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Alexandre
écrit à

John Ronald Reuel Tolkien


Rebienvenue


    Cher monsieur Tolkien,

Je vous souhaite tout d'abord un bon retour (du roi?) sur Dialogus. Vous devez peut-être vous rappeler de moi. Je m'appelle Alexandre et j'ai maintenant seize ans.

Si vous me le permettez, Maître, (mais si vous êtes gêné par cette interpellation, je peux revenir à Monsieur), j'ai quelques questions pour vous.

A la fin de votre roman «Le Retour du Roi», le roi Elessar a interdit toute présence humaine dans le Comté. Même en connaissant votre haine des allégories, ne serait-ce pas une sorte de «revanche», depuis que votre village, Sarehole, a été modernisé par l'Homme?

Dans le livre, Denethor pleure sur le corps de son fils Faramir. Est-ce un signe de sa folie ou un signe prouvant qu'au fond, il aime son fils cadet?

D'où vient le mépris d'Arwen envers les Hommes? Lui est-il arrivé quelque chose de fâcheux depuis que son époux a accédé au trône?

Enfin, voici des questions en dehors de votre oeuvre. Que pensez-vous des fanfictions en rapport avec vos oeuvres? Une fanfiction, voyez-vous, est un écrit d'un fan sur l'oeuvre littéraire ou cinématographique d'un auteur, les fans ne recevant pas d'argent pour leurs écrits -évidemment. Moi-même, j'écris des fanfictions où je m'amuse à faire vivre des aventures aux enfants de Faramir et d'Eowyn, mon couple préféré du Seigneur des Anneaux. J'espère que vous n'êtes pas trop outré car je me suis aperçu qu'il y a des auteurs qui sont contre ce genre d'écrits.

J'écris un ou des romans de Fantasy et j'aimerais que vous me donniez un ou deux conseils. Si vous le voulez, je vous donnerai un extrait ou une description de mon roman.

Enfin, une dernière question: quels sont vos contes préférés? J'ai un petit faible pour La Petite Sirène d'Andersen et La Belle et la Bête de Madame de Beaumont.

Bien à vous,

Alexandre

J. R. R. T.
12 Merton Street
Oxford, UK

Dear Alexandre,

Je me souviens certainement de vous et de votre insatiable curiosité! Vous avez été mon premier correspondant par l'entremise de Dialogus. Je suis donc très heureux de reprendre avec vous là où j'avais laissé les choses. Pendant mon absence, Merton College m'a offert un appartement à Oxford et Stanley Unwin m'a assigné une secrétaire personnelle pour prendre en charge le courrier des fans qui ne passe pas par Dialogus. En général, la vie pour moi est donc plus facile maintenant (en général, je répète; car être un vieillard solitaire peut être assez désespérant quelquefois) et j'ai un peu plus de temps pour écrire des lettres; de vraies lettres. Bénies soient toutes ces bonnes gens qui m'aident si gentiment! Je vais donc maintenant répondre à vos questions, une à une. Veuillez bien excuser le format un peu schématique de ce qui suit, mais vous posez de nombreuses questions qui ne sont pas nécessairement liées.

Denethor II. Cet homme n'est pas fou, bien au contraire. Sa grande connaissance et la grande sagesse qu'il devait au palantír ont fait de lui un homme sans doute trop lucide. C'est pourquoi Sauron a pu briser sa volonté en lui faisant miroiter toute la puissance qui devait bientôt s'abattre sur Gondor, sans compter le siège de Minas Tirith en cours. N'oubliez pas aussi que Denethor a perdu son premier fils, Boromir, et croyait mort son second, Faramir. C'est pourquoi, complètement démoli et démoralisé, il s'est laissé emporter par la folie du désespoir. Il s'agit là d'une réaction fatale à des événements, ou plutôt à sa perception des événements, et non d'un trait de caractère.

L'interdit du Roi Elessar. Non, il ne s'agit pas d'une revanche de ma part. Cette décision d'Aragorn devenu roi est justifiable par le récit lui-même. Je suis heureux que vous respectiez ma haine de l'allégorie. Rappelez-vous également qu'il n'y a rien de volontairement biographique dans mon oeuvre!

Arwen. Celle-ci n'a jamais méprisé les Hommes différemment des autres Elfes, qui ne comprennent pas l'impulsivité, l'ardeur et l'acharnement des Mortels. Ce n'est pas personnel, bien que cela le devienne plus tard, d'une certaine façon, par son union avec Aragorn. Devant la mort imminente de son époux, elle s'exprimera donc ainsi: «As wicked fools I scorned them, but I pity them at last. For if this is indeed, as the Eldar say, the gift of the One to Men, it is bitter to receive.» (The Lord of the Rings, appendice A).

La fanfiction. J'ignorais ce phénomène aujourd'hui, mais il ne me surprend pas. Cette appropriation issue de l'admiration et du respect s'est déjà réalisée de maintes façons dans l'histoire. Pensez à la légende arthurienne. Il s'agit là peut-être même de la plus grosse entreprise de «fanfiction» de l'histoire de la littérature! Cette comparaison a tout de même ses limites, contexte historique oblige. Maintenant, en ce qui concerne ma propre oeuvre, tant qu'il n'y a pas d'argent en jeu, je ne peux rien dire, bien que cela m'irrite un peu. J'admets parfaitement que la source reste l'admiration. Cependant, ma création étant une entreprise très personnelle, personne ne peut avoir la même relation avec elle que moi, qui la vis profondément de l'intérieur. Je pense même qu'on ne la comprend pas toujours très bien, ce qui parfois est plus insultant que l'appropriation elle-même. Or, une fois qu'un livre qu'on écrit est publié, c'est comme un oisillon qui mature et qui prend son envol. Je n'ai plus le contrôle. J'accepte la situation, pour le meilleur et pour le pire.

