Virginie
écrit à

Boris Vian
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Monsieur Vian, Bonjour Mademoiselle — ou Madame — Virginie, Vous me voyez confus de ne pas vous avoir répondu plus tôt. Ma vie professionnelle est particulièrement dense et il se trouve qu'actuellement, j'ai beaucoup de mal à tenir tous mes engagements à la fois! Trop lourd, tout ça. Et le cœur qui menace de me lâcher... Enfin, ce soir, pas d'engagement. Je me fais donc un plaisir de répondre enfin à votre lettre. Il me semble que vous me prêtez, dans mes textes, des intentions qui ne sont pas les miennes, des manières plus complexes qu'elles ne le sont. Seriez-vous, par hasard, professeur de Lettres ? Compliquer les intentions d'un auteur, trouver des significations à tout et des intentions là où il n'y en a pas, fait généralement partie de leurs attributions... J'espère que je ne vous vexe pas. J'ai pu autrefois être plus galant. Cependant, en tant qu'écrivain, j'ai été censuré, muselé, condamné; je n'aime pas me priver d' écrire ce que je pense! Vous faites de moi le successeur de Baudelaire. C'est très flatteur, mais ce n'est certainement pas un titre que je revendique. J'aime écrire, j'ai des choses à dire, mais jamais ne m'est venue l'idée de me comparer à lui! Je ne lui arrive pas à la cheville, avec mes romans –et avec mes «pohésies» encore moins- et j'en suis parfaitement... conscient, pour employer un substantif que je n'apprécie guère! Effectivement, le nénuphar n'est pas habituellement associé au mal en littérature. Certains d'entre eux –les nénuphars jaunes- étaient même autrefois utilisés comme calmants! Je trouve ces fleurs particulièrement belles. Je les observais, dans mon enfance, s'épanouir sur les étangs de Ville-d'Avray. Seulement, elles prennent beaucoup de place; leurs attaches peuvent avoir, sous l'eau, plusieurs mètres d'envergure! Elles sont donc envahissantes. Le nénuphar de L'Écume des jours se greffe progressivement dans les poumons de Chloé, prenant petit à petit sa santé et enfin, sa vie. Sans avoir le moins du monde pensé à Baudelaire, j'apprécie les contrastes, les images fortes, qui frappent l'imagination. C'est tout de même plus poétique d'avoir un nénuphar dans les poumons que la tuberculose! Si le lecteur souhaite construire quelque chose autour de mes romans, c'est son idée, pas la mienne. L'Écume des jours semble lu et apprécié depuis soixante ans; il ne m'appartient plus déjà. C'est à vous qu'il appartient! Quant à mes Contes de fées à l'usage des moyennes personnes, je suis très étonné qu'ils soient lus à votre époque! C'est bien la première fois de ma vie d'ailleurs qu'on me perçoit comme un auteur sérieux! Ne cherchez pas là une envie de ma part de casser une image d'auteur à idées, ni une volonté d' écrire des idées nouvelles. J'ai tout simplement écrit ce texte pour distraire mon Bibi -ma femme de l'époque, Michelle- qui était alors en convalescence. C'était ma seule ambition... Je ne voulais pas écrire ce texte sérieusement. Juste faire sourire mon Bibi avec ces romans de chevalerie qui nous avaient tant fait rêver dans nos enfances respectives! Merci beaucoup de l'intérêt que vous portez à mes textes. J'en suis très touché, mais je vous le répète, ne cherchez pas toujours les complications là où elles ne sont pas. Je ne suis pas aussi compliqué que j'en ai l'air... Avec toute mon amitié, Boris Vian Bonjour Boris, Le terme «Mademoiselle» conviendra très bien. Je ne vous en veux pas pour le retard, j'imagine parfaitement que vos journées sont amplement remplies, vous menez une vie très active me semble-t-il. Vous avez su viser juste à propos de mon métier... J'accepte vos critiques, elles construisent les personnes et permettent d'évoluer, mais permettez-moi d'y répondre. Je vais essayer de le faire de la manière la plus honnête possible. Mon jeune âge a ce défaut d'être encore très proche de la période estudiantine, où nous avions de grandes ambitions littéraires et une image sacrée des grands auteurs qui ont construit ce monde. J'en garde ce côté exégétique que vous semblez me reprocher. Cependant, ne croyez-vous pas que chaque auteur utilise une part de son inconscient lorsqu'il écrit? Pouvons-nous maîtriser tous les paramètres des actions que nous menons? Peut-être qu'inconsciemment le souvenir de Baudelaire a pu influencer, voire troubler votre écriture... Ce n'est qu'une supposition, et j'imagine que ni vous ni moi ne connaissons la réponse... Nous ignorons encore toutes les capacités de