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Papajuliet 
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

Et si j'osais...


    … vous écrire une nouvelle, cher monsieur Vian.
C’est celle-ci (et, par avance, pardonnez-moi, s’il vous plaît, pour les coquilles):

LA BALLE

Je suis bien à présent. Ouais, j’suis bien!

Calme. Détendu. Reposé. Léger. Tout va bien.

Si ce n’était ce subtil goût de métal dans ma bouche. On dirait du cuivre.
Amer, acide, mais pas désagréable, tout compte fait. C’est le goût du sang.
Mon sang. On se fait à tout à la longue. Ça fait pas longtemps que j’ai du sang dans la bouche. Il est encore chaud. Ce goût de métal, c’est peut-être celui de la balle que je me suis tirée.

Je n’en pouvais plus de vivre ainsi, alors j’ai décidé d’arrêter. Et maintenant, ma cervelle et mon sang décorent le mur blanc. J’aimerais bien voir ce que ça donne mais pour l’instant, je n’ai pas envie de bouger. Je baigne dans une douce torpeur, un doux cocon chaud. Je n’ai pas froid. Je n’ai pas trop chaud. Je ne ressens plus aucune douleur. Un peu engourdi mais c’est agréable. C’est un peu l’état dans lequel on est au moment de s’endormir. Il ne manquerait plus que je me mette à rêver, à présent. Ce serait drôle: vivant, je n’arrivais pas à me souvenir de mes rêves.

Peut-être que je ne rêvais pas. Mais il paraît que si. De toute façon, ça n’a plus grande importance. Et je me rends compte que je parle pour ne rien dire. Enfin… Parler… Penser devrais-je dire – penser, plutôt. Oh là! Ça devient compliqué.

J’en étais où, déjà, de mes pensées? Ah oui! Le métal de la balle. Je me demande de quel alliage il est fait. Y a-t-il du cuivre dedans? Et à la vitesse à laquelle elle a traversé mon palais, je ne suis pas sûr qu’elle ait pu me laisser son goût sur ma langue. J’aurais pu, si j’étais encore vivant, téléphoner à un copain qui travaille le métal pour lui demander la composition. Est-ce le même entre la balle et la douille?

Ça se voit, que je n’ai vraiment rien d’autre à faire en ce moment. Rien, à part attendre. Mais attendre quoi? Il paraît qu’on se sépare de son corps après la mort. Certains parlent de tunnel, de lumière, puis d’extase. Ce n’est pas vrai. Des foutaises, puisque je suis encore là. Ce n’est pas la peine de venir, il n’y a rien, c’est moi qui vous le dit. Ou alors, comme à mon habitude, j’ai foiré. Ça m’étonnerait pas, d’ailleurs. J’ai raté ma vie et, maintenant, je rate ma mort. Ça me fait une belle jambe, tiens. Rien à foutre de toute façon, je suis bien mieux maintenant.

Ouais, bien mieux. Bien, bien mieux.

Tiens, la lumière a baissé. Serait-ce déjà la fin de la journée? Comme le temps passe vite. Même plus le temps de faire quoi que ce soit que déjà le soir arrive. AH! AH! j’suis con!

Je me demande où elle est passée, cette balle. Dans le mur contre lequel je suis négligemment adossé? Je l’imagine toute ratatinée, nichée dans son trou. Est-ce que ça lui a fait mal? Non. Une balle n’a pas de vie, donc pas de pensée, ni de sensation ni de souffrance. Quoique. Est-ce qu’un fœtus, au moment de sa conception, se rend compte de quelque chose? Au bout d’un certain temps, oui. Mais au tout début? Au moment où les cellules se multiplient? Non, je ne crois pas. C’est pareil pour une balle. Il y a d’abord des métaux différents, puis ils sont fondus pour n’en former qu’un, puis coulés pour devenir une balle. Et là seulement, elle pourrait prendre conscience de sa vie. Durant le refroidissement du métal. Et, plus tard, avec ses copines dans un barillet. Ça ressemble à quoi, la vie d’une balle?

Force, froid, dureté, envie d’aller voir ailleurs ce qui se passe ou alors une trouille monstre du percuteur qu’elle a derrière elle et qui va lui exploser les entrailles pour lui arracher la tête.

Si ça se trouve, elle souffre. Oh je m’en veux. Par ma faute, je l’ai tuée.

Et la voilà toute seule, écrasée dans un mur, séparée de ses copines.

Ah! J’aurais dû prendre une corde ou une lame de rasoir. Mais non, égoïste que je suis, je n’ai pensé qu’à moi et voulu éviter des souffrances. Une balle, c’est rapide. Me voilà bien avancé maintenant. J’ai gaspillé une innocente petite balle qui ne m’avait rien fait. Bon! Il faut que j’arrête de délirer. N’importe quoi.

Tiens! Un rayon de lune éclaire la pièce. La nuit est arrivée et je ne m’en suis même pas aperçu tellement j’étais parti dans mes pensées.

J’avais jamais remarqué ce trou de souris dans le mur en face du mien. Faut dire que depuis que la pièce est vide, c’est beaucoup plus visible.

Maudits huissiers. Il ne me reste plus rien. Moi qui voulais un intérieur zen, je suis gâté. Les murs blancs, les fenêtres sans rideaux, le parquet sans tapis. Je n’ai plus qu’à en profiter. Je suis zen. Surtout ne pas s’énerver, ça ne sert plus à rien. Ce qui est fait est fait.