Néanmoins, je vous répondrai ceci: je vous encourage le plus fortement du monde à écrire, à faire marcher votre imagination, à créer, à exprimer toute la profondeur de votre âme dans le but d'émouvoir, de plaire et de faire réfléchir vos pairs. L'Homme, créature de Dieu, devrait créer à son tour. Alors créez! Et faites-le en y investissant tout ce que vous êtes vous-même, cherchez qui vous êtes, ce qui vous effraie, ce qui vous émeut. Ayez la maturité pour mettre la fanfiction de côté et mettez-y du vôtre sans hésitation! L'entreprise n'en sera que plus enrichissante et gratifiante, croyez-moi.

Si vous avez alors de tels projets de création en cours, cela me fera plaisir de les lire, de les commenter et de vous donner des conseils, d'après mon humble capacité de lecteur. Je ne suis pas un «écrivain professionnel».

Sincerely,
JRRT

P.-S.  Oui, s'il vous plaît, choisissez «Monsieur» au lieu de «Maître»!

Cher Monsieur,
 
Je vous remercie de votre longue et fascinante lettre. Je crains que vous fassiez erreur: je ne suis pas l'Alexandre auquel vous pensez, mais plutôt celui qui vous a envoyé la lettre «Bilbo et les nains» dans laquelle, par exemple, je vous ai demandé pourquoi les Rohirrims avaient les cheveux blonds. À part cette question, j'avoue que j'avais posé des questions ridicules ou fait des commentaires un peu «débiles», aussi j'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur.

Je suis également touché de vos conseils, étant donné que je rêve aussi d'être écrivain. Non pas pour rivaliser avec vous, ni même avec d'autres écrivains de Fantasy -ce serait trop arrogant de ma part- mais plutôt pour faire rêver et s'évader les personnes qui liront mes écrits.
 
Voici un résumé de mon premier livre; j'espère être un peu original, tout en m'inspirant d'autres écrits comme les vôtres. Il existe un monde épique et fantastique d'où surgissent les légendes, même les plus inconnues. Ce monde s'appelle la Terre du Souffle du Dragon. Dans la région de Mirlevon, dans la cité de Var-Alavas, où règne l'intendant du royaume de Mirlevon, Garodin II, vit Valphor Scalotho, un jeune homme rêveur de dix-sept ans, passionné par les livres. Ses parents tiennent une taverne tandis que son oncle Marcucius est magicien de la cour de Garodin II. Valphor connaît quelques règles en magie et il se voit proposer de devenir archiviste de Var-Alavas. Un archiviste est un personnage important dans la région de Mirlevon, car il détient dans des parchemins l'Histoire et les légendes de la Terre du Souffle du Dragon. À son arrivée au château, il se lie d'amitié avec le chevalier Jehan, rêvant de sa première bataille, et avec Philomène, dame de la cour et fille de Nectarion, lui aussi magicien de Var-Alavas. Il fait entre autres la connaissance d'Ayliric et d'Aliènoëlle, les neveux de Garodin II, deux êtres complexes partagés entre folie et raison, entre douleur et douceur… Un jour même, Ayliric tenta de tuer Jehan, qui est pourtant son ami d'enfance. Mais voici réellement l'histoire.

Mirlevon est en guerre avec la région nordique Durvoggar, gouvernée par le roi Fonrir, dont l'héritier est son fils Sönnerval, qui a perdu sa mère, tuée par un seigneur mirlevonien. Un jour, alors que Valphor et Marcucius étaient en dehors de la cité pour un cours de magie sur les plantes, Valphor est capturé par un raid de Durvoggar et emmené au roi Fonrir. À son étonnement, Fonrir est présenté comme un roi sage qui accueille le jeune homme avec bonté car il voit bien que Valphor ne connaît rien à l'art de la guerre. Ce qui n'est pas de l'avis de Sönnerval, qui a même proposé de tuer Valphor. Deux semaines après sa capture, Valphor est relâché avec un cheval. Heureux de retrouver sa famille et ses amis, son bonheur se ternit quand il apprend alors qu'une grande bataille aura lieu, afin de mettre fin aux massacres de villages de Mirlevon et de Durvoggar. Sachant cette guerre inutile, Valphor souhaitera mettre fin aux conflits. Mais peut-on écouter un jeune homme sans expérience de la guerre?

Si ce résumé vous plaît, je vous donnerai le prologue que j'ai écrit.
 
Une dernière question si cela ne vous dérange pas: j'ai lu dans un article (même si je ne sais plus le nom du magazine) que vous n'aimiez pas les univers de Shakespeare, d'Andersen et de Disney. Pourriez-vous confirmer ou au contraire démentir?
 
