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Ambroise
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

Ingénieur et écrivain


   

Cher Monsieur Vian,

Nous ne nous connaissons pas personnellement mais deux choses nous rapprochent.

La première: nous avons fréquenté le même établissement, le lycée Hoche de Versailles. J'imagine que vous n'y avez pas été très heureux, je me trompe?

Je ne vous vois pas à l'aise dans ce truc-là; je ne vous imagine pas entendre les profs causer d'excellence sans devoir réprimer un sourire narquois. Je ne vous imagine pas non plus poussé par un rêve d'élitisme. Je me trompe peut-être…

Est-ce votre travail à l'AFNOR qui vous a définitivement décidé à user de votre créativité hors d'un bureau gris et pour des choses plus excitantes, comme la musique et l'écriture? Mais on ne se découvre pas excellent musicien et fabuleux écrivain comme ça, entre deux relectures de normes, n'est-ce pas? Votre talent couvait probablement depuis bien plus longtemps.

Maintenant que vous êtes publié, vous considérez-vous toujours ingénieur? Ma foi, vous n'avez pas à répondre, votre vie vous appartient, mais j'avoue que ces deux phases presque contradictoires de votre histoire m'intriguent. Il faut dire que j'exerce actuellement votre premier métier et que le second m'attire particulièrement.

Quant à la deuxième chose qui nous rapproche: l'admiration que j'ai pour votre oeuvre, évidemment. Cela vous paraîtra sans doute anecdotique, mais ce sont vos poèmes qui m'ont le plus marqué et parmi eux, Elle serait là, si grande, que je relis toujours avec la même émotion.

Merci pour tout et bon vent dans la trompinette,


Ambroise

Cher Monsieur,

Merci de votre message et de vos bons voeux. C'est un sujet un peu douloureux que vous abordez à la fin de votre lettre! Malheureusement je n'ai plus le droit de souffler dans ma trompinette depuis une dizaine d'années environ; et depuis mon premier oedème pulmonaire, je cours au suicide si je l'embouche... C'est pourquoi j'ai préféré en faire cadeau au fils de l'un de mes grands amis. Finie, la trompinette!

Effectivement, vous m'avez assez bien compris. En réalité l'école ne me plaisait pas plus que ça. C'était un passe-temps pas trop difficile mais j'aurais préféré faire des surprises-parties toute la journée! Notez, si les filles avaient été autorisées à venir dans les classes avec nous, je crois que j'aurais beaucoup aimé venir... mais je n'aurais pas tellement plus travaillé!

Se sentir ingénieur... Peut-on se sentir ingénieur, ou dentiste, ou professeur? J'ai bien mon diplôme d'ingénieur mais il ne correspond qu'à une partie de ma personnalité... D'une certaine manière, je suis toujours ingénieur car je continue à bricoler beaucoup pour meubler le petit appartement que j'occupe avec mon épouse. Par exemple, comme aucun fauteuil ne correspondait à ma grande carcasse, j'ai inventé un procédé qui me permet de ranger enfin mes guibolles! Mais je n'aime pas les peaux d'ânes qu'on accroche à notre dos et qui nous obligent à travailler pour «gagner notre vie», qu'ils disent. Pour moi, c'était du travail et le travail tue l'homme!

Non, mon talent, comme vous dites, n'est pas reconnu -à mon époque du moins! J'ai préféré vivre de ma plume et conserver mon indépendance, mais je dois faire pas mal de traductions pour ça. J'ai traduit «Mam'selle Julie» de Strindberg mais aussi des romans noirs américains, de la science-fiction et même les mémoires d'un joyeux militaire -au point d'en rêver la nuit! Je suis actuellement directeur artistique dans une maison de disques.

Mes poèmes vous plaisent? Je suis particulièrement touché. Je les écris généralement lorsque ça ne va pas. Soit justement parce que mes oeuvres sont rejetées ou condamnées, soit parce que mon coeur me gêne... Continuez à les aimer, cela me fait tant plaisir! Et devenez ingénieur si ça vous chante. Soyez ce que vous voulez, mais soyez vous-même!

Bien à vous,

Boris Vian

Cher Monsieur Vian,

Merci infiniment d'avoir pris le temps d'écrire cette longue réponse.

Beaucoup de succès dans vos projets futurs!

Portez-vous bien,

A.C.


Cher Monsieur,

C'était un plaisir! Je suis touché d'apprendre via Dialogus que mes écrits valent tout de même quelque chose!

Amicalement,

Boris Vian
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