Votre plus gros fardeau
       
       
         
         

Poste_restante@dialogus2.org

      Bonjour M. Tolkien,

Tout d'abord, je voudrais vous dire que j'ai beaucoup d'admiration pour vous. Vous avez une imagination débordante, et vous avez réussi à la mettre sur papier et à monter des recueils touchants pour toutes générations.

J'aurais une question pour vous; Frodon, le personnage principal du «Seigneur des anneaux», a un lourd fardeau à porter: celui de détruire l'anneau pour sauver la terre du milieu et ainsi changer son destin. C'était une tâche qui ne revenait qu'à lui seul, aidé de Sam, naturellement. Mais vous, M. Tolkien, quel fut, dans votre vie quotidienne, le plus grand et lourd fardeau que vous avez dû porter? Et qui a joué, lors de cette épreuve, le rôle du loyal Samsagace?

Merci de me lire,
Ariane L.

 

       
         

John R.R. Tolkien

      Chère Ariane,

Vous me posez là une question difficile, mais son originalité me plaît beaucoup. Je tâcherai donc d'y répondre avec sérieux et franchise.

Le plus gros fardeau dans ma vie de tous les jours a sans le moindre doute été mon perfectionnisme outrancier. C'est lui qui m'a fait écrire, réécrire ou recommencer des portions entières, sinon le tout, de The Lord of the Rings pendant quatorze ans. C'est lui qui m'a fait écrire un conte (Leaf, by Niggle) dans lequel j'exprime ma peur de ne jamais rien achever. C'est lui qui m'alarmait à chaque fois qu'un texte avait la chance d'être publié. Il a pesé très lourd, et il pèse encore, je dois avouer, même si je suis à la retraite. Alors, oui, j'ai toujours mon fardeau et il n'y a pas de Montagne du Destin pour m'en débarrasser. Des moyens pour le vaincre existent toutefois, et quand j'y réussis j'en suis fort heureux.

Dans tout cela, le rôle de Samwise (je préfère faire usage de son nom original; Samsagace est une bien mauvaise traduction qui m'attriste un tantinet) va le plus facilement du monde à mon cher ami C. S. Lewis qui, étant un écrivain très populaire de nombreuses années avant moi, aurait bien pu ne se soucier que bien peu des essais étranges et insolites de son ami philologue. Or il n'a cessé de me critiquer (en un sens positif) et de m'encourager jusqu'à la parution de The Lord of the Rings. Je lui dois beaucoup et sans lui il aurait été probable que ce livre demeure inachevé.

J'espère, chère Ariane, que ma réponse vous satisfera.

Sincerely,

J.R.R.T.
         
         

Poste_restante@dialogus2.org

      Merci pour votre réponse. J'aurais une autre question à vous poser, si cela ne vous dérange pas trop: y a-t-il eu, dans votre vie, un être nuisible semblable à Gollum qui ne vous posait que des embûches et réussissait à vous faire douter?
         
         

John R.R. Tolkien

      Cher monsieur,

Pardonnez la lenteur de cette réponse, mais j'ai dû réfléchir très longtemps avant de réussir à la composer. Or cela ne fait qu'empirer ma honte, la réponse étant d'une facilité extrême: moi-même.

Sincerely,

J.R.R.T.