Un appartement sans âme. Sauf la mienne. Et peut-être celle de la balle.

Mais pourquoi m’obsède-t-elle donc tant? Ce n’est qu’un bout de métal froid fiché dans le mur. Un point c’est tout! Il n’y a pas de raison d’en faire toute une histoire. Et pourquoi je ne suis pas encore mort? Il n’y a donc personne pour me conseiller ici-bas? C’est vrai, quoi! Seul. Seul et encore seul. Souvent, dans ma vie, je me suis retrouvé seul. Eh bien, là aussi. On va quand même pas déroger à la bonne vieille règle.

Tiens! Une mouche. Alors ça y est. Je pue. Non, elle est repartie. Bon, ça va. Quoique. Elle est peut-être partie chercher ses copines pour venir faire une mégabouffe avec ma tête. Et c’est reparti pour une séance de délire.
Encore heureux que je ne ressente plus rien. Ç’aurait été coton. Des démangeaisons partout dans les cheveux et impossible de se gratter. Tiens, ça me démange. Non, je rigole. Et puis après les mouches, les vers blancs.
Petits, gros, grouillants partout dans mon crâne ouvert, ma bouche, me dévorant les yeux, le bide (là, il y a de quoi faire, je n’ai pas eu le temps de faire un régime; maintenant je vais maigrir un grand coup!). Et tous ces asticots gigotant partout sur ma peau (froide, certes, mais quand même, c’est ma peau) bueuark! En train de gigoter sur mon sexe. Je me demande si au début ce sera comme les douces mains de ma maîtresse.
Douces. Très douces. Si légères qu’elles chatouillaient. Ma dernière maîtresse. Comme elle me manque.

MAUDITE BALLE. POURQUOI NE T’ES-TU PAS COINCÉE DANS CE FLINGUE?

Pas un grain de poussière, pas un grain de sable. Une machinerie parfaitement huilée, les pièces qui s’assemblent parfaitement, les ressorts qui ne grincent pas. La balle parfaitement bien placée dans le canon avec vue imprenable sur le fond de ma gorge. La détente qui recule, le percuteur aussi, puis un léger déclic inaudible avant la détonation qui vous explose les tympans en même temps que la gorge et l’arrière du crâne. Bye bye, plus personne, exit.

Sauf pour moi qui reste assis par terre le long du mur comme un con avec la lune qui m’éblouit à présent. Alors voilà mon enfer. Je suis bien et je suis mal. Et c’est pour toujours. On va découvrir mon cadavre, l’enfermer dans une boîte, puis sous terre. Et moi? Je reste là ou je vais sous terre? Je disparais quand? Il n’y a pas d’école pour ce genre de questions. Alors elles restent sans réponse.

Et toujours cette pleine lune qui brille. Je parie qu’elle fait étinceler un bout de la balle qui doit dépasser du mur. J’avais jamais fait gaffe que la lumière de la lune absorbait toutes les autres couleurs. Ça devient monochrome. Il reste les bruits naturels de l’appartement, le bois qui craque, le vent sous la porte, mais les couleurs disparaissent. Et plus j’y fais attention, plus tout blanchit. Ou alors je suis de plus en plus pourri. Non, non, c’est bien ça. Tout devient blanc. L’appartement disparaît peu à peu. Même les bruits diminuent d’intensité.

Qu’est-ce qui se passe encore? Je ne vois plus mon corps, plus de murs. C’est bizarre, j’ai l’impression de bouger. Ça y est. J’ai compris. Cette fois, je pars! Je me sens attiré devant. C’est drôle, comme sensation.
J’avais pas encore connu ça. C’est comme… c’est comme…

Oh là! Ooh là! Ooooh c’est pas cool ça!

C’est pas mon jour! Il fait si chaud soudainement. C’est atroce. J’ai l’impression d’être du métal en fusion… dans un moule pour fabriquer une… BALLE?


… je serais flatté de vous lire.

Bravo! Votre personnage m’a fait penser à Lee Anderson – le héros de J’irai cracher sur vos tombes – par sa forme d’humour. Simplement, j’avoue mon incompréhension totale avec l’une des raisons de son suicide. Il s’agit de la partie consacrée à «l’intérieur zen». Je suppose qu’il s’agit de la décoration du logement de votre narrateur. Dans ce cas, j’ai du mal à concevoir que l’on puisse être désespéré au point de se tirer une balle dans la tête, entre autres parce qu’on a raté l’occasion d’avoir un intérieur zen! Il est vrai que la lecture des missives que j’ai reçues de la part des lecteurs de Dialogus m’a fait entrevoir à quel point votre époque et la mienne sont différentes. Votre personnage a, certes, sûrement, des raisons dramatiques d’agir ainsi, mais pensez-vous que la décoration de son logement en fasse partie? J’entends par là que, pour une personne née au début du XXe siècle, qui a vécu une guerre et a profondément été marquée par une autre, cette partie jure complètement avec le fait que le narrateur ait manqué sa vie… A moins que la saisie d'huîssier ait rendu à votre personnage la décoration zen qu'il a toujours souhaitée, je ne sais pas trop quoi comprendre parce que je ne vis pas à la même époque que vous!

Vous voyez, je ne suis peut-être pas de si bon conseil, je suis déjà bien vieux… Mais continuez à écrire: ce détail mis à part, j’ai apprécié votre texte.

Amicalement,

Boris Vian
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