Finduilas
écrit à
John Ronald Reuel Tolkien
| Cher John Ronald Reuel Tolkien, L'un de mes amis m'a parlé de ce site et, particulièrement par curiosité et parce que vous étiez parmi la liste des personnalités, je n'ai pu m'empêcher de vous écrire. Dans un premier temps, je souhaiterais m'entretenir avec vous sur la guerre que vous avez connue et qui, j'imagine, a dû vous marquer, puisqu'il me semble que certaines des batailles contiennent des détails impressionnants. Je voudrais que vous m'en disiez davantage sur le sujet. Dans un second temps, c'est sur votre langue et la mienne que j'aimerais avoir quelques précisions. J'ai entendu dire qu'en tant qu'Anglais, la langue française ainsi que sa culture vous évoquaient certain sentiment. En outre, j'aimerais en savoir plus sur l'origine des langages que vous avez créés. Quant à votre oeuvre, les peuples et les personnages présents dans chacun de vos récits sont très particuliers. Je me demandais si vous vous étiez inspiré de personnes particulières ou si ce n'était que votre imagination qui les avait créés de toutes pièces. Y a-t-il un peuple et un personnage auxquels vous pouvez vous attacher? Enfin, je me demandais comment vous auriez décrit Aragorn et Tùrin Turambar, deux personnages que je trouve particulièrement attachants. De plus, le lien qui unit ce dernier avec Finduilas aurait-il pu devenir particulièrement fort si cette dernière avait survécu? Finduilas J. R. R. T. 12 Merton Street Oxford, UK Dear "Finduilas", Je vous remercie pour votre lettre. J'espère que vous me pardonnerez l'aspect schématique de ma réponse, mais je ne puis faire autrement car vous me posez une vraie rafale de questions! La guerre m'a effectivement marqué (voilà presque un truisme!), mais j'hésite à faire des liens entre mon expérience directe de celle-ci et la narration dans The Lord of the Rings. Après tout, ces guerres ont un visage très différent l'un de l'autre. L'expérience de la douleur, du désespoir, de la peur et de la misère est universelle, entendons-nous sur cela. Par contre, si on pense par exemple au siège de Minas Tirith, ce qui s'y produit n'a rien à voir avec la bataille de la Somme, où j'ai été signaleur. J'ai survécu à la Grande Guerre parce que j'étais la plupart du temps fiévreux (comme bon nombre de soldats) sur un lit d'hôpital. Appelons cela le Destin ou la Chance. Les détails narratifs dans The Lord of the Rings doivent donc davantage à mon imagination. Je n'aime pas beaucoup les sonorités de la langue française, depuis même mon enfance où l'on m'a enseigné les bases. Notez que ce n'est là qu'un jugement esthétique tout à fait personnel dont la portée peut varier selon les mots qu'on considère, ou selon mon humeur! Quant à mes expériences de la France -somme toute pas tellement nombreuses - elles ont été négatives. Si on oublie un incident dangereux qui m'a donné la frousse de ma vie et qui sans doute cristallise mon souvenir négatif, je n'y ai pas aimé la nourriture (critique qu'on devrait prendre en riant, puisque l'opinion réciproque par rapport à l'Angleterre est la norme), ni les gueulards chauvins que j'ai rencontrés. J'essaie de ne pas trop généraliser, mais il n'en reste pas moins que je n'ai pas le goût d'y retourner pour le moment. Que voulez-vous dire par l'origine des langues que j'ai créées? Leur origine est mon imagination, bien sûr, mais il y a eu des influences réelles pour ce qui est de quelques entreprises complètes et de longue haleine. Le Quenya doit beaucoup au finnois et au grec. Le Sindarin, pour sa part, est fortement influencé par le gallois, une langue qui m'a fasciné depuis ma tendre enfance. Je ne me suis habituellement pas laissé influencé aussi directement pour ce qui est des personnages dans The Lord of the Rings. Mon écriture est très impulsive et c'est quelquefois en révisant que je prends certaines décisions conscientes. Par exemple, Treebeard a quelques traits de mon bon ami C. S. Lewis. Tom Bombadil, pour sa part, est une récupération d'une poupée appartenant à mes fils, à propos de laquelle j'avais déjà écrit quelques poèmes et que ceux-ci perdirent un jour dans les toilettes! Je suis un hobbit en tout sauf la taille! Cela devrait vous donner une bonne idée du peuple auquel je m'identifie le plus dans mon oeuvre. Quant aux personnages pris dans leur individualité, mon favori est Faramir, car il me ressemble un peu (mais je n'ai pas son courage, comme je l'ajoute toujours). Vous posez une question intéressante à propos de Finduilas. Il est aisé de concevoir une union forte de ces deux personnages considérant leur histoire respective, mais la passion non-tempérée de Turin comporte déjà ses risques en marge de la malédiction de Morgoth qui est à l'oeuvre: forte ou non, cette union n'aurait donc probablement jamais duré de toute façon. Espérant avoir bien répondu à vos questions, Sincerely, J. R. R. T. Cher John Ronald Reuel Tolkien, Je comprends parfaitement que le nombre important de questions que je vous ai posé ai pu paraître un peu trop important. Cependant, vous êtes un auteur que je tiens en très grand estime et je ne puis ne pas me poser de questions lorsque je lis votre œuvre. Si un jour l’on vient à comparer mes écrits aux vôtres, j’en serais plus qu’honorée. Je suis, en effet, moi-même, une jeune écrivaine à ses débuts. Je n’ai encore jamais publié quoi que ce soit mais, un jour, si j’en