Lettre d'acceptation
de Boris Vian
à l'Éditrice

Boris Vian

 
Paris, Cité Véron, le 10 mars 1959

Chère Madame Trimégiste,

Votre lettre m’a beaucoup surpris. J’ai eu du mal à ne pas croire à un canular, moi qui en ai fait un certain nombre! Mais vos arguments, preuves à l’appui, séduiraient le Major lui-même.

Vous m’en apprenez de belles! Comme ça, mes romans ont du succès en 2006 et ce, depuis plusieurs décennies! Même L'arrache-coeur, dont Gallimard n’a pas voulu, que j’ai eu tant de mal à faire publier et que personne n’a lu! Le déserteur n’est plus censuré, c’est même devenu un saucisson –pardon, un tube! Voilà qui ravit votre Bison!*

L’idée d’une «sortie de purgatoire» me séduit beaucoup. À force d’en prendre plein les gencives, j’ai fini par écrire de moins en moins. J’ai accepté de devenir directeur artistique dans une grande maison de disques. Ça me permet de gagner ma vie en mettant mon activité littéraire de côté.

J’ai trente-neuf ans aujourd’hui et je ne suis pas sûr d’atteindre la décennie suivante. Le coeur me gêne et j’ai la pâleur de l’endive. Le temps me court au cul comme une charge de uhlans. Pas le courage de réaliser tout ce qui me passe par la tête. J’ai plus assez de mains.

Attention, que personne ne vienne, comme Cassandre, m’annoncer la date de ma mort! Je ne répondrai à aucune lettre d’aucune pythie. Je refuse de savoir quand j’aurai du vent dans mon crâne. Mais j’aimerais beaucoup savoir ce que mes lecteurs ont aimé –ou pas aimé– dans ce que j’ai écrit. En quoi j’ai pu les toucher. Et je me demande au fond si je ne me suis pas trompé d’époque? Après tout, je suis peut-être un homme de demain?

Amicalement,

Boris Vian

* Note à l’usage des sagaces lecteurs qui l’auraient oublié: «Bison Ravi» est mon anagramme, et mon pseudonyme favori.