Aiechose
écrit à
Bombe atomique
| Bonjour Monsieur Vian, J'ai étudié votre roman «L'Arrache coeur» dans un cour de philo. Je l'ai trouvé chargé de symboles et d'une grande érudition. Hélas, si le livre porte à la réflexion, je ne sais pas toujours quoi en penser. Les animaux que l'on crucifie, les jeunes apprentis maltraités et qui ne vivent pas vieux me paraissent épouvantables. Je me pose aussi la question: que deviendront Joël, Noël et Citroën quand leur mère les aura enfermés pour de bon? Est-ce que leur père va revenir s'occuper d'eux? Je comprends parfaitement ce que veut dire le curé qui dit que la religion est un luxe et son bedeau le démon, je comprends le principe du type qu'on paye pour avoir honte à la place de tout le monde. Je peux même comprendre l'espèce de nullité qui joue au psy sans y connaître grand chose. Je vous connais aussi par vos chansons. J'ai apprécié «Mon Oncle fabrique une bombe atomique dans son sous-sol», interprétée par Maurice Chevalier. J'espère que vous ne m'en voudriez pas si j'empruntais quelques idées pour mes propres romans. Dans mon projet de roman le plus avancé, je mentionne l'utilisation d'un piano-cocktail dans un bar fréquenté par les gens de la «haute». Un jour, je compte décrire des contrées où il y a de l'herbe rouge et des scarabées bleus qui donnent le pouvoir de voler. À petite dose, j'y vois plus un hommage qu'un plagiat. Aiechose Bonjour Monsieur Aïechose, Ah! Je commençais à me demander si L'Écume des jours était le seul de mes romans qui ait survécu à votre époque! Jusqu'à présent, on ne m'avait pas vraiment parlé des autres! Je suis heureux qu'on lise toujours L'Arrache-Coeur. À vrai dire, je suis très surpris qu'on étudie un roman dans le cadre d'un cours de philosophie, à plus forte raison l'un des miens! C'est mon ami Jean-Sol Partre qui va être jaloux! Vous ne savez que penser de L'Arrache-Coeur, me dites-vous? Faut-il nécessairement en penser quelque chose? C'est volontairement que je place dans mes romans des images destabilisantes. C'est pour moi une manière de renvoyer à mes lecteurs un reflet de ce que je pense: oui, je trouve le travail épouvantable; c'est le fléau du genre humain! C'est effectivement un thème récurrent chez moi. D'une manière générale, je trouve d'ailleurs qu'on perd son âme à devoir travailler pour vivre -et on n'en vit pas, du travail; on en meurt! Quant aux trumeaux, s'ils se retrouvent enfermés dans des cages, c'est par un trop-plein d'amour maternel. Clémentine veille tant sur eux qu'elle finit par leur couper les ailes et par les emprisonner -c'est du vécu! Etant donné le peu de place que Clémentine laisse à Engel, je doute fort que leur père fasse le geste d'aller les délivrer -c'est à vous d'inventer la fin! Je ne suis pas d'accord avec vous lorsque vous qualifiez Jacquemort de nullité en matière de psychanalyse. Il s'y connaît plutôt bien, au contraire! La psychanalyse, pour moi, ôte l'âme. À force de disséquer sa conscience et son inconscience, de l'étudier sous tous les angles, on se perd soi-même -et pour finir on n'est plus qu'une peau de chat desséchée et balayée par les vents. Enfin, ne vous inquiétez pas pour les conséquences de votre... hommage, un peu appuyé, à mes textes. Pour le pianocktail, je crains cependant que la référence ne soit trop explicite pour qu'un éditeur ne vous le fasse remarquer, mais de toute manière je ne serai pas là pour protester. Ai-je le choix? Je suis sensible à votre souhait de me rendre hommage, mais si j'ai quelque chose à vous conseiller, ce serait, pour devenir écrivain, d'avoir vos propres idées et ne pas utiliser celles des autres. Nourrissez-vous des textes qui ont déjà été écrits, mais ne vous en gavez pas: le résultat ne proviendra pas vraiment de vous et risque fort d'être mauvais. Je vous souhaite de vous accrocher: écrire est vraiment une expérience passionnante! Amicalement, Boris Vian |