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François Truffaut

     
   

Journal intime

    Cher François,

J'espère que vous allez bien, malgré ce paysage cinématographique français pathétique. Pendant la nouvelle vague, en regardant vos films, on avait la sensation que vous aviez envie de parler de vous, de vos amours. En 2005, avec les caméras vidéo très légères, vous avez la possibilité de tourner votre journal intime. Pourquoi ne tentez-vous pas l'expérience? J'aimerais tellement voir un journal filmé tourné par Monsieur François Truffaut.

Bien à vous,

Cyril



Ce que vous me dites de 2005 m'intrigue. Je serais curieux de voir ces caméras et de tester les possibilités techniques qu'elles offrent. Le tout, vous le savez, n'est pas seulement d'avoir envie de filmer, mais qu'il existe une adéquation entre la maîtrise technique dont on dispose et la nature des sujets qu'on cherche à traiter.

J'imagine en tout cas que s'il est aussi facile de sortir dans la rue avec une caméra, votre époque doit connaître un renouveau du documentaire, comme semble le suggérer votre question m'invitant à faire étalage de mes amours.

Je dois vous dire que, de mon côté, rien ne m'ennuie plus que les documentaires. Ce que je cherche dans les films, c'est une histoire, quelque chose qui m'emporte. J'ai repris plusieurs fois dans mes films l'idée que le cinéma est plus fort que la vie, parce qu'il est comme un train, roulant à toute vitesse, sans temps mort. Bien sûr, j'ai nourri mes films de mes expériences, j'ai repris des anecdotes, des histoires, des paroles qui font partie de ma vie. Mais je cherche d'abord à raconter une histoire, avec un début, un milieu et une fin, et j'espère que ma vie n'est pas encore finie.

Et puis, je n'ai pas à étaler la vie des gens que j'aime et qui n'ont pas demandé à voir leur existence dévoilée sur un écran. Oui, le cinéma est un art de la vitesse, et aussi un art de la ruse. Il me permet de parler de ma vie, mais sans que vous sachiez exactement ce qui en provient. Il me donne la possibilité de partager avec vous des émotions même violentes sans me départir d'une apparence de pudeur. Je dis tout, et je ne dis rien. Je ne pense donc pas être jamais tenté par votre sympathique proposition.

Cordialement,

François Truffaut