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Bonjour, cher professeur Tolkien,
Je ne vous avais pas remercié
pour votre réponse à ma précédente lettre intitulée «Arda et
l'orgueil», et je réalise à quel point j'ai été ingrate sur ce
point-là, en vous laissant sans même vous remercier de votre réponse,
alors qu'elle s'était avérée fort passionnante. Alors merci beaucoup.
Même si cela fait longtemps déjà, il n'est jamais trop tard, n'est-ce
pas. Mais ce n'est pas la seule raison que j'ai de vous réécrire.
Ce
qui m'amène à la question que je veux vous poser: est-il vrai que vous
n'aimez pas Shakespeare, que je considère personnellement comme une des
plus grandes gloires du peuple anglais? J'ai eu l'occasion de me rendre
compte, en lisant vos magnifiques œuvres, ainsi que vos réponses ici,
sur Dialogus, que vous êtes un homme très intelligent et qui cultivez
une certaine finesse dans vos propos et vos idées. Je m'étonne d'autant
plus que vous n'appréciiez pas Shakespeare, qui possède également ces
qualités! Mais voilà, au lieu de spéculer là-dessus, je préfère vous
demander directement: est-ce que vous appréciez les écrits de William
Shakespeare? Et si ce n'est pas le cas, pourquoi? Je serais ravie
d'échanger une correspondance avec vous sur cette question qui
m'intéresse beaucoup.
Mes salutations!
Feamelwen
J. R. R. T.
12 Merton Street
Oxford, UK
Dear Feamelwen,
Ma
véritable opinion de Shakespeare est qu'il est complètement fou de le
lire, excepté si on accompagne cette lecture d'une représentation. Voir
une pièce de Shakespeare peut être une belle expérience, mais je trouve
sa seule lecture lourde, ennuyeuse et inutile. Je n'aime pas beaucoup
sa poésie et je reproche avec force à cet auteur d'avoir participé à la
corruption moderne du mot «elfe». D'après moi, les meilleurs auteurs
anglais, ceux qui maîtrisaient le mieux l'art de la «création
secondaire» comme j'ai dit ailleurs («subcreation», en anglais) sont
pour la plupart anonymes; l'auteur de Beowulf me vient à l'esprit. Bien
sûr, en tant que philologue anglo-saxon, je prêche pour ma paroisse,
comme on dit. Ainsi, en me connaissant un peu, vous connaissez déjà une
partie de la réponse à votre question!
Sincerely,
JRRT
Merci beaucoup pour votre réponse.
Je peux comprendre que
certains trouvent le sempiternel Shakespeare ennuyeux, surtout à cause
des traumatismes de l'école, où il faut souvent le lire par obligation!
De mon côté, toutes ses pièces que j'ai lues jusqu'ici m'ont paru très
intéressantes, d'autant plus qu'elles sont relativement courtes et que,
par conséquent, on n'a physiquement pas le temps de s'ennuyer. En
revanche, monsieur William n'était pas adepte de la fantasy, et s'il
parlait d'elfes (cela doit être dans le «Songe d'une Nuit d'été»),
c'est pour les évoquer tels qu'ils ont été perçus pendant des années
par les peuples du nord de l'Europe. Je trouve vraiment admirable que
vous ayez proposé un point de vue personnel sur les elfes, mais si vous
avez emprunté un nom très connoté dans les légendes nordiques, il faut
en assumer les conséquences! Et si vos elfes sont des créatures
étranges et originales, et des créations littéraires réussies sous tous
rapports, il ne faut pas oublier qu'avant leur apparition, les elfes
étaient généralement les petites créatures malignes qui gambadaient
dans les forêts. Tel était leur caractère général dans les vieilles
légendes, et Shakespeare n'a fait que reprendre ces légendes, si c'est
ce que vous entendiez par «corruption moderne du mot "elfe"».
Ceci
dit, je comprends que vous puissez ne pas apprécier la théâtralité et
le pessimisme de l'homme en question. Ceci m'amène à une autre
question: peut-être n'aimez-vous pas le théâtre en général; ne le
considérez-vous pas comme un genre littéraire à part entière? Car je
sais que certains auteurs sont de ce point de vue. Ou l'appréciez-vous
seulement sous le mode de la représentation scénique? Mais dans votre
autre lettre, vous m'aviez déjà dit ne pas être vraiment influencé par
les auteurs modernes, ce qui m'amène à croire que, pareillement, vous
n'en admirez aucun. Or, je trouve qu'il y a des auteurs anglais très
brillants qui ne sont pas des «anonymes», mais, encore une fois, si
vous ne lisez pas vraiment la littérature moderne, il me serait
difficile d'argumenter là-dessus. Tout cela m'amène à conclure que vous
êtes vraiment un écrivain à part dans le XXe siècle et dont
l'imagination ne se soumet à aucun mouvement littéraire ou mode. Cette
intemporalité est ce qu'il y a de plus délicieux dans votre œuvre, et
j'en profite vous remercier encore pour cette dernière.
Passez une bonne journée!
Feamelwen
J. R. R. T.
12 Merton Street
Oxford, UK
Dear Feamelwen,
Je vous remercie pour votre
dernière lettre. Vous me complimentez beaucoup. Je n'ai pas la
fausse modestie de refuser vos compliments, mais je me permettrai de
répondre tout de même par une légère
rectification. Je ne me vois pas comme un auteur intemporel, mais
plutôt un anachronique. Je regarde vers le passé et je
m'en nourris. J'invente peu, au sens métaphysique du terme. Je
rappelle.
Au fait, me permettrez-vous
l'impertinence d'une seconde rectification? Je trouve très
significatif que vous considériez comme conception originale des
elfes celle qui est justement le résultat de l'évolution
anglaise du mot à partir de la Renaissance, jusqu'à ce
que William Shakespeare et Michael Drayton enfoncent le clou final dans
le cercueil, si vous me permettez cette expression anglaise.
L'álfr des Vieux Norois, l'ælf des Anglo-Saxons ou les
ylfe dans Beowulf n'ont rien à voir avec le produit de la
confusion de elf et de fairy, pour ne pas ajouter goblin, puck, brownie
et autres termes. N'oubliez pas que quelquefois la philologie est
capable d'expliquer des éléments que le folklore, en
raison de sa nature orale, mouvante et interprétative, a
oublié. L'elfe shakespearien a répandu, sans l'inventer,
une conception folklorique de l'elfe qu'on ne retrouve tout simplement
pas dans les poèmes anciens.
Voilà pourquoi nommer
les Eldar «elf» est historiquement beaucoup plus juste,
sans être évidemment exact. Le but n'était pas de
reproduire le mythe, mais simplement de donner un terme anglais
approximatif à mon invention.
En vous remerciant une nouvelle fois,
Sincerely,
JRRT
PS: Pour ce qui est du
théâtre, vous avez touché la raison de mon
dédain de l'étude de Shakespeare en classe: le
théâtre est fait pour être vu, et non lu. |