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Cher Monsieur Truffaut,
Je vous écris pour vous féliciter pour vos merveilleux films et pour
votre carrière admirable. Je vous écris aussi pour que vous m'expliquiez
exactement ce qu'est ce «schmilblik» dans Rencontre du Troisième Type,
où vous interprétez le rôle d'un scientifique français qui accueille des
petits hommes verts.
Honnêtement, j'ai vu ce film une bonne demi-douzaine de fois, et à
chaque fois je le trouve plus encore, comment dirais-je, d'une
insondable stupidité. Cela commence par de sales gosses qui se tapent
dessus, et ça finit par des soucoupes volantes illuminées comme des
sapins de Noël, d'où débarquent des extraterrestres .
Je sais que vous avez accepté ce rôle après que Lino Ventura, par peur
du ridicule, s'est désisté et il est probable que vous n'y êtes pour
rien dans le scénario. Mais enfin, tout de même, ne vous était-il pas
possible de dire: «Stop, ça ne passera pas, il faut faire plus
crédible?»
Enfin, je vous remercie pour vos excellents films et pour les très bons
moments qu'ils m'ont fait passer!
Amicalement,
G. Lison
Cher Monsieur Lison,
J'ai de l'admiration pour Steven Spielberg dont les films, selon moi,
sont de grands films de rêves. Je crois qu'il trouve son inspiration,
entre autres, dans son entourage, un voisin par exemple. Vous parlez de
bagarres de gosses et de soucoupes volantes illuminées comme des sapins
de Noël; il me semble que vous avez tout à fait raison. Spielberg a cet
amour de l'enfance, et c'est pour cela qu'il n'a pas peur de jouer avec
notre naïveté, si bien que, même lorsque nous le critiquons, nous
continuons à regarder ses films. Vous dites vous-même que vous avez vu
une demi-douzaine de fois le film Rencontres du troisième type, qui vous
semble puéril!
Pendant le tournage, j'étais comme vous, il m'arrivait souvent de me
dire que telle ou telle situation paraissait peu juste, humainement ou
dramatiquement. Et puis, en voyant le film, je me suis dit que j'avais
tort, que ces scènes serviraient à alimenter le suspense. Par exemple,
la scène où les scientifiques se félicitent après la deuxième rencontre
me semblait inutile, mais j'ai compris, en voyant le film, qu'elle
servirait à nourrir un sentiment de frustration chez le spectateur, qui
ne peut accepter que tout s'arrête là - et justement, aussitôt après
cette scène, les nuages s'agglutinent, et... l'inquiétude revient. En ce
sens, Spielberg fait de la direction de spectateur car, ce qui compte
pour lui, ce n'est pas tant ce qui est crédible ou non, mais ce qui va
nous faire entrer dans l'histoire.
En ce qui concerne mon rôle, même si le tournage s'est fait dans des
conditions parfois désagréables, je n'en conserve avec le recul que de
très bons souvenirs. Ce fut l'occasion de vivre un rapport avec le
cinéma tout à fait différent de ce que j'ai connu en France. J'ai appris
de cette expérience beaucoup de choses sur le métier d'acteur et sur ses
difficultés. À ce propos, je regrette de ne pas avoir joué Claude
Lacombe avant de tourner dans La Nuit américaine; dans le cas contraire,
ce film aurait été assez différent, je crois. Quant à conseiller Steven
Spielberg, je n'étais pas là pour ça! J'aurais voulu, au contraire, être
l'acteur dont rêvent tous les metteurs en scène, celui qui ne vient pas
vous importuner avec ses critiques ou ses questions. À chaque prise, je
tentais de faire au mieux ce qu'il me demandait, et ensuite, comme tous
les acteurs, je me tournais vers lui pour voir ce qu'il en pensait.
Je voudrais aussi vous faire remarquer une dernière chose: pendant un
tournage, on voit des choses, on essaie de croire au film, on se fait
une idée de ce qui se passe, mais au fond on ne sait pas ce que ça
donnera à la fin. Je crois que tous les metteurs en scène ont fait cette
expérience paradoxale d'un film qui semble leur échapper, alors qu'à la
fin il portera inévitablement leur patte. Avec le film de Spielberg,
cette sensation est devenue plus forte encore du fait que je n'étais
qu'un acteur et que ce film atteignait des proportions inconnues pour
moi. Par exemple, le jour où j'ai visité l'atelier des effets spéciaux,
j'ai compris que le film serait rempli d'images dont nous n'avions pas
eu conscience lors du tournage, et qu'il ne prendrait qu'au moment du
montage sa forme achevée - une forme que nous ne pouvions guère
imaginer.
Voilà ce que je peux vous dire sur ce film, tourné avec une grande
maîtrise technique par un réalisateur qui n'avait pas trente ans, et ce,
dans un contexte assez difficile.