Bien à vous,
 
Alexandre

Dear Alexandre,

Veuillez m'excuser de vous avoir confondu avec quelqu'un d'autre! Ce n'est pas la première fois que je mélange les fans. C'est trop facile de mettre cela sur le compte de la vieillesse, mais c'est tellement vrai... N'empêche, dans ce cas-ci, j'aurais vraiment juré que vous étiez l'autre, qui s'était présenté presque de la même façon! Soit. N'en parlons plus si vous voulez bien m'excuser cette bourde.

La première chose intéressante que je remarque, dans votre résumé, est le minimum de soin linguistique donné aux noms propres. On y retrouve différentes sonorités selon les régions de votre monde imaginaire. Cela est assez bien joué, bien que je me demande si vous avez été systématique. J'aime l'habillement germanique très clair des noms nordiques (Durvoggar, Fonrir, Sönnerval), mais pour le reste j'essaie de voir une cohérence, sans y parvenir. Vous avez quelques noms un peu trop grecs (Philomène, Nectarion) ou latin (Marcicius), deux à consonance très française (Aliènoëlle, qui me réconcilie cependant avec la sonorité de votre langue, que je n'aime pas beaucoup d'ordinaire, et Jehan, qui est en fait une orthographe ancienne du pronom Jean et prononcée de la même façon) et le reste a un air de famille avec mes langues elfiques, si vous me permettez cette comparaison. Je pense surtout à Mirlevon et Var-Alavas. Au fait, pourquoi parlez-vous de la Terre du Souffle du Dragon, cependant que les autres noms propres ne sont pas des expressions françaises? Existe-t-il un nom spécifique de votre monde dans une langue qui lui est propre? Ce serait très intéressant d'en avoir un, par souci de cohérence et de réalisme. Si vous désirez marquer une certaine distance par rapport à notre propre monde, je vous déconseille les prénoms trop familiers comme Philomène (qui signifie «aimé(e)» en grec). Je doute fort que vos personnages parlent le grec ou le latin!

Ceci dit, votre résumé est très court. Il ne dit pas grand chose à vrai dire car il ne fait que décrire une problématique. Cela m’intéresse, cependant. Une guerre construite sur un malentendu et des préjugés est une fondation solide pour développer une histoire dramatique et héroïque. Je vous enjoins donc de me faire parvenir votre manuscrit et je vous donnerai les conseils qui me semblent les plus judicieux, selon mon point de vue.

Sincerely,

JRRT

P.-S. : Oui, il est tout à fait vrai que je n'ai jamais aimé Disney (il est vulgaire), Andersen et Shakespeare (qu'il ne vaut pas la peine de lire, sauf pour accompagner la représentation d'une pièce).

Cher Monsieur,

Encore une fois, je vous remercie de votre patience. J'ai délibérément voulu que les prénoms durvoggarions soient de consonance nordique, puisque je vois les habitants de Durvoggar comme une espèce de peuplade viking. Pour le nom de la Terre du Souffle du Dragon, j'avoue que j'ai pris ce nom sur un coup de tête, et que je l'associerais à une légende. Il est vrai que les noms mirlevoniens ne sont pas très bien placés. J'avais voulu donner des noms à consonance «français médiéval» ou d'anciens prénoms. Pour les noms des magiciens, c'est plus pour donner un nom magique qu'un nom latin ou grec.

Concernant mon écrit, même si mon monde n'est évidemment pas dénué de toute violence ou de tragédies, je m'efforce d'y mettre un peu d'humour, de légèreté et de poésie. Une histoire sans au moins une de ces trois caractéristiques, je trouve cela quelque peu fade.

Voici la moitié d'un prologue, mettant en scène la partie de Durvoggar, l'autre moitié mettant en scène plutôt Mirlevon.

