Daphné
écrit à

   


François Truffaut

     
   

Victor l'enfant sauvage

    Cher Monsieur Truffaut,

C'est un grand honneur pour moi de pouvoir vous écrire. Vous êtes une personne pour qui je conserve beaucoup d'affection, sans doute parce que j'apprécie vos films depuis l'adolescence. Vous m'avez aidée à me construire et je vous en remercie.

Ayant récemment lu à ma fille une histoire simplifiée de Victor l'enfant sauvage, j'ai pensé à vous et à ce si beau film que j'ai vu il y a une bonne quinzaine d'années. Je me suis demandée ce qui vous avait donné envie de réaliser ce film. D'habitude vous appréciez surtout les fictions, je crois. Or justement, dans ce film on s'en éloigne puisque vous semblez suivre le journal du Docteur Itard de près. Dans quelle mesure y avez-vous rejoint la fiction? J'ai l'impression que ce qui touche à l'éducation vous tient particulièrement à coeur. Dans ce film vous jouez le rôle du docteur: aviez-vous prévu un acteur au départ qui se serait défaussé ou souhaitiez-vous vraiment jouer ce rôle? Comment vous êtes-vous placé dans les conditions du personnage et de son époque? Comment avez-vous recruté Victor? Comment s'est passée la mise en scène? Car j'imagine qu'il ne devait pas être aisé de diriger un enfant qui devait jouer un rôle si particulier!

Je vous remercie par avance de votre réponse,

Daphné


Bonjour, et merci, toutes ces remarques me touchent beaucoup.

L'Enfant sauvage est un film qui me tient particulièrement à coeur; dès que je suis tombé sur cette histoire, elle m'a passionné. Je n'étais pas sûr que je serais capable d'en rendre l'esprit par le cinéma; mais dès le début, il y a eu une scène que j'ai vu comment tourner, celle où il s'agissait, par une punition injuste, de tester le sens moral de l'enfant, et de voir s'il allait se rebeller. Oui, il y a beaucoup de thèmes dans cette histoire qui sont proches de moi; l'enfance, la révolte et le désir d'aller vers les autres, l'apprentissage, la brutalité, ce qui peut passer ou non entre deux personnes, entre un adulte et un enfant. C'est pour cela que j'ai joué moi-même le rôle d'Itard; très vite, il est devenu évident que ce qui serait intéressant dans ce film, ce ne serait pas les mouvements de caméra ni la construction du récit, mais ce qui se passerait entre celui qui jouerait Itard et l'enfant, et égoïstement, je ne voulais pas que quelqu'un s'interpose entre cet enfant et moi, je ne voulais pas me retrouver à l'écart de mon propre film. J'ai mis longtemps avant de me l'avouer et surtout de l'avouer aux autres; à la veille du tournage, mon scénariste, Jean Gruault, n'était même pas encore au courant que j'allais faire l'acteur.

Vous me demandez comment je me suis imprégné de l'atmosphère de l'époque; le rôle de Jean Gruault, à qui je fais toujours appel pour les scénarios à tonalité littéraire ou historique, a été précisément capital à cet égard, et puis j'ai lu des documents, et nous avons eu des consultants qui ont pu nous aider, même s'il ne fallait pas se bloquer en allant trop loin sur cette voie. Nous nous sommes efforcés de rester fidèle à cette histoire et à son esprit, mais en nous centrant sur tout ce qui relève de l'apprentissage, notamment de l'apprentissage de la langue, car j'étais très intéressé par le problème de la communication. Le tournage n'a pas toujours été très facile, et puis, peu de gens croyaient en ce film, je n'ai réussi à le produire qu'en le couplant avec la Sirène du Mississipi, dont l'affiche plaisait plus aux producteurs; ironie du sort, puisque finalement c'est le succès de l'Enfant sauvage qui aura compensé le four de la Sirène! Il faut croire que les gens préfèrent me voir tourner des films d'enfants. Mais il est vrai aussi que Jean-Pierre Cargol, le jeune gitan que Suzanne, mon assistante, a trouvé par hasard à Montpellier, s'est montré parfait dans ce rôle difficile. En ce qui concerne la mise en scène, j'essayais de lui donner des indications très imagées, je lui faisais des grimaces ou je lui demandais d'imiter des animaux, afin de l'amener vers un monde proche de celui de Victor.

Voilà, j'espère vous avoir éclairée; si vous avez l'occasion de revoir ce film un de ces jours, n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.