notre cerveau, et sans doute cela est-il préférable de conserver ce côté un peu intuitif et magique de la création littéraire. L'image de Baudelaire est un rapprochement qui m'a frappé il y a longtemps de cela, sans doute aussi parce que j'ai lu L'Écume des jours et Les Fleurs du mal la même année. Comme vous le dites si bien, le nénuphar est plus poétique que la tuberculose... Néanmoins, à chaque fois que je vois une fleur de cette espèce, je ne peux m'empêcher de penser à Chloé, et un frisson m'envahit. C'est assez troublant, me direz-vous, mais cela vous renseigne un peu quant à la portée de vos écrits. Vous affirmez ne pas être un auteur sérieux. S'il est vrai que vous avez touché aux fantaisies, notamment dans vos chansons, vous ne pouvez nier qu'une partie de vos écrits porte un message. Oseriez-vous prétendre que la chanson «Le déserteur» n'est pas sérieuse? Ce serait remettre en doute tous les auteurs de manuels scolaires, qui vous prennent en référence depuis quelques décennies. Ce texte est simple (au sens noble du terme), certes, mais il possède un pouvoir extraordinaire. Chacun peut s'identifier à cet homme qui refuse de partir pour le front. Il représente l'Homme avec ses peurs et ses doutes. Ce n'est pas un héros, juste un homme... Si je vous cite en exemple au sein de mes cours, ce n'est en aucun cas pour vous disséquer, comme vous pourriez l'imaginer, mais bien pour partager avec mes élèves la beauté du texte et un certain goût pour la littérature. Nous avons ce privilège, modestes professeurs de lettres que nous sommes, de pouvoir simplement ouvrir l'esprit des jeunes à la beauté, rien que la beauté, des textes. Nous n'avons pas la prétention de leur apprendre quoi que ce soit, mais de modestement partager avec eux les écrits que nous aimons et de transmettre, tels les jongleurs au Moyen-Âge, ce qui fonde notre société et fait de nous les êtres que nous sommes. Pour terminer par une anecdote, vos Contes de fées ont été joués au Festival off d'Avignon cet été par une troupe de jeunes comédiens. La pérennité de votre oeuvre est assurée... Recevez, Boris, toute mon admiration, Virginie Chère Mademoiselle, Toutes mes excuses pour ce retard, mais je m'apprête en ce moment à changer de maison de disques, et je négocie la possibilité de conserver ma liberté dans les choix des interprètes -ce qui devient actuellement de plus en plus difficile. Je vous félicite, Mademoiselle, d'avoir accepté ma critique. C'est une qualité dont tout le monde ne se pare pas! Le gros défaut que je reproche aux professeurs de Lettres est celui-là même que je reproche aux critiques: beaucoup critiquent mais n'écrivent pas! On peut fort heureusement noter que nos deux époques ont quarante-huit ans de décalage, et je suppose que les choses ont changé depuis! Vous-même, écrivez-vous? Je ne nie pas la présence d'un inconscient en chacun de nous -d'un inconscient, d'une âme... appelez-ça comme vous voudrez! Ce que je reproche à la psychanalyse, c'est de réduire la pensée sous forme de système, de l'éplucher à tel point que le malheureux patient allongé dans son canapé n'a plus guère d'existence ou de liberté. Comme vous me l'avez si bien fait remarquer, nous ne sommes pas des machines; notre pensée n'est pas toujours maîtrisable, et l'auteur, comme les autres, ne contrôle pas forcément tout ce qu'il écrit. Pour revenir à Baudelaire, je vous avoue franchement que je ne pensais pas à lui en écrivant «L'Écume des jours». Chloé et Colin n'ont rien des amants des «Fleurs du mal»! Ils sont si beaux, si purs... Le nénuphar survient à partir du moment où le sentiment amoureux apparaît. C'est lorsqu'on n'a plus à s'occuper de soi seul, mais de l'autre, que les problèmes surgissent! Attention: je n'ai jamais écrit que je n'étais pas un auteur sérieux! On ne me prend pas au sérieux, tout simplement. J'ai des choses à dire, je m'exprime. J'ai simplement beaucoup de mal à supporter les personnes qui n'ont aucun sens de la dérision! Mes «Contes de fées à l'usage des moyennes personnes» étaient juste de l'amusement. Je suis d'ailleurs très étonné qu'ont les ait joués au théâtre: ce n'est certainement pas mon meilleur texte! Depuis mon arrivée sur Dialogus, je vais d'ailleurs de surprise en surprise. L'un de mes correspondants m'apprenait récemment que mes textes étaient étudiés en cours de philosophie en classe. Maintenant, je suis en train d'écrire à un professeur de Lettres qui cherche à transmettre à ses élèves «un certain goût du texte et la beauté de