«L’homme retira la lame de son épée de la gorge du Mirlevonien, qui eut un sursaut avant de rejoindre ses camarades dans la demeure de la déesse de la Mort, Thersya. Il passa son bras sur son front, marqué d’une fraîche blessure en train de saigner puis regarda sa main ensanglantée. Son sang pur durvoggarion était mélangé avec le sang souillé d’un de ces chiens de mirlevoniens. Ce mélange l’écoeura. Heureusement, il n’avait jamais entendu de rumeurs disant qu’un durvoggarion eût couché avec une mirlevonienne ou l’inverse.
Si cela pouvait arriver, ce couple serait pendu dans la cour principale de la ville de Röd, et tant pis pour le bâtard dans le ventre de la mère. Mais si l’enfant fût mis au monde, il serait abandonné en pâture aux loups gris de la région ou alors, si les parents ou les frères du père ou de la mère durvoggarion avaient le coeur tendre, ils auraient élevé l’enfant dans la haine du mirlevonien afin de lui faire oublier à jamais qu’il était du sang d’un des enfants des Dieux du Coeur de ce monde. Ou pour mieux lui insuffler dans son âme la honte d’être un bâtard, issu d’un mélange de sangs intolérable car de deux peuples aux dieux différents.
L’homme se pinça les lèvres. Pourquoi pensait-il à un fait aussi ridicule? Selon les coutumes de ce monde, les femmes ne pouvaient rencontrer un ennemi mâle car elles étaient reléguées, comme les dernières pages d’un livre, au rang de cuisinières et de mères au foyer.
«Rien de plus», se dit l’homme.
Il réprima aussitôt un sourire en repensant à ce que lui avait dit son père:
«Ne pense pas à cela, lui avait-il dit, quand tu ouvriras ton coeur à une femme, tu verras qu’elles valent mieux que tu ne le penses. C’est la femme fertile qui apporte son amour à l’homme et calme son surplus de haine pouvant être néfaste.»
La haine. Voilà le seul sentiment toléré envers les habitants de Mirlevon. La haine. Voilà ce qui préoccupait l’homme.
Il regarda devant lui. Il vit les corps sans vie des assaillants mirlevoniens et des guerriers durvoggarions. Le sang des uns coulait jusqu’à leurs chausses tandis que le sang des autres tachait leurs vêtements de fourrures. Au loin, il aperçut un village de Durvoggar en train de brûler. Le rouge sanguin et diabolique des flammes offrait un contraste saisissant avec le noir complet et serein de la nuit. Les flammes avaient un mouvement lent et morbide, tels les cheveux des sirènes malfaisantes dans un océan dans lequel des navires auraient coulé. De ce massacre, lui et ses hommes avaient réussi à sauver la moitié des habitants, en particulier des enfants et quelques femmes que leurs pères et maris avaient poussées à s’enfuir.
Après avoir vu tout ces massacres, l’homme ne pensait qu’à une chose: tuer ses ennemis qui ne faisaient qu’exterminer son peuple. Pour lui aussi, que peut être la différence entre les nouveau-nés et les derniers-nés, puisque leurs destins leur sont parfois inconnus?
Les rayons de la lune et le scintillement des étoiles étaient les seules lumières qui éclairaient ce spectacle macabre, en particulier cet homme, ange de sang, comme le faisaient sous-entendre le liquide rouge coulant de son front et de son épée ainsi que la couleur proche du fauve de ses cheveux et barbe, et celle claire de ses vêtements de fourrures, indirectement en tant qu’indications subtiles.
- Fatigué, mon fils?
Il se retourna et vit cette figure royale et paternelle qu’il admirait tant. D’une vingtaine d’années de plus que lui, même s’il restait un homme dans la force de l’âge, celui qui a formulé la question était un homme de la taille d’un ours blanc, aux cheveux noirs de jais en bataille sur lesquels était posée une couronne en argent. Le haut de sa personne dégageait une aura de puissance toute souveraine. Ses bottes de fourrure écrasaient une herbe tendre et mouillée. L’homme ne savait pas si c’était la rosée d’un matin nouveau ou le liquide rouge sève de la vie. Le sang sur son visage cachait en partie les quelques traces de bronzage, qu’on retrouvait sur la peau des habitants de Durvoggar. Tout comme son fils et ses guerriers, ses fourrures recouvraient l’arrière et les côtes de son armure brillante, visible de face.
- Non, père, répondit le fils, la vue du sang de ces corps maudits est une fontaine de jouvence pour moi. Mais hélas, ironie de la guerre, qui pond dans notre esprit des sentiments contradictoires, la moitié de mon être rejette ce sang ennemi sur mon corps, surtout ma main. Je ne peux le voir que loin de ma peau, le meilleur endroit mon épée. L’épée est et sera toujours prédestinée à faire couler le sang car le goût métallique de ce liquide rappelle la lame grise de l’arme.
- Montre-moi…
L’homme hésita comme si sa main portait un germe maléfique puis, de la même façon qu'’un enfant qui tend sa main pour que sa mère lui applique une pommade, il la lui donna. Le roi la lui serra vigoureusement.
- Maintenant, ce sang ennemi n’est plus. Écrasé, réduit en rien par le symbole que nous incarnons toi et moi. Comprends-tu le paroxysme de la force de cette union virile entre un père bâtisseur d’une génération et de son enfant espoir de répandre les actes bons de son géniteur?
Une flamme passa dans les yeux noirs du fils du roi.
«J’ai l’impression de voir dans cette flamme son âme de guerrier, pensa le roi de Durvoggar. Haine et amour. Violence et sérénité.»
Avec un sourire, il frappa de manière paternelle sur l’épaule de son fils. Ce dernier resta silencieux, songeur, son épée encore toute dégoulinante dans la main, chaque goutte tombant avec la même fréquence que les battements du coeur de l’homme, cet organe vital partagé entre la fièvre du combat et la manifestation chaleureuse de son père. Cette nuit, où la nature des plaines durvoggarionnes aux senteurs d’herbe fraîche et de neige fondante s’unissait comme pour un mariage forcé avec la chaleur du sang et de la mort, allait être longue, tout comme les autres nuits et jours où les corps devenaient par la pointe de l’épée des coquilles vides, de sens et d’esprit.»

J'aurais une question à vous poser. Dans mes livres, je m'efforce de créer des personnages gris, c'est-à-dire ni totalement bons, ni totalement mauvais. L'absence de manichéisme me tient à coeur. Pensez-vous que cela soit un atout, une volonté simple de l'auteur qui n'altère en rien la qualité de l'oeuvre, ou un défaut?

Merci de vos précieux conseils. Savoir qu'un benêt comme moi reçoit l'aide d'un si grand écrivain, cela me fait rougir. J'espère que cela ne vous gênera pas pour répondre à vos autres correspondants.

