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John R. R. Tolkien

     
   

Tom Bombadil

    Très cher monsieur Tolkien,

Je vous écris pour me permettre de réagir à une de vos remarques, qui me ferait penser que vous n'avez pas lu correctement vos livres... vous dites, et je vous cite «Par ailleurs, le personnage qu'on peut couper le plus facilement, c'est bien Tom Bombadil. Il ne sert pas l'histoire.»

Certes «il ne sert pas l'histoire», à moins que vous ne considériez vos oeuvres comme de simples histoires d'elfes, trolls et autres orcs. Je vous rappelle que vous aviez écrit un livre qui est totalement consacré à ce personnage «secondaire»: les aventures de Tom Bombadil, sorte de recueil de chants (c'est à dire les histoires comme elles étaient transmises auparavant).

Tom Bombadil est au contraire pour moi Le personnage qui donne toute sa dimension à votre trilogie: il est le seul (oui le seul, pas même Gandalf) qui ne ressent pas d'effet en portant à son doigt l'Anneau de pouvoir. Pourquoi? Car il est son propre maître.

Ôter ce personnage est donc pour moi criminel.

Une adaptation cinématographique comme celle là (j'aurais bien des choses à en dire), tue votre oeuvre et propage de fausses idées, en anesthésiant l'imagination de bien trop de personnes. Je regrette moi-même d'avoir vu ce film car les images possèdent une très forte puissance, en bien comme en mal. Et j'ai peur que certaines supplantent les miennes propres, dues à mon interprétation de vos livres.

J'espère que vous comprendrez ma critique, dans tous les cas je vous pardonne votre étourderie (vous n'êtes plus très jeune) et j'espère que vous ferez partager mon avis au plus grand nombre.

Un lecteur, Sylvain...



Cher Sylvain,

Vos réactions aux films ne me surprennent pas et je suis heureux, pour une fois, de lire de la plume de quelqu'un d'autre qu'ils sont mauvais, car n'imaginez pas une seconde que je sois fier de voir mon nom associé à ce projet. Si cependant vous me permettez de vous rabrouer à mon tour, je dirai que votre appréciation très émotive de mes oeuvres brouille votre sens critique (sans parler du fait que vous avez cru vous adresser à quelqu'un d'autre que moi!).

Vous confondez l'ampleur de votre amour pour Tom Bombadil et son importance dans le récit. TB n'est pas, en outre, un ajout. Au contraire, il est un reste. Il a survécu aux nombreuses réécritures et révisions et, pour cette raison, j'ai toujours senti qu'il occupait une certaine fonction (sans être une allégorie). Par ailleurs, «The Adventures of Tom Bombadil» n'est pas un livre rédigé en son honneur, c'est une collection de poèmes écrits à des époques diverses dont l'un d'eux est à propos de ce personnage qui est antérieur à la trilogie de l'Anneau et qui m'a à vrai dire seulement permis de remplir un vide d'inspiration. J'avais besoin d'une aventure sur le chemin dans une histoire que je ne prévoyais certainement pas qu'elle deviendrait ce qu'elle est aujourd'hui.

Regardez sérieusement les choses en face: TB est un épisode passager dans l'aventure des Hobbits, il n'est pas un chaînon important dans le schéma narratif de l'oeuvre dans son ensemble. Le récit n'est pas à propos de TB et la logique des événements n'a pas besoin de lui. C'est justement la raison pour laquelle on ne lui donnera jamais l'Anneau de Sauron. Il va l'oublier! Il est impératif de distinguer ces considérations de la nature même du personnage. TB amène un élément certain du récit sans en être une partie constitutive. Or, dans une logique de passage d'un genre à développement -le livre- à un genre à représentation immédiate -le cinéma-, le temps passé sur ces «décorations» est forcément réduit. Les personnages et les lieux de cette nature resteront donc toujours les premières victimes du changement de genre. Mais attention! Ne vous méprenez pas sur mes paroles. J'aime beaucoup Bombadil; or mon jugement sur lui n'est pas un jugement de valeur, mais de fait. Il ne sert pas l'histoire, et cette histoire n'en est pas une d'elfes, d'orcs et de trolls, comme vous le dites (avec, il me semble, un certain mépris; peut-être n'appréciez-vous pas autant ces créatures?). C'en est une de Hobbits.

Vous trouvez que TB qui donne toute sa dimension à la trilogie. Pouvez-vous expliquer davantage? Comment un personnage allant, par sa nature, contre le récit (un anti-héros peut-être?) peut-il le soutenir? L'Anneau n'a aucune emprise sur lui parce que TB refuse de jouer le jeu du Monde. De chaque part, on se bat pour s'accaparer une certaine mesure de contrôle vis-à-vis de l'adversaire. Voilà le moteur du récit, l'Antagonisme. «The Lord of the Rings» n'est pas une histoire à propos du Bien et du Mal; cette dichotomie, plutôt, elle la fonde, cette histoire. Et voilà qu'un mystérieux être décide de se retirer de cette joute! Ce n'est pas tellement une neutralité totalement objective, car Bombadil choisira en réalité la Terre et la Nature, mais nous avons là quelqu'un qui transcende sciemment et entièrement le grand échiquier de l'Histoire sur lequel se joue le destin des Peuples Libres, bref le récit. Conséquemment, TB ne peut ni en être le pivot, ni la raison d'être.

Vous n'acceptez pas qu'on le coupe. Or si vous réfléchissez un peu plus sur «The Lord of the Rings», vous devriez réaliser qu'éliminer The Scouring of the Shire est infiniment plus grave; mais de cela vous ne me dites rien.

Sincerely,

J.R.R.T.



I've just read the main page of Dialogus... Et je me rends compte que j'ai vraiment écrit à JRR Tolkien, c'est-à-dire vous!

Je ne sais plus où me mettre, ce que j'ai dit sur la connaissance de vos propres oeuvres est donc à oublier... Dans la mesure du possible.

Je sortais tout juste d'un forum qui vantait les mérites de la version longue du retour du roi... Je n'étais donc pas très calme.

Le point qui m'a choqué le plus, c'est vraiment la faible considération qu'obtient Tom Bombadil auprès d'un grand nombre de «cinéphiles».

Même si Tom Bombadil est une sorte «d'ajout» à «Lord of the Rings», je n'oublie pas qu'il en est de même avec Aragorn. Je persiste donc à penser que Tom est l'un des personnages essentiels de l'époque à laquelle se passe le récit. Pour la raison que j'avais invoquée dans mon -presque- irrespectueux message électronique, c'est-à-dire, sa liberté face à l'anneau de pouvoir, et plus simplement parce qu'il sauve par deux fois les hobbits.

Mes plus sincères admirations, pour votre oeuvre à défaut de votre personne que je ne connais pas.

Sylvain,
décidément aussi sage qu'un hobbit face à un Palantir.