la littérature» avec mes romans! Voilà qui me touche vraiment. Je ne sais pas si j'ai écrit de grandes choses, mais au moins en ai-je écrit de belles, qui seront transmises aux générations suivantes. Je vous en remercie beaucoup. Quel âge ont vos élèves? Quelles sont leurs réactions lorsqu'ils lisent mes romans pour la première fois? Quels textes ou extraits de mes textes étudiez-vous? Depuis que je vous ai lu, je me sens plus serein. Il est vrai que je ne me sens pas en forme depuis plusieurs mois, et que, pour la première fois depuis longtemps, j'ai l'impression de n'avoir peut-être pas écrit pour rien! Bien à vous, Boris Vian Cher Boris, Quel bonheur de pouvoir correspondre avec un auteur aussi ouvert et disponible que vous. Non, ne soyez pas modeste, de nos jours, beaucoup d'écrivains se sentent investis d'une telle mission que les approcher est un véritable parcours du combattant. Pourtant, la réception des oeuvres d'un écrivain n'est-elle pas indissociable du travail d'écriture? Je comprends les reproches que vous adressez aux professeurs de lettres ainsi qu'aux critiques. Il me semble qu'ils sont fondés en effet, quoi que les propos que vous tenez ne constituent pas une généralité. Les critiques écrivent peu, il est vrai, et déjà Proust, l'un de vos prédécesseurs, s'était insurgé contre l'un d'entre eux, Sainte-Beuve. Ce dernier se targuait de connaître la littérature, mais ses écrits étaient pauvres et prétentieux. Quel crédit apporter, en effet, à de tels personnages? En ce qui concerne les professeurs, que modestement je représente ici, il me semble que les quelques décennies qui nous séparent ne les ont point transformés en virtuoses de la plume. Est-il cependant nécessaire de rédiger des vers pour apprécier la beauté d'une oeuvre? Nous ne sommes pas critiques et notre seul but est d'inciter la jeune génération à lire et se passionner pour la beauté des mots... Alors écrivain ou pas, est-ce vraiment primordial? Ne peut-on admirer un film sans être cinéaste? Encenser un acteur sans être soi-même comédien? Mais ne croyez pas que je tourne autour du pot pour éviter votre question... En ce qui me concerne, on peut dire que j'écris, oui, en effet, mais d'une manière un peu particulière. Outre les lignes que je cache précautionneusement dans mes tiroirs de peur qu'elles ne soient dévoilées au grand jour, j'adopte à l'occasion quelque pseudonyme qui m'amène à changer de personnalité... Tant de mystère de ma part doit sans doute éveiller votre curiosité, mais je suis tenue au secret, et cela m'empêche de pouvoir vous en dévoiler davantage malheureusement. Mes élèves sont bien jeunes pour apprécier totalement votre oeuvre. Comme je vous le disais, c'est essentiellement à travers «Le Déserteur» qu'ils font votre connaissance. Puis, lorsqu'ils entrent au lycée, il découvrent Colin et Chloé... et parfois d'autres romans... Votre sérénité nouvelle me rend des plus heureuses. Avoir écrit pour rien? Pensez-vous réellement ce que vous dites? Mais vous avez transcendé des générations grâce à vos oeuvres, vous avez créé des vocations, ouvert des esprits à la beauté des textes! Si je n'avais qu'un seul mot à vous envoyer, ce serait celui-ci: MERCI! Avec toute mon admiration, Virginie Chère Mademoiselle, C'est avec beaucoup d'émotion que j'ai pris connaissance de votre lettre. Je suis bouleversé. Et me voilà, émotif idiot, alors que mes détracteurs me qualifient assez souvent de suppôt de Satan et de brute! Je n'aurais jamais pu imaginer qu'un jour, «Le déserteur» puisse être lu en classe et que mes textes puissent être aimés! Décidément, moi qui croyais que personne ne voulait de ce que j'écris... En ce qui concerne votre fonction, nous sommes parfaitement du même avis vous et moi: vous êtes là pour faire aimer la littérature aux jeunes générations. Point. L'univers pseudo-littéraire fourmille de satellites à la Sainte-Beuve qui professent tout plein de théories sans avoir jamais écrit une ligne et sans réfléchir. Qui a compris que Céline était peut-être le plus grand écrivain de mon époque? Comme c'est facile de se donner de l'importance en jouant les détracteurs! C'est amusant, d'ailleurs: la grande mode est de dire que la littérature perd son âme et que les écrivains sont tous des dévoyés, alors que, déjà, Sainte-Beuve disait en substance la même chose! Oui, on peut apprécier ou non une oeuvre et s'adresser à un public -mais à condition de ne parler que de ce que l'on comprend. Critiques, vous êtes des veaux! Je suis content