Bien à vous,

Alexandre

P.-S. : Nous sommes quelque peu différents concernant nos goûts. J'aime beaucoup l'univers Disney même si certains de leurs films me laissent froid. J'aime aussi certains contes d'Andersen, et pour Shakespeare, j'avoue que Roméo et Juliette fait partie de mes livres préférés.

Dear Alexandre,

Je pense que nommer des personnages dans un monde imaginaire est une tâche fascinante, mais aussi extrêmement importante et sans doute tout aussi difficile. Ce fut mon cas, à tout le moins. Il faut trouver un nom qui siée à son porteur et qui communique quelque chose du personnage à travers ses sonorités ou son sens. Il faut aussi que le nom soit crédible en lui-même et qu'il participe à une construction cohérente. Par exemple, si vous choisissez des prénoms français médiévaux pour certains personnages, il faut savoir pourquoi vous avez choisi cela. Vos personnages ne parlent pas l'ancien français, cela est évident. Alors avez-vous pensé aux équivalents originaux? Quel est le lien entre l'ancien français et la langue morlevonienne? Ce sont des questions auxquelles je vous suggère de réfléchir.

Prenez par exemple les Rohirrim. Dans le texte de The Lord of the Rings, je leur ai donné des noms et une langue proches de l'anglo-saxon, l'ancêtre de l'anglais (voir l'Appendice F à ce sujet). Pourquoi? Considérez les faits suivants:

1°) la langue commune de Middle-Earth, le Westron, est traduite systématiquement en anglais dans le livre;
2°) les Hobbits ont conservé certains mots de leur ancien parler dans leur usage propre du Westron, qu'ils ont adopté il y a longtemps (comme par exemple le mot «mathom»);
3°) la langue des Rohirrim est très proche de la langue d'origine des Hobbits;
4°) les Hobbits ont remarqué une ressemblance entre de nombreux mots hobbits et la langue des Rohirrim.

Pour présenter ce parallèle de façon crédible au lecteur, j'ai gardé la même relation entre les langues de ces peuples, mais en la transposant dans la langue du lecteur. J'ai alors présenté la langue du Rohan en m'inspirant de l'ancêtre de l'anglais. Je n'ai donc pas choisi la langue des Rohirrim au hasard.

C'est pourquoi je vous pose la question de savoir si vous avez pensé aux raisons derrière votre choix du français médiéval. Je ne pense pas qu'il faille choisir aléatoirement, et je ne pense pas non plus qu'il faille se fier à votre seule perception, car vos lecteurs ne feront pas nécessairement les mêmes associations que vous. Par exemple, vous dites avoir choisi des noms «magiques» pour les magiciens. Or, si pour vous des noms grecs ou latins ont l'air «magique», c'est tout le contraire pour moi -et pour la grande majorité des lecteurs qui connaissent les Classiques, si vous voulez mon avis. Je ne vois en effet absolument rien de magique dans un nom greco-latin, en grande partie parce qu'il n'y a aucune distance entre ce nom et moi. Bien sûr, car le grec et le latin sont des langues de notre monde à nous, qui ont donné des textes de tous les genres (poésie, philosophie, théologie, science, etc.)! Vous savez, j'ai moi-même fait une erreur du même type et je voudrais vous épargner cette malchance. J'ai choisi le mot «Elfe» pour traduire l'équivalent elfique du nom de ce beau peuple, mais le mot anglais a une charge historique trop lourde (par la faute d'auteurs comme Shakespeare!) qui corrompt complètement la perception que les lecteurs ont de ces Elfes! Je regrette donc l'utilisation de ce mot. Mais il est trop tard maintenant.

J'en viens à votre prologue. Vous avez des idées prometteuses, mon jeune ami! Je suis entre autres charmé par cet esprit de courage et de force brute des Durvoggarions. Cependant, il est clair que l'auteur de ce texte est un jeune qui n'a pas encore toute l'expérience requise. Dans sa forme actuelle, ce texte ne pourra donc jamais être publié et il vous faudra le retravailler. Il n'y a pas vraiment de recette préfabriquée pour écrire. Il faut lire, lire, lire, lire et lire encore. Si vous me dites que vous lisez déjà beaucoup, bravo! Mais je vous répondrai: lisez encore plus. Et cherchez à comprendre et analyser les genres qui vous intéressent. Je vous donne quelques indices moi-même, dans mes commentaires ci-dessous.

Tout d'abord, vous avez de nombreuses phrases qui sont beaucoup trop longues. Vous essayez d'en dire trop dans une seule phrase. Simplifiez votre style, raccourcissez vos phrases pour donner un rythme plus régulier à votre texte et votre écriture aura immédiatement moitié moins de chance de paraître maladroite. Cherchez des mots simples plutôt que des formulations trop descriptives, en plusieurs mots, qui alourdissent le texte. Vous écrivez «tels les cheveux des sirènes malfaisantes dans un océan dans lequel des navires auraient coulé». Si vous changez cela pour «tels les cheveux des sirènes malfaisantes dans un océan plein d'épaves», par exemple, cela signifie exactement la même chose, mais cela me paraît plus beau, pour ne pas dire plus poétique, et la phrase dans son ensemble est beaucoup moins lourde.

