Alexandre D.
écrit à

Boris Vian
| Boris Vian, bonjour, J'ai lu plusieurs ouvrages de votre plume, et c'est à chaque fois un bonheur pour moi; je vous lis comme un affamé qui tomberait, par hasard, sur le buffet du nouvel an de l'Élysée pendant la disette! Car c'est à une véritable disette littéraire que nous devons faire face. J'ai plus ou moins le même âge que vous quand vous avez écrit les nouvelles parues sous le titre «Les fourmis». Étant écrivain moi-même -bien que ce mot soit un peu pompeux- je suis moi aussi souvent devant mes notes; cependant le temps me presse probablement moins que vous. Ainsi, quand j'écris, je passe bien davantage de temps à décrire des moments, des atmosphères, qu'à construire un semblant d'histoire. C'est là que je me demande pourquoi est-ce que j'écris -ou plutôt, pour arriver à quoi? Vos travaux m'influencent beaucoup. Moi qui ai tendance à écrire des situations trop banales, j'apprends avec vous l'esthétique de l'absurde et de l'incongru. C'est pour cela que je vous demande ceci: et vous, quand vous avez mis le point final à «l'Écume des jours», quel était votre but principal? Merci, Alexandre D. Bonjour monsieur Alexandre, Le but principal que je souhaitais atteindre en mettant le point final à «L'Écume des jours»? Aucun en particulier: j'étais déjà passé à l'écriture du roman suivant... Si je peux me permettre, il me semble que vous vous posez beaucoup de questions. Pourquoi passer devant vos notes et vos atmosphères romanesques un temps aussi précieux? Par peur de creuser encore la «disette littéraire» dont vous me parlez? Ce n'est pas forcément en reculant que vous sauterez mieux! C'est en écrivant, en vous attelant à la tâche, en sortant ce que vous avez dans le ventre, que vous deviendrez un écrivain, pas en vous posant sans arrêt des questions, bon sang! Foncez, Alexandre! Les questions, vous vous les poserez plus tard, puisque vous avez du temps! Ne m'en veuillez pas de vous secouer ainsi, Alexandre, et ne perdez pas de temps à vous poser tant de questions! Je ne me suis jamais demandé pourquoi j'écrivais. J'ai fait ce que j'avais envie de faire, et c'est tout. Amicalement, Boris Vian |