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François Truffaut

     
   

Rencontre du troisième type

    Cher Monsieur Truffaut,

Je vous écris pour vous féliciter pour vos merveilleux films et pour votre carrière admirable. Je vous écris aussi pour que vous m'expliquiez exactement ce qu'est ce «schmilblik» dans Rencontre du Troisième Type, où vous interprétez le rôle d'un scientifique français qui accueille des petits hommes verts.

Honnêtement, j'ai vu ce film une bonne demi-douzaine de fois, et à chaque fois je le trouve plus encore, comment dirais-je, d'une insondable stupidité. Cela commence par de sales gosses qui se tapent dessus, et ça finit par des soucoupes volantes illuminées comme des sapins de Noël, d'où débarquent des extraterrestres .

Je sais que vous avez accepté ce rôle après que Lino Ventura, par peur du ridicule, s'est désisté et il est probable que vous n'y êtes pour rien dans le scénario. Mais enfin, tout de même, ne vous était-il pas possible de dire: «Stop, ça ne passera pas, il faut faire plus crédible?»

Enfin, je vous remercie pour vos excellents films et pour les très bons moments qu'ils m'ont fait passer!

Amicalement,
G. Lison
 

Cher Monsieur Lison,

J'ai de l'admiration pour Steven Spielberg dont les films, selon moi, sont de grands films de rêves. Je crois qu'il trouve son inspiration, entre autres, dans son entourage, un voisin par exemple. Vous parlez de bagarres de gosses et de soucoupes volantes illuminées comme des sapins de Noël; il me semble que vous avez tout à fait raison. Spielberg a cet amour de l'enfance, et c'est pour cela qu'il n'a pas peur de jouer avec notre naïveté, si bien que, même lorsque nous le critiquons, nous continuons à regarder ses films. Vous dites vous-même que vous avez vu une demi-douzaine de fois le film Rencontres du troisième type, qui vous semble puéril!

Pendant le tournage, j'étais comme vous, il m'arrivait souvent de me dire que telle ou telle situation paraissait peu juste, humainement ou dramatiquement. Et puis, en voyant le film, je me suis dit que j'avais tort, que ces scènes serviraient à alimenter le suspense. Par exemple, la scène où les scientifiques se félicitent après la deuxième rencontre me semblait inutile, mais j'ai compris, en voyant le film, qu'elle servirait à nourrir un sentiment de frustration chez le spectateur, qui ne peut accepter que tout s'arrête là - et justement, aussitôt après cette scène, les nuages s'agglutinent, et... l'inquiétude revient. En ce sens, Spielberg fait de la direction de spectateur car, ce qui compte pour lui, ce n'est pas tant ce qui est crédible ou non, mais ce qui va nous faire entrer dans l'histoire.

En ce qui concerne mon rôle, même si le tournage s'est fait dans des conditions parfois désagréables, je n'en conserve avec le recul que de très bons souvenirs. Ce fut l'occasion de vivre un rapport avec le cinéma tout à fait différent de ce que j'ai connu en France. J'ai appris de cette expérience beaucoup de choses sur le métier d'acteur et sur ses difficultés. À ce propos, je regrette de ne pas avoir joué Claude Lacombe avant de tourner dans La Nuit américaine; dans le cas contraire, ce film aurait été assez différent, je crois. Quant à conseiller Steven Spielberg, je n'étais pas là pour ça! J'aurais voulu, au contraire, être l'acteur dont rêvent tous les metteurs en scène, celui qui ne vient pas vous importuner avec ses critiques ou ses questions. À chaque prise, je tentais de faire au mieux ce qu'il me demandait, et ensuite, comme tous les acteurs, je me tournais vers lui pour voir ce qu'il en pensait.

Je voudrais aussi vous faire remarquer une dernière chose: pendant un tournage, on voit des choses, on essaie de croire au film, on se fait une idée de ce qui se passe, mais au fond on ne sait pas ce que ça donnera à la fin. Je crois que tous les metteurs en scène ont fait cette expérience paradoxale d'un film qui semble leur échapper, alors qu'à la fin il portera inévitablement leur patte. Avec le film de Spielberg, cette sensation est devenue plus forte encore du fait que je n'étais qu'un acteur et que ce film atteignait des proportions inconnues pour moi. Par exemple, le jour où j'ai visité l'atelier des effets spéciaux, j'ai compris que le film serait rempli d'images dont nous n'avions pas eu conscience lors du tournage, et qu'il ne prendrait qu'au moment du montage sa forme achevée - une forme que nous ne pouvions guère imaginer.

Voilà ce que je peux vous dire sur ce film, tourné avec une grande maîtrise technique par un réalisateur qui n'avait pas trente ans, et ce, dans un contexte assez difficile.