Cordialement,
François Truffaut
Cher monsieur Truffaut,
Je ne conteste nullement la supériorité technique des effets spéciaux
américains, ni la supériorité technique des Américains dans tous les
domaines d'ailleurs, mais je trouve atterrant d'utiliser de tels moyens
techniques pour réaliser des films sur un scénario digne d'enfants
d'école maternelle. D’autant plus que la présence continuelle de ces
marmots mal élevés ne fait qu'irriter le spectateur, ce qui semble être
le «cachet» spielbergien. Les Américains n'ont-ils jamais entendu parler
de la fessée? Un gosse américain insolent ne reçoit-il jamais une tape
sur les fesses?
J'ai vu ce film une demi-douzaine de fois par admiration de votre talent
et pour essayer de comprendre quelque chose à cette histoire sans plus.
Je me doute bien que Spielberg est trop orgueilleux pour s'en laisser
conter par un frenchie et que votre rôle devait être très mineur. Mais
mon image de l'enfance est celle d'enfants relativement obéissants, bien
élevés et soumis aux adultes, et non celle de l'enfant-roi querelleur et
mal embouché que promeut Spielberg. Je rêve d'un film de Spielberg où un
enfant subirait une magistrale fessée déculottée après s'être montré
désobéissant.
Je ne comprends pas ce que peut être la «direction de spectateurs» car,
en principe, c'est de la direction d'acteurs que doit faire un
réalisateur, et je suis stupéfait que des millions de dollars puissent
être investis dans la réalisation d'un film sans se soucier de la
crédibilité de l'histoire qu'il est censé raconter.
Le principe de Spielberg serait donc de raconter n'importe quoi,
n'importe comment et de tout ficeler au montage, de manière à ce que ça
parte de tous azimuts, et de faire reposer le succès de l'ensemble sur
les seuls effets spéciaux et la réaction interloquée du public. Alors,
c'est un pari peu mince et osé, ne trouvez-vous pas?
De plus, il me semble qu'il y a un manque de respect du public et des
acteurs dans la manière de procéder de Spielberg, puisque c'est le
spectateur qui doit s'imaginer ce qui doit être, et l'acteur qui doit se
laisser manipuler sans rien comprendre à ce qu'il est censé faire.
Enfin, un réalisateur ne devrait-il pas avoir assez de professionnalisme
pour maîtriser le tournage du film pour que celui-ci soit précisément ce
qu'il souhaite être? Enfin, je ne comprendrai jamais Spielberg...
Amicalement,
G. Lison
Cher Monsieur Lison,
Au fond, c'est l'arrogance américaine qui semble vous agacer chez
Spielberg. Vous avez peut-être raison. Ayant moi-même grandi dans
l'amour du cinéma américain, je ne suis pas bien placé pour vous
répondre. J'ajouterai que j'ai renoncé à critiquer mes confrères depuis
que je suis devenu moi-même réalisateur.
Je ne crois pas que tourner un film, ce soit seulement diriger des
acteurs, même s'ils sont la clé du film, et qu'on puisse tout rattraper
en salle de montage, sauf le mauvais choix d'un acteur. Lorsque vous
devez tourner un film, vous arrivez avec une histoire, des acteurs, une
équipe, un délai à respecter... Et puis vous vous rendez compte que
l'histoire ne fonctionne pas, que les acteurs sont malades, que vous
n'aviez pas prévu les caprices de la météo, que le délai ne sera pas
tenu, que les scènes sont faibles, que l'ensemble manque de rythme, et
vous essayez de rattraper les choses comme vous pouvez. C'est le sujet
de mon film La Nuit américaine.
Vous dites qu'il faut maîtriser son tournage. C'est sans doute l'idéal,
en tout cas la situation la plus confortable; et dans le meilleur des
cas, vous avez un Hitchcock. Mais le plus souvent, le travail d'un
réalisateur consiste plutôt à jouer avec l'imprévu, à savoir
l'accueillir, et quand c'est réussi, vous avez un Jean Renoir!
J'ai fait cette expérience avec Les 400 coups. Les scènes que j'ai le
mieux visualisées au moment du scénario, et dont j'avais une idée
précise, ont été finalement les moins bien réussies. Et puis, il y a eu
Jean-Pierre Léaud, qui n'a pas seulement interprété le personnage
d'Antoine Doinel, mais qui l'a aussi transformé. Le Doinel du scénario
original était renfermé, grave; Léaud lui a apporté son côté extraverti
et gouailleur. Je n'avais pas prévu ce qui arriverait mais, au fur et à
mesure du tournage, j'ai constaté que, grâce à Léaud, le film était en
train de devenir meilleur que le scénario!
Ceci étant dit, le réalisateur reste complètement responsable de son
film à mes yeux, puisque c'est bien le résultat de ses choix qui se
verra sur l'écran. Pour ma part, je suis heureux pour Steven Spielberg
du succès de son film. Il a cru envers et contre tout à son projet, et
il l'a mené à bien en dépit des difficultés. Bon ou mauvais, le film lui
appartient donc entièrement.
Cordialement,
François Truffaut
Je vous remercie monsieur Truffaut pour ces précieuses informations.
Amicalement,
G. Lison |