Quentin
écrit à

   


François Truffaut

     
   

À propos de Kubrick

    Bonjour,

Que pensez-vous des films de Stanley Kubrick, monsieur Truffaut ? Ne trouvez-vous pas qu'il y a un peu trop de m'as-tu-vu dans tout cela ?

Bien à vous,

Quentin

Eh bien, voilà une critique rondement menée!

En temps normal, j’essaye de m’abstenir de juger mes collègues (j’ai assez donné dans le passé), mais enfin, vu le talent de Kubrick, j’ai moins de honte à tenter de vous donner mes impressions.

D’abord, contrairement à beaucoup de metteurs en scène, Kubrick fait preuve d’une maîtrise technique à la mesure de ses choix narratifs, pourtant très ambitieux. En outre, ses idées de films, son approche des scénarios ont toujours quelque chose de très fort et d’extrêmement original, comme le montre l’exemple du «Docteur Folamour»: l’idée de faire une farce sur la bombe atomique avait à l’époque à mon avis quelque chose de génial. Alors, qu’est-ce qui nous gêne chez Kubrick, qu’est-ce qui fait que notre admiration reste parfois un peu froide? Je ne crois pas que les excès de sa mise en scène suffisent à expliquer les choses; après tout, Welles n’était pas si différent.

Personnellement, deux choses me frappent. D’abord, son incapacité à aborder le registre humoristique. Je mentionnais le «Docteur Folamour» à l’instant: or, si l’on excepte la prestation de Peter Sellers, qu’est-ce qu’on voit? Une série d’idées subtiles gâchées par des effets comiques grotesques (au mauvais sens du terme). Les coucheries, l’anticommunisme primaire, tout cela est traité d’une façon qui, pour en faire ressortir la bêtise, ne fait que l’épouser. Deuxième point: le cinéma de Kubrick refuse au spectateur toute adhésion à l’histoire. Aucune possibilité d’identification. Les personnages sont désagréables ou vides, les émotions paralysées («Barry Lyndon» le montre bien), comme si d’une façon très concertée, Kubrick tournait aussi bien le dos au cinéma de situation (à la Hitchcock) qu’au cinéma de personnages (comme le mien, si l’on veut). Plutôt que de se plier aux conventions reçues, il semble se créer son propre système de conventions cinématographiques, fondé essentiellement sur des caractéristiques de mise en scène, travellings et panoramiques, comme si Kubrick s’adressait à un nouveau type de spectateur. D’où ce côté «m’as-tu vu» que vous dénoncez. Le plus étonnant, c’est que lorsque la dimension émotionnelle réapparaît, elle donne une très grande force à ses films (mais une fois de plus, c’est peut-être bien justement ça qu’il préfère d’habitude nous refuser). L’exemple canonique, ici, c’est sans doute «Les sentiers de la gloire». J’ai écrit un article sur ce film il y a pas mal de temps de ça. Or, avec le recul, le film tient toujours aussi bien; malgré le côté désuet des scènes d’état-major et certaines invraisemblances psychologiques, le style de Kubrick y prend tout son sens. Les scènes de bataille, le jugement et l’exécution, sont autant de morceaux d’anthologie, où l’ampleur du style se justifie pleinement; sans compter la superbe scène finale, traitée avec une simplicité et une retenue qui devraient vous plaire. D’ailleurs, si vous avez l’occasion de voir «Vivement dimanche!», mon dernier film à ce jour, vous verrez qu’il y a un petit cinéma de quartier où l’on passe «Les Sentiers de la gloire». À un moment, la caissière en fait même un petit résumé à l’intention de Fanny Ardant. Qui sait? Si vous n’avez jamais vu ce très beau film de Kubrick, peut-être ma caissière vous donnera t-elle envie de le voir?