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Vicomte de Valmont

     
   

Un nouveau défi

    Cher Vicomte,

Sachez tout d'abord que c'est pour moi un honneur de vous écrire. En effet, je me mêle moi-même de libertinage, et je pense comprendre assez bien votre point de vue. Néanmoins, j'aimerais vous faire part d'une interrogation, d'une angoisse m'ayant préoccupé ces derniers temps, au point que j'eus grand peine à trouver quelque intérêt aux voluptés de ce monde.
Les gens de notre espèce s'intéressent bien plus à l'entreprise elle-même qu'au fruit de celle-ci. Pour preuve, lorsque nous séduisons une personne et qu'elle se rend à nos charmes, elle perd immédiatement tout son intérêt, n'est-ce pas? Nous nous empressons alors de rechercher un défi plus audacieux qui puisse nous tirer de notre lassitude. Chaque succès, après l'euphorie qui le suit immédiatement, contient une déception qui nous pousse à rechercher un autre succès, plus ardu. Ne s'agit-il pas là d'une spirale infernale? Mon angoisse, dont je vous parlais plus haut, est donc la suivante: jusqu'où pouvons-nous donc aller? Notre démarche ne contient-elle pas en elle-même la graine de notre propre destruction? Que pouvons-nous espérer? Ceci m'amène à une autre question, plus personnelle cette fois-ci: j'ai eu vent de vos affaires avec la présidente de Tourvel. Après avoir réussi un tel exploit, à quoi pouvez-vous rêver de plus audacieux? Je pense qu'une intelligence aussi vive que la vôtre saisira le sens de mon propos, et que je n'ai guère besoin de développer plus avant.

En espérant que vous aurez l'obligeance de m'éclairer, moi qui suis, Vicomte, votre dévoué serviteur.

Aegeus



Cher Aegeus,

Je n'irai pas jusqu'à dire que la personne qui se rend à nos charmes perd immédiatement tout intérêt mais, comme tout nouvel objet, l'on s'en lasse vite en effet.
Jusqu'où pouvons-nous aller?
À travers cette façon de vivre, n'essayez-vous pas de repousser la mort? N'est-ce pas une façon de vivre justement, en suivant cet objectif que l'on s'est fixé à chaque fois? N'est-ce pas un peu comme chercher à donner un but à sa vie?

Dans ce cas-là, comment rechercher à vivre? En se donnant un but pour construire sa vie! Et lorsque ce but est atteint, il en faudra un autre pour continuer à construire sa vie; comment alors une telle oeuvre de création mènerait-elle à notre destruction? Je ne saisis pas, je veux bien qu'en chaque destruction, il y ait création –et en chaque création, destruction–, tout comme la destruction d'une matière produit du vide, du néant, et la création d'un vêtement détruit en quelque sorte la laine ou le cuir avec lequel il est créé; mais nous touchons là un autre sujet il me semble.

Ce que je peux rêver de plus audacieux après mes «exploits» avec la Tourvel? Que diriez-vous si je m'engageais dans une autre grande aventure et que je restais avec elle le plus longtemps possible? Oui je sais, ce ne sont que calembredaines; ne prenez pas ce calembour au premier degré, il n'a que vocation humoristique; une rouerie quoi!
Eh bien! je pense que d'ici peu, je trouverai un autre exploit à réaliser.

Votre dévoué, etc.
Vicomte de Valmont