| |
|
Cher Monsieur Vian,
Cela ne fait pas très longtemps que je m'intéresse
à vos oeuvres. Je pensais que votre lecture allait être
proche de Camus, Gide et autres auteurs sérieux... mais ô
stupeur, votre genre d'écriture m'a vraiment
étonnée, votre genre déroutant, mirobolant et
délirant m'a énormément plu, depuis, je
dévore vos oeuvres.
Conte de fée pour les moyennes personnes (le premier livre
que j'ai lu de vous) est un magma de délire, très
rocambolesque, je n'arrêtais pas de me tordre de rire. Vos
calembours sont excellents et votre sens de la déroute est
vraiment parfait. C'est du surréalisme, c'est un tableau de Dali
(les huîtres galopantes... hum). Il faut dire que ce genre de
lecture, pour une fille de quatorze ans, est passablement hilarant.
Vous nous faites pénétrer dans un monde très
étrange, sans aucune logique. Je me demande combien de pipes
d'opium vous aviez dû fumer pour arriver à écrire
cela, vous l'avez sans doute fait d'une traite, enfin, il me semble que
vous l'aviez écrit pour votre femme, elle n'a pas dû
s'ennuyer (je vous prie de lui adresser mes plus sincères
salutations).
Sur ce, je vous quitte, avec toute mon admiration pour votre imagination et mes plus sincère salutations,
Sabine
Chère Sabine,
Je suis très touché que vous vous intéressiez
à mes oeuvres. Quatorze ans, ce n'est pas mal du tout pour un
début! Seriez-vous la benjamine de mes lectrices?
Je saluerai mon ex-femme de votre part la prochaine fois que j'irai
chercher nos enfants pour les emmener au cinéma... Elle s'est
effectivement bien amusée avec moi... un temps. Mais vous savez,
les gens pas sérieux sont parfois ennuyeux à vivre et
elle n'a pas tenu le coup!
C'est amusant d'être comparé à Gide, à
Camus, puis soudain à Dali dans une même lettre! Mais
lorsque vous aurez bien lu mes oeuvres, peut-être
éprouverez-vous un jour le désir de les relire. Vous
constaterez sans doute que je suis un monsieur plus sérieux que
je n'en ai l'air, et vous ne les relirez certainement pas de la
même façon que la première fois. On peut dire des
choses graves sur le mode humoristique. L'humour est une arme qui peut
s'avérer redoutable.
Je ne me revendique pas du tout comme un auteur surréaliste. D'une part, je déteste
les écoles (attention, je n'ai pas écrit que je détestais l'école!);
d'autre part, j'essaie simplement de décrire le point de vue et
l'imagination de mes personnages. Si les murs de la maison de Colin se
resserrent dans L'Ecume des jours, ce n'est pas par souci de
coller à la veine surréaliste mais c'est tout simplement parce qu'il a
l'impression d'être dans un étau qui l'angoisse et l'oppresse.
Et pour finir, non, je ne tire pas mes idées de l'opium; les
drogues ne m'intéressent pas. Je les extrais simplement de mon
imagination...
Je vous souhaite de poursuivre vos lectures (vous savez, Gide et Camus, c'est pas mal non plus !).
Amicalement,
Boris Vian |