d'apprendre que vous écrivez, et que vous y mettiez de la discrétion. Vous avez raison, je serais curieux de découvrir ce qu'une personne fine et sensée comme vous peut cacher dans ses tiroirs! Il me semble que votre compliment sur les vocations que j'ai pu susciter touche à quelque chose de vécu... Mais peut-être que je me trompe? Mais voici que j'arrive au bout de la feuille de papier dont je m'étais muni pour vous répondre. Je me trouve actuellement dans un café près de la place Stanislas, à Nancy, et j'attends l'heure de mon rendez-vous avec un nouveau metteur en scène à propos de mon opéra, Le Chevalier de Neige... Il est question qu'il soit rejoué et j'avoue que cette perspective me plairait fort! J'espère avoir prochainement le plaisir de vous relire, Mademoiselle. Amicalement, Boris Vian Cher Boris, Ah là là... Je vous vois bien curieux à propos de mes secrets d'écriture... Oui, j'ai pu écrire dans ma jeunesse, et c'est sans conteste grâce à des écrivains de votre trempe que ce goût immodéré pour la littérature et l'écriture est apparu en moi. J'aime la poésie des mots, cette espèce de musique visuelle qui prend forme au fil de la plume, cette mélodie qui parfois revient comme un refrain. Je serais curieuse d'ailleurs de savoir quelle importance vous accordez au choix et à l'ordre des mots dans un texte. Je ne me permettrais pas de vous contredire, mais je dois quand même vous avouer que je suis assez hermétique à la prose de Céline... Où est cette musicalité, où est la recherche des mots, la beauté des phrases? Ce Bardamu n'a aucune grâce, aucun style... De plus, comment peut-on porter aux nues un être qui a versé dans un extrémisme ignoble? Je tente de me raisonner et de différencier l'homme de l'oeuvre, mais j'avoue que cela m'est difficile, d'autant plus que l'oeuvre ne me plaît pas, et que je n'ai su arriver au terme de «Voyage au bout de la nuit». Quant à lire «Nord» ou «Guignol's band», c'est au-delà de mes forces... Votre émotion me touche et me trouble extrêmement. Comment un génie tel que vous peut-il éprouver un quelconque attendrissement à la lecture de bribes formulées par une jeune femme sans talent particulier? Soyez certains que vos réponses sont pour moi un honneur incroyable! Je vous abandonne pour ce soir... mais ce n'est que partie remise! À bientôt. Virginie Chère Virginie, Diantre! Vous y allez fort! Me qualifier de génie... C'est un terme qui ne me plaît pas et qui ne me sied pas non plus. C'est très subjectif, ce terme, vous savez! On l'emploie souvent à tort et à travers... Je ne suis pas Rimbaud, je n'ai pas écrit mon oeuvre à dix-huit ans et je n'ai pas bouleversé la littérature de mon époque, quoi que vous puissiez en dire. Si être génial, en littérature du moins, c'est bien avoir permis qu'après soi, le langage littéraire ne sera plus jamais le même, je pense que Céline est génial. Je ne le porte pas aux nues, lui, mais son oeuvre marque plus profondément la littérature de mon époque qu'elle ne veut bien le dire! C'est comme ça qu'il faut écrire! Un langage proche du langage parlé. On a vraiment l'impression d'être présent au moment même de l'action! Maintenant, l'homme me paraît bien peu recommandable, je vous l'accorde! Mais on peut être un franc salopard et écrire comme un dieu, non? C'est vrai que l'esthétique de Céline n'est pas évidente à première vue -mais il y en a une! Céline n'espère pas offrir une vision du monde tel qu'on aimerait qu'il soit- mais il nous livre le monde tel qu'il le voit. Et je parierais qu'il passe beaucoup de temps à fignoler ses textes, pour donner l'impression que c'est facile d'écrire comme ça. Mais voilà, c'est difficile, et parfois lorsque je pense à Céline, je pense au joueur de claquettes, qui donne, avec son grand sourire, l'impression que tout le monde peut le faire! Pour ma part, je vous l'avoue, je suis moins laborieux! Je n'ai pas assez d'heures pour vivre tout ce que j'aimerais vivre, pour faire tout ce que j'aimerais faire. Le temps, cet assassin, me poursuit sans arrêt. Il me semble parfois que j'arrive en bout de course... S'il devait m'arriver quelque chose demain, je n'aurais pas à regretter tout ce que j'ai vécu, toutes les choses que j'ai faites, tous les gens que j'ai rencontrés. Et grâce à Dialogus, je mourrais en sachant que, dans cinquante ans, d'autres se retrouveront dans ce que j'ai écrit. Et vous vous étonnez que je sois ému par vos lettres, Virginie? Je vous souhaite une vie riche, et plus longue que la mienne, Boris Vian |