delft_holland+hotmail.com
écrit à

   


François Truffaut

     
   

Film

    Bonsoir cher François!

S'il est possible, j'aimerais savoir quel est, parmi les films que vous avez faits, celui que vous aimez le plus.

Bien à vous.

Hans



Voilà bien le genre de question à faire le cauchemar d'un réalisateur!

Tout d'abord, vous devez comprendre qu'il est très difficile de voir un film qu'on a mis en scène comme le ferait un spectateur. On pense aux intentions qu'on avait, à tout ce qu'on aurait voulu faire, aux scènes coupées, au rien qui aurait suffi pour changer le film qu'on a fait en un film totalement différent.

Je dirais que, quand on est en train de faire son film, encore et surtout sur la table de montage, on est tellement plongé dedans qu'on ne le voit plus vraiment. Quand on le voit en salle, on est obsédé par les réactions des spectateurs, on les guette bien plus qu'on ne regarde ce qui se passe sur l'écran; et quand enfin on tombe sur son film, par hasard, des années plus tard à la télévision, ce sont surtout des souvenirs qui reviennent.

Tout ça pour dire que je suis bien en peine de répondre. Bien sûr, il y a aussi le critère du public, qui était celui de Hitchcock. Si le film a du succès, c'est un bon film. Mais je soupçonne ce cher Alfred d'avoir lui-même dérogé à cette règle et d'avoir toujours gardé une secrète tendresse pour Vertigo, peut-être son film le plus lyrique et le plus cruel, en dépit de son relatif échec commercial.

Alors, je pense que ce que je peux dire, c'est que moi aussi je garde une tendresse particulière pour certains de mes films qui n'ont pas trouvé leur public. Un enfant peut être le plus laid du monde, on dit, paraît-il, que sa mère verra toujours ses beautés. Je pense donc à deux films que je suis malgré tout content d'avoir fait: La chambre verte, qui portait sur un sujet difficile et dont le tournage fut si agréable; et Les deux Anglaises et le continent, que je préfère à Jules et Jim, parce qu'il me semble avoir été plus loin, être resté plus fidèle à la crudité du livre. Enfin, je ne vous cache pas que cela peut changer d'un jour à l'autre; et qu'au fond, j'espère bien que mes meilleurs films sont ceux qu'il me reste à faire.