend encore plus
intéressantes vos oeuvres et c'est cela qui m'a vraiment
accrochée.
J'aurais quelques questions à vous poser par contre. Quand
vous avez écrit Et on tuera tous les affreux, qu'est-ce qui vous a
vraiment inspiré? Est-ce que c'est vous qui étiez du genre à aller dénigrer les
plus laids ou c'est la société de votre époque qui était
superficielle?
Une dernière question: quand vous avez écrit la chanson
Le Déserteur, pourquoi vous voulez vraiment partir? Ne vouliez-vous pas
rester pour vous battre pour votre pays? Est-ce que c'est vous qui vouliez être
dans l'armée ou c'est pour les autres soldats?
En attente de votre
réponse avec impatience,
Votre admiratrice, Claudia.
Chère Claudia,
Merci de votre message. Je ne suis pas tout à fait sûr
d'écrire des livres «absurdes et ridicules», mais je suppose qu'il faut prendre
votre réflexion pour un compliment!
Ce qui m'a inspiré pour écrire Et
on tuera tous les affreux?
Oh, tout simplement un petit brun à moustaches qui a sévi
à mon époque et qui a décrété que
les «bons aryens» seuls devaient avoir le droit à
l'existence alors que les mauvais aryens -donc les bons à rien-
devaient disparaître! Vous me suivez? Cela m'étonnerait
beaucoup que votre époque n'en ait pas conservé le
souvenir... Il y avait, dans les camps de concentration, un certain
nombre de médicastres qui se sont amusés à faire
des expériences sur les gens et sur les morts aussi (du genre:
transformer un cadavre en savonnette)! Donc je me suis demandé
ce que cela aurait pu donner si tous ces tordus avaient eu la
possibilité de créer des androïdes! Et comme je suis
friand de science-fiction...
Le Déserteur à présent. C'est
amusant, vous êtes la seconde personne à m'en parler via Dialogus! Et pourtant,
j'ai été censuré à la radio, hué lors de mon tour de chant aux Trois Baudets...
J'ai même tenu une énergique discussion un soir avec un militaire venu m'écouter
apparemment dans l'espoir de me casser la gueule; nous avons heureusement pu
parler sans en venir aux mains, mais ça n'a pas été facile!
Lorsque j'ai
écrit cette chanson, c'était la guerre d'Algérie. Autant le préciser tout de
suite, je ne suis pas parti au front en 1939; souffrant d'une grave malformation
cardiaque, j'ai été réformé et dispensé de faire mon service militaire. Mais la
guerre, je peux vous en parler, jusqu'à demain si vous voulez: toute ma famille
en a souffert, et moi aussi, et également tous mes contemporains... Nous avons
tous une petite idée de la guerre, vous savez... J'ai toujours été un pacifiste
notoire. Bon, ça dépend pour quoi: s'il s'agit de défendre des gens que j'aime,
je suis d'accord pour me battre tout de suite. Mais la plupart des guerres sont
parfaitement absurdes et créent plus de souffrances qu'autre
chose!
Voilà, Claudia. J'espère avoir pu satisfaire votre curiosité. Si
d'autres questions vous tarabustent, je suis à votre disposition pour y
répondre. Il me semble que vous devez être une jeune lectrice: je suis touché
que des jeunes s'intéressent à mes textes en 2006!
Amicalement,
Boris
Vian |