Cordialement,

François Truffaut


Cher monsieur Truffaut,

Je ne conteste nullement la supériorité technique des effets spéciaux américains, ni la supériorité technique des Américains dans tous les domaines d'ailleurs, mais je trouve atterrant d'utiliser de tels moyens techniques pour réaliser des films sur un scénario digne d'enfants d'école maternelle. D’autant plus que la présence continuelle de ces marmots mal élevés ne fait qu'irriter le spectateur, ce qui semble être le «cachet» spielbergien. Les Américains n'ont-ils jamais entendu parler de la fessée? Un gosse américain insolent ne reçoit-il jamais une tape sur les fesses?

J'ai vu ce film une demi-douzaine de fois par admiration de votre talent et pour essayer de comprendre quelque chose à cette histoire sans plus. Je me doute bien que Spielberg est trop orgueilleux pour s'en laisser conter par un frenchie et que votre rôle devait être très mineur. Mais mon image de l'enfance est celle d'enfants relativement obéissants, bien élevés et soumis aux adultes, et non celle de l'enfant-roi querelleur et mal embouché que promeut Spielberg. Je rêve d'un film de Spielberg où un enfant subirait une magistrale fessée déculottée après s'être montré désobéissant.

Je ne comprends pas ce que peut être la «direction de spectateurs» car, en principe, c'est de la direction d'acteurs que doit faire un réalisateur, et je suis stupéfait que des millions de dollars puissent être investis dans la réalisation d'un film sans se soucier de la crédibilité de l'histoire qu'il est censé raconter.

Le principe de Spielberg serait donc de raconter n'importe quoi, n'importe comment et de tout ficeler au montage, de manière à ce que ça parte de tous azimuts, et de faire reposer le succès de l'ensemble sur les seuls effets spéciaux et la réaction interloquée du public. Alors, c'est un pari peu mince et osé, ne trouvez-vous pas?

De plus, il me semble qu'il y a un manque de respect du public et des acteurs dans la manière de procéder de Spielberg, puisque c'est le spectateur qui doit s'imaginer ce qui doit être, et l'acteur qui doit se laisser manipuler sans rien comprendre à ce qu'il est censé faire.

Enfin, un réalisateur ne devrait-il pas avoir assez de professionnalisme pour maîtriser le tournage du film pour que celui-ci soit précisément ce qu'il souhaite être? Enfin, je ne comprendrai jamais Spielberg...

Amicalement,

G. Lison


Cher Monsieur Lison,

Au fond, c'est l'arrogance américaine qui semble vous agacer chez Spielberg. Vous avez peut-être raison. Ayant moi-même grandi dans l'amour du cinéma américain, je ne suis pas bien placé pour vous répondre. J'ajouterai que j'ai renoncé à critiquer mes confrères depuis que je suis devenu moi-même réalisateur.

Je ne crois pas que tourner un film, ce soit seulement diriger des acteurs, même s'ils sont la clé du film, et qu'on puisse tout rattraper en salle de montage, sauf le mauvais choix d'un acteur. Lorsque vous devez tourner un film, vous arrivez avec une histoire, des acteurs, une équipe, un délai à respecter... Et puis vous vous rendez compte que l'histoire ne fonctionne pas, que les acteurs sont malades, que vous n'aviez pas prévu les caprices de la météo, que le délai ne sera pas tenu, que les scènes sont faibles, que l'ensemble manque de rythme, et vous essayez de rattraper les choses comme vous pouvez. C'est le sujet de mon film La Nuit américaine.

Vous dites qu'il faut maîtriser son tournage. C'est sans doute l'idéal, en tout cas la situation la plus confortable; et dans le meilleur des cas, vous avez un Hitchcock. Mais le plus souvent, le travail d'un réalisateur consiste plutôt à jouer avec l'imprévu, à savoir l'accueillir, et quand c'est réussi, vous avez un Jean Renoir!

J'ai fait cette expérience avec Les 400 coups. Les scènes que j'ai le mieux visualisées au moment du scénario, et dont j'avais une idée précise, ont été finalement les moins bien réussies. Et puis, il y a eu Jean-Pierre Léaud, qui n'a pas seulement interprété le personnage d'Antoine Doinel, mais qui l'a aussi transformé. Le Doinel du scénario original était renfermé, grave; Léaud lui a apporté son côté extraverti et gouailleur. Je n'avais pas prévu ce qui arriverait mais, au fur et à mesure du tournage, j'ai constaté que, grâce à Léaud, le film était en train de devenir meilleur que le scénario!

Ceci étant dit, le réalisateur reste complètement responsable de son film à mes yeux, puisque c'est bien le résultat de ses choix qui se verra sur l'écran. Pour ma part, je suis heureux pour Steven Spielberg du succès de son film. Il a cru envers et contre tout à son projet, et il l'a mené à bien en dépit des difficultés. Bon ou mauvais, le film lui appartient donc entièrement.

Cordialement,

François Truffaut


Je vous remercie monsieur Truffaut pour ces précieuses informations.

Amicalement,

G. Lison