ai la chance, peut-être en viendrais-je à publier mon œuvre. Je suis présentement à la rédaction de mon second livre, je dois avouer que l’écriture n’est pas du tout simple et je vous admire d’avantage encore. Pour ce qui est de la langue, je comprends parfaitement le jugement que vous portez au sujet du français. Étant canadienne, québécoise en fait, et non française de France, j’ai appris les deux langues, bien que le français sois celle que j’utilise le plus fréquemment. Je dois avouer que la langue anglaise demeure encore un grand mystère pour moi. Depuis quelque temps déjà, je me trouve dans un endroit éloigné de mon domicile, justement pour apprendre cette langue. Sachez pourtant que, si la France vous a déplu, le Québec demeure bien différent, et peut-être y seriez-vous plus à l’aise. Pour ce qui est de l’origine des langues que vous avez créées, je faisais en effet référence aux vraies langues, mais également à celles à la source de votre imagination. Ce travail ne devait pas être de tout repos et le résultat en est époustouflant. La sonorité et la lecture de ces mots et de ces phrases sont fluides et ces paroles paraissent plus douces à mon oreille que la plupart des langues vraies. Pour ce qui est de votre écriture impulsive, je dois avouer que cela me trouble légèrement. Comme je l’ai déjà énoncé plus haut, j’écris moi-même et la plupart du temps, je n’ai pas à chercher ce que je souhaite écrire, je ne fais qu'écrire les mots qui me viennent à l’esprit. C’est par la suite que je vais réfléchir surtout pour ce qui est des dates et des années de certains événements, mais il est très rare que j'aille relire ce que j’ai écrit. Or, je sais que bon nombre d’écrivains réfléchissent spécifiquement à chaque détail et ce concentrent sur l’utilisation de chacun des mots. Je suis à la fois émerveillée et troublée par le rapprochement que je peux maintenant faire entre vous et moi. Peut-être n'êtes-vous point aussi différent de moi que ce que je croyais. J’ai toutefois une dernière question pour ce qui est de la Terre du Milieu. J’ai lu, dernièrement, que vous aviez noté, quelque part dans l’un de vos récits, que, lorsque la fin des temps serait venue et que Morgoth reviendrait sur terre, ce serait Turin, devenu l’égal d’un Maïa, qui lui porterait le coup fatal à l’aide de son épée. Je dois avouer que je ne me souvenais pas le moins du monde de cette information et j’aimerais beaucoup savoir où je pourrais la trouver. J’aimerais également en savoir un peu plus sur le sujet puisque, comme vous le savez déjà, ce personnage m’intéresse grandement. En espérant que la longueur de cette lettre de vous aura pas découragéet que vous aurez la chance de me répondre, Finduilas J. R. R. T. 12 Merton Street Oxford, UK Chère «Finduilas», Je vous remercie pour votre nouvelle lettre. Sachez que je ne me plaignais pas du nombre de questions! Ne le prenez pas comme un reproche, au contraire. Seulement, je devais justifier pourquoi certaines de mes réponses allaient être sans doute un peu courtes. Je suis heureux que vous appréciez l'esthétique et la musicalité de mes langues elfiques. J'y passe un temps fou à satisfaire mon propre plaisir, mais je n'aurais jamais cru qu'il soit partagé à ce point, partout dans le monde! Quant au style d'écriture, n'oubliez pas que, superposé à mon écriture impulsive, il y a mon perfectionnisme qui domine presque toute ma démarche subséquente! Je révise tout, je révise souvent et je révise peut-être trop. J'ai déjà réécrit à l'envers des chapitres de Lord of the Rings car les phases de la Lune ne correspondaient pas entre certains chapitres! Lorsque son objectif est d'atteindre la «créance secondaire» nécessaire à un monde inventé réussi (bref, amener le lecteur à croire à son monde fictif au sens où il y participe de plein gré), une certaine dose de révision me semble inévitable, car tout manque de cohérence peut tout détruire. Il faut seulement trouver cette limite. Pour dire vrai, je ne sais pas si je l'ai jamais fait. Connaissez-vous mon conte Leaf, by Niggle? C'est l'histoire d'un peintre qui travaille sur un grand tableau, le plus important de sa vie, mais il angoisse de ne jamais le terminer, travaillant sur la moindre petite feuille. Niggle, c'est moi. Son tableau, c'est The Lord of the Rings. Pour ce qui est du retour de Túrin Turambar, cette idée, qui a existé sous de nombreuses formes et qui a toujours été présentée en tant que prophécie, fait partie de mes premières versions du Silmarillion, dans les années 20, et qui a beaucoup changé depuis tout ce temps! À l'époque, bien avant l'existence des Hobbits, de l'Anneau et de Sauron, j'appelais l'oeuvre The Book of Lost Tales. Je pense que les premières versions du Quenta Silmarillion ont également inclut cet élément. Túrin était ou bien le vainqueur de Ancalagon, le dragon de Morgoth, ou en quelques rares endroits celui de Morgoth lui-même, lors de la Dernière Bataille (The Last Battle) qui est devenue non pas la fin des temps, mais la fin du Premier Âge avec les développements subséquents de mon monde imaginaire (motivés pour la plupart par The Lord of the Rings). Túrin a toujours une place de choix dans mon legendarium, aux côtés de l'histoire de Beren et Luthien ainsi que la chute de Gondolin, mais toute la mythologie sous-jacente n'est plus du tout la même. Je n'ai donc pas conservé cet élément. Sincerely, JRRT |