Retour en page d'accueil de Dialogus

Quentin
écrit à
Boris Vian
Boris Vian

Avez-vous vécu cela?


   

Monsieur Vian,

«Le Déserteur» que vous avez écrit me fascine. Vos rimes embrassées sont très bien faites. Avez-vous vraiment vécu tout ce que vous avez écrit? Comment votre mère est-elle décédée car vous dites qu'elle «a tant souffert»? Avez-vous vraiment déserté? Si oui, pourquoi? Comment avez-vous été fait prisonnier?


Je vous prie d'agréer, monsieur Vian, mes meilleures salutations,

Quentin


Bonjour Quentin,


Merci de ton gentil message, qui me touche profondément. ça me fait vraiment bizarre de recevoir des lettres comme les tiennes écrites par des gens qui apprécient mes textes, car ce que j'écris ne plaît à personne à mon époque! Comme tu me parles de rimes embrassées, je suppose que tu as dû étudier «Le déserteur» en classe, et ça m'amuse beaucoup parce que cette chanson a été censurée pas mal de fois. Il m'a fallu beaucoup de courage pour l'interpréter pendant mes tournées; déjà que chanter en public a été une expérience particulièrement difficile pour moi, qui étais littéralement malade de trac, alors un morceau comme «Le déserteur»! Nous étions en pleine guerre d'Indochine et le conflit en Algérie commençait. Des militaires sont venus plusieurs fois déranger mes spectacles pour essayer de me taper dessus...

Tu sais, Quentin, ce n'est pas parce qu'un artiste écrit «je» qu'il a réellement vécu ce qu'il a écrit. Au risque de te décevoir, je n'ai jamais fait la guerre. En 1939, quand les Allemands sont arrivés, j'avais dix-neuf ans et j'étais déjà gravement malade du cœur depuis plusieurs années. J'ai passé une visite médicale et on m'a réformé. Je ne me suis jamais présenté comme un héros.

En revanche, la Première guerre mondiale m'a profondément marqué, comme tous les gens de ma génération (je suis né deux ans après l'armistice) et, bien entendu, de celle d'avant, parce qu'elle était présente partout. Toutes les familles avaient perdu un père, un frère, un cousin, un neveu, un fils, un mari, parfois tout à la fois... Si tu regardes un jour le monument aux morts de n'importe quel village de France, tu t'apercevras du nombre de morts (un quart des habitants en moyenne, je crois) portant le même nom. Des familles entières ont été décimées dans des conditions épouvantables. Il y avait toujours quelqu'un pour en parler, ou des gens qui avaient perdu leurs jambes, le front ou le menton: impossible d'y échapper! Mon père a perdu son frère au front; il a été blessé par un éclat d'obus et a été ensuite enterré vivant. Personne ne s'en est remis dans la famille. Et surtout, les poilus ne s'en sont jamais remis.

Quant à la guerre suivante, ma foi, j'ai fait comme tout le monde: j'avais une famille à nourrir (mon fils Patrick est né en 1942). Difficile quand on n'a rien... Mon beau-père a été fait prisonnier en Allemagne, mes deux frères sont partis au STO (Service du Travail Obligatoire). Comme la majorité des gens, j'essayais de survivre. J'ai attendu que les choses se passent. Tu sais, je crois que les gens ont tellement souffert pendant la Première guerre qu'ils ont tout fait pour éviter la seconde, ce qui a permis à Hitler d'avancer... J'ai beaucoup de respect pour mes amis qui ont été faits prisonniers ou qui ont fait de la Résistance. Ils m'ont beaucoup parlé de leur combat, de leurs souffrances...

Alors, tu comprendras que, si je n'ai pas personnellement vécu la guerre dans ma chair, mon «Déserteur» parle pour les autres. Pour mon oncle, pour tous ceux qui ont pleuré avant de monter en ligne, pour ceux qui ont vécu la douleur, la torture, qui ont pleuré leurs enfants...

J'espère avoir bien répondu à ta question et m'excuse d'avoir été si long à te répondre.


Amicalement,

Boris Vian

************************Fin de page************************