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François Truffaut

     
   

Questions à Truffaut

    Beaucoup de ciné-fans et de critiques pensent que «Les 400 coups» est le film qui représente François Truffaut. Ils le catégorisent un film «pour tous les temps». Mais moi je considère «Jules et Jim» ton ultime chef-d'oeuvre, car il a défini le triangle d'amour moderne et romantique pour ta génération et toutes les générations qui ont suivi. Que dis-tu à propos de ça, mon cher François?

Une autre question, penses-tu que Jean-Pierre Jeunet est ton successeur sur le trône du cinéma francais?

Merci.


Avant tout, merci de ce message bien trop gentil! Je vais prendre la grosse tête et passer la soirée à chantonner que j'ai fait un des films de tous les temps!

Pour être tout à fait honnête, je ne savais pas que «Les 400 coups» était considéré comme «film de tous les temps». Voyez-vous, Godard, moi et quelques autres avons eu de la chance, car c'est une chance de connaître le succès dès notre premier film. Et puis c'était le début de la nouvelle vague, le film a été projeté à Cannes, si bien que c'est un peu devenu une espèce de symbole grâce à tout cela.

Mais pour moi, vous savez, ça reste surtout le film de ma rencontre avec Jean-Pierre Léaud. J'ai aussi une faiblesse pour «Jules et Jim», mais pour d'autres raisons. D'abord, le tournage s'est passé magnifiquement, c'était comme des vacances, Jeanne Moreau nous amusait beaucoup, nous subjuguait (plus qu'un peu). Et puis c'était pour moi l'occasion de rendre hommage à Henri-Pierre Roché, ce grand écrivain qui était encore inconnu. Si je suis fier d'une chose, c'est d'avoir aidé à le faire connaître grâce à mon film qui, j'espère, lui était fidèle. Je regrette cependant qu'il n'ait pas vécu assez longtemps pour voir le film et pour connaître la notoriété qu'il méritait. Du moins aura-t-il vu avec émotion la photographie de Jeanne Moreau avant le tournage.

Une autre chose: à l'époque où le film est sorti, j'ai reçu une lettre de la femme qui, dans la vie réelle, avait inspiré à Roché le personnage de Kate, joué par Jeanne Moreau. C'était une lettre très belle, qui m'assurait que j'avais réussi à évoquer cet amour exactement comme il avait été vécu. Je peux vous dire que rien que pour recevoir une lettre de ce genre de temps en temps, cela vaut vraiment la peine de faire des films. Mais aujourd'hui, en revoyant «Jules et Jim», je trouve une foule de petites faiblesses et je ne le referais sans doute pas de la même façon si j'avais la chance de revenir en arrière.

Je ne sais si cela répond ou non à votre question, autour de laquelle je tourne sans l'affronter vraiment. Voyez-vous, j'ai toujours cru dans l'idée de «l'auteur» et, pour moi, rétrospectivement, on peut lire toute l'oeuvre d'un metteur en scène dans ses premiers films, si bien que je ne saurais trop choisir comme vous le faites parmi mes films, même si, bien sûr, certains me sont plus chers que d'autres. Par exemple, vous me parlez du triangle amoureux que vous trouvez dans «Jules et Jim», mais en regardant derrière moi, je suis bien obligé de constater que, de «La peau douce» au «Dernier Métro», je n'ai cessé d'aborder ce thème, peut-être parce que le couple me semble un idéal impossible et aussi parce que l'amour à trois peut donner une quantité infinie d'histoires, pourvu qu'on prenne bien soin de ne rendre aucun personnage ridicule aux dépens des deux autres.

C'est drôle, vous me faites parler de mes films au passé, comme si j'étais déjà mort et que je m'analysais comme j'ai analysé autrefois les films de mes confrères. En tout cas, tout cela m'aidera à répondre à votre dernière question.

Comme je crois à la politique des auteurs, je ne pense pas que Jean-Pierre Jeunet, dont je me suis fait projeter les films par les services de Dialogus, soit mon successeur sur quelque trône que ce soit: ses films ne parlent au fond que de lui-même. Son cinéma n'a pas grand-chose à voir avec le mien, même si je suis touché que des images de «Jules et Jim» paraissent dans «Amélie Poulain».

En y réfléchissant, je dirais tout de même que nous avons en commun de pratiquer un cinéma fondé sur les personnages plutôt que sur les situations et que nous sommes attirés par de jolis visages de femmes porteuses d'une obsession. Mais là où ce thème n'a de sens pour moi que dans son rapport à la réalité, il entraîne Jeunet vers une mise en scène vertigineuse toute tournée vers le conte de fées. Si vous voulez absolument lui trouver des prédécesseurs, il me semble que vous feriez peut-être mieux de chercher du côté de René Clair ou de Marcel Carné.

Mais je parle trop, et la tête me fait mal. Je vous remercie encore de votre mot charmant et espère avoir pu vous répondre.

Cordialement.

François Truffaut