Tâchez d'éviter les répétitions. Vous écrivez: «Il passa son bras sur son front, marqué d'une fraîche blessure en train de saigner puis regarda sa main ensanglantée». Une blessure fraîche est nécessairement «en train de saigner». Donc, non seulement cette formulation est trop lourde (vous auriez intérêt à trouver un seul mot plutôt que d'utiliser cette périphrase), mais aussi vous n'êtes même pas obligé de le préciser. Également, dans le cas de la phrase «Les rayons de la lune et le scintillement des étoiles étaient les seules lumières qui éclairaient ce spectacle macabre», il est évident qu'une lumière éclaire quelque chose. Ne le dites pas, soyez concis, direct: «Seuls les rayons de la lune et le scintillement des étoiles éclairaient ce spectacle macabre».

Voici un exercice de vocabulaire: évitez le plus possible l'usage du verbe être. C'est lui qui vous empêche de recourir à la métaphore. L'art d'écrire, je pense, passe indéniablement par sa maîtrise. N'ayez donc pas peur de donner des propriétés aux objets que vous décrivez au lieu de faire des comparaisons en utilisant le verbe être. Relisez mon dernier exemple. Sentez-vous la différence?

Ne vous laissez tout de même pas prendre au piège par la métaphore, cependant. Je pense que vous faites une telle erreur dans le passage suivant:

«Son sang pur durvoggarion était mélangé avec le sang souillé d'un de ces chiens de mirlevoniens. Ce mélange l'écoeura. Heureusement, il n'avait jamais entendu de rumeurs disant qu'un durvoggarion eût couché avec une mirlevonienne ou l'inverse.»

Vous passez d'un mélange de sang littéral à un mélange de sang métaphorique. Lorsque deux «races» ou deux familles s'unissent, on parle d'un mélange des sangs, d'accord. Or, cela n'est pas du tout la même chose que mélanger physiquement le sang qui coule dans les veines, même pour les peuples anciens. Je pense que votre transition ici est maladroite et, à ma première lecture, j'ai même été assez confus. Je n'ai pas vu la manière dont le personnage fait ce lien automatiquement dans sa pensée. Pourtant, le lien entre les deux me semble tout de même une très bonne idée et montre que vous avez un bon instinct littéraire, qu'il faut seulement pratiquer un peu. Je vous propose donc de le faire plus explicitement dans le texte, c'est-à-dire de préciser comment la pensée du personnage passe d'un niveau à l'autre. Par exemple:

«Son sang pur durvoggarion se mélangeait avec celui, souillé, d'un de ces chiens de mirlevoniens. Cela l'écoeura. Heureusement, la réalité s'arrêtait ici, car l'union véritable d'un durvoggarion et d'une mirlevonienne ne peut exister. Un tel couple serait pendu...»

Voyez aussi l'effet d'enlever quelques verbes être et quelques répétitions. Je vous suggère d'éviter l'expression «coucher avec», qui est beaucoup trop vulgaire pour contexte.

Tel que vous avez écrit votre extrait, il me semble clair que vous cherchez à construire une narration à partir du point de vue du personnage. La narration n'est pas désincarnée, bref, complètement externe à l'histoire et totalement tournée vers le lecteur. Je vous recommande de continuer sur la même voie. Or, il faut assumer ce niveau de focalisation dans son entier, accepter ses conséquences et écrire de façon cohérente avec elle. Il vous faudra travailler cela et y réfléchir. Vous avez effectivement fait une erreur typique du genre, quoique très subtile. Voici la phrase coupable:

«Au loin, il aperçut un village de Durvoggar en train de brûler.»

Cependant, plus loin vous écrivez:

«De ce massacre, lui et ses hommes avaient réussi à sauver la moitié des habitants [...].»

La deuxième phrase signifie que le personnage sait très bien que le village est en train de brûler, car il est intervenu pour sauver ses habitants. Or, vous dites qu'il aperçoit au loin un village. Quel est le problème? Si vous écrivez du point de vue du personnage, et que ce dernier voit soudainement un village, avec l'article indéfini, cela signifie que l'homme ne l'avait jamais vu auparavant. Cela contredit votre affirmation subséquente. Donc, si vous décrivez la scène au travers de ses yeux, il ne faut pas dire que l'homme voit un village en train de brûler, il voit le village en train de brûler.

Il faut apprendre à faire la distinction entre ce que le lecteur sait, et ce que le personnage sait. Si vous parlez du village pour la première fois en écrivant «il aperçut le village en train de brûler», le lecteur saura immédiatement que s'il ne connaît rien encore à propos de ce village, le personnage, pour sa part, en sait quelque chose. Logiquement, le lecteur s'attendra alors à des explications, et effectivement vous les donnez bien presque immédiatement.

Pourquoi écrivez-vous, dès le début, «L'homme retira la lame de son épée de la gorge du Mirlevonien» au lieu de «L'homme retira la lame de son épée de la gorge d'un Mirlevonien»? Parce que le personnage central de la scène n'a pas découvert ce Mirlevonien en même temps que le lecteur. Avec l'usage de l'article défini, le lecteur le comprend tout de suite sans que vous, l'auteur, n'ayez besoin de le préciser. C'est la même chose avec le village.

J'espère que ces quelques commentaires ne vous effraient pas trop. Je suis peut-être sévère mais je désire être honnête et je souhaite vous aider. Je vous encourage fortement à continuer d'écrire et d'apprendre à écrire, car l'effort en vaudra le coup, vous verrez. Aussi je vous demeure entièrement disponible pour commenter d'autres extraits.

Sincerely,

JRRT

Cher Monsieur,

Mille mercis pour le temps que vous prenez à me répondre avec une précision superbe. Je prendrai en compte vos remarques qui me seront ô combien utiles pour la suite.

Vous n'avez pas répondu à une de mes questions mais je vous pardonne. Effectivement, de quel droit pourrais-je m'offusquer alors qu'on a pris minutieusement le temps de me répondre avec clarté?

J'ai une question qui va certainement vous sembler bizarre, voire ridicule, mais je me lance.

Pourquoi, dans de nombreux récits littéraires et cinématographiques, voit-on des héros «gentils» avec des défauts alors qu'il faut souvent chercher loin pour trouver des ennemis «méchants» avec des qualités? Prenons quelques exemples dans votre livre Le Seigneur des Anneaux: des personnages attachants ne sont pas à l'abri du pouvoir néfaste de l'Anneau alors que Sauron, Saroumane et Morgoth sont des êtres inexorablement mauvais.

De même, dans les contes, les légendes et la mythologie, c'est le même schéma «gris contre noir». Iseult est orgueilleuse voire cruelle, Edmund de Narnia est corruptible, les habitants du Pays des Merveilles assez agressifs, les Spartiates avec leur système ne valent pas mieux que les Perses, les frères du Petit Poucet le traitent en souffre-douleur, Achille est arrogant, et j'en passe... On peut s'attendre à ce que leurs ennemis (l'Ogre, la Reine de coeur, la Sorcière blanche, Ganelon, etc.) soient aussi nuancés mais ce n'est pas le cas. Ma question sera alors: pourquoi?

J'espère que mon analyse n'est pas erronée.

En plus de cette question, je vais vous donner la deuxième et dernière moitié de mon prologue. En espérant que ce travail ne vous effraiera pas trop.

«Les fenêtres étaient fermées et les bougies mouchées à Var-Alavas cette nuit. En l’espace de celle-ci, la lune prenait des airs de mère féconde et enveloppait du linceul blanc de ses rayons la cité de Garodin II. Tout était tranquillité mais le vent messager apporta un parfum funeste.

Effectivement, dans la rue menant au palais, une file de cavaliers à l’allure sinistre s’avança vers la porte du château. Les chevaux fiers portaient leurs maîtres souffrants avec quiétude comme s’ils avaient oublié les atrocités de la bataille en franchissant la haute porte de la cité. Les gardes du château étaient d’accord pour dire que les corps des cavaliers auraient mieux fait, même vivants, d’être allongés dans une charrette funéraire, leurs chevaux tirant celle-ci.

Soudain, un des cavaliers tomba de son cheval et sa masse corporelle, ayant perdu de son sang, épousa le sol rocailleux du chemin de pierre. Ceux qui étaient derrière lui étaient assez fatigués ou endormis pour confondre le mouvement de la chute avec un tour de la nuit perfide et c’est ainsi que les sabots de leurs chevaux piétinèrent les jambes du cavalier tombé, ce qui était parfaitement égal à ce dernier. Que peut-on ressentir lorsque l’on est entre la vie et la mort, plongé dans un sommeil incertain? Les cavaliers entrèrent dans le château, pour y panser leurs blessures. Du corps sans le moindre doute, mais de l’âme, il y avait matière de réflexion.

Les torches tremblotaient dans la salle de l’intendant ou la salle des torches. Elle était appelée ainsi à cause de cinquante torches, vingt-cinq sur chaque côté, chacune plaquée sur un piédestal. Mais beaucoup préféraient appeler cette salle celle de l’intendant afin de témoigner du respect pour ce dernier. La salle était ovale et d’une taille immense concernant la longueur. La largeur l’était aussi, même réduite à un dixième de la longueur.

Au centre de la salle se tenait un homme. Ses cheveux blonds mi-longs tombaient en cascade sur ses épaules et il portait court sa barbe et sa moustache. Il avait un air fier, hautain, orgueilleux… Sa tenue de combat était poussiéreuse, parasite de la guerre, et teintée de quelques taches de sang, flux de la bataille.

Et surtout, ses yeux azur regardaient dans la direction de l’intendant, assis sur le siège (on ne pouvait pas à proprement parler d’un trône car le trône revenait seulement au roi, et ce à titre de droit divin) décoré par la représentation en fil d’or d’une épée enveloppée par une longue chevelure. Cette décoration, qu’on retrouve sur les bannières dans les grandes ruelles des deux cités principales de Mirlevon lors de grandes célébrations, prend sa source d’un récit vieux de plus de cinq millénaires, narrant l’histoire épique d’un géant devenu roi, le premier de la longue lignée royale de Mirlevon.

L’intendant, sur son siège, ressemblait à un long pic rocheux, possédant à la fois la dureté et la sagacité de cet élément du dieu Urg, dieu des dieux, de la Création, des êtres vivants et des éléments naturels. L’intendant était un homme sévère mais perspicace. C’était une personne qui pouvait être un symbole de la justice de ce monde, juste mais même quelque fois dans l’erreur. L’intendant l’était parfois concernant son neveu, qu’il a recueilli en plus de sa sœur après la mort de leur père lors de l’embuscade d’une troupe de Durvoggar. Leur mère est morte peu après de chagrin et le jeune garçon et sa petite sœur durent apprendre la vie à la cour de Var-Alavas.

- Me voici, Monseigneur, dit l’homme blond. Nous avons pourchassé jusqu’à la rivière Courbée, séparant nos deux royaumes, l’ennemi durvoggarion. Le dragon qu’ils incarnent est retourné dans sa tanière, mais pour combien de temps? Concernant le village Bourg de Miselne, nous avons enterré les corps de nos confrères et brûlé ceux de ces barbares. Que leurs âmes brûlent en enfer et s’ils en réchappent, qu’ils hantent les plaines de leur pays, afin qu’il soit le lieu de la brutalité des vivants et de la malédiction des morts. Après avoir entendu les paroles de l’homme, l’intendant leva la tête puis déclara:

- Bien, tes hommes ont de nouveau enrayé la force de nos ennemis mais comme tu l’as dit, pour combien de temps? Or, mon neveu, ta venue ne me semble pas anodine, si ce n’est pour me faire ton rapport. Tu sais que je t’ai dit que tu pouvais me le faire le lendemain mais tu as tenu à le faire ce soir. Un choix tel que le tien ne me semble pas sans raisons. Neveu, délie ta langue comme si tu as goûté le nouveau vin des caves du château et dis-moi, que veux-tu? Fais toutefois attention à ce que tu vas dire. Que l’on soit saoul ou pas, il y a des paroles qu’on ne peut prononcer.

L’homme resta tout d’abord silencieux. L’intendant avait bien vu qu’il avait quelque chose à dire. Le neveu détestait que son oncle se permette de songer ses pensées obscures comme son âme.

- Effectivement mon oncle. J’aurais une requête à vous demander. Pourquoi l’ancien traité du roi Corvin I le Vaillant doit-il être suivi à la lettre en ces temps sombres? Vous savez ce traité qui oblige les personnes nobles de faire couler le sang ennemi seulement lors de batailles sur les plaines ou de défense de villages. Pourquoi ne pourrait-on pas nous aussi mettre à feu et à sang leurs villages? On détruit bien les nids de charogne. Eux aussi sont des charognes. Et puis l’ancien traité signé n’est plus qu’un lambeau, il est tant de le jeter au vent, tas de poussière qu’il est.

- Tu fais grave erreur neveu, cria l’intendant en se levant de son siège. Ce travail est fait pour les bourreaux et le travail de bourreau n’est jamais enviable même pour des mains pétries de vengeance. Je te rappelle qu’un bourreau se doit de ne jamais rien ressentir. Or, il te faut dans le fond de tes entrailles un rien de sensibilité pour savoir parler aux hommes pour faire monter leur fierté d’être mirlevoniens et aux femmes afin de prendre leurs cœurs et espérer d’avoir des héritiers. C’est seulement quand tu auras l’ennemi en face que tu chargeras comme un loup pour frapper, sans pitié. De même, un peuple a besoin de ses nobles. Jeune déluré…

L’intendant avait dit ces deux derniers mots en baissant la voix, d’un ton amer. L’homme avait trop bien entendu et haussa ses sourcils blonds. Ce fut son seul mouvement trahissant la désapprobation, sur ce visage où les sentiments étaient invisibles. Ce n’était pas la première fois que l’homme recevait ce genre d’insultes mais il était habitué et n’en éprouvait presque rien, comme le cinquantième coup de fouet sur le dos d’un homme, habitué à la douleur.

- Vous m’en voyez désolé mon oncle, dit avec une politesse froide l’homme. Je souhaite prendre congé de vous. Le lendemain, si vous avez besoin de mes services en tant que neveu ou soldat, je serais vôtre.

L’homme sortit de la salle, laissant son oncle pensif.

- Tu es un fou, parla-t-il à la direction de son neveu, sans que celui-ci ne l’entende, tu as le corps d’un adulte mais l’esprit d’un adolescent à la veille de sa première bataille. Seras-tu un jour un véritable intendant responsable ou resteras-tu un éternel marmot fier-à-bras? Chaque décision et acte a ses conséquences.

Et au-dessus du château, les étoiles prêtresses brillèrent comme pour approuver cette dernière phrase et comme si l’application de cette phrase prophétesse s’accomplirait dans la petitesse du temps à venir.»

J'avais aussi écrit ce passage juste après avoir rédigé la première partie donc il est fort probable que j'aie commis les mêmes erreurs. Une amie à qui j'ai montré ce prologue m'a dit que les personnages lui faisaient penser aux personnages de votre oeuvre. J'espère ainsi ne pas trop vous offusquer.

Merci encore de votre patience,

Alexandre

Dear Alexandre,

Je suis fortement désolé d'avoir oublié de répondre à votre autre question dans ma dernière lettre! J'ai dû la terminer à la hâte, et je ne voulais pas vous faire attendre outre mesure. On voit bien le résultat! Mea maxima culpa.

Je vais vous offrir immédiatement la réponse suivante: je pense que la complexité morale des héros s'explique par le fait qu'ils sont justement cela, des héros. Je pense qu'à partir du moment où les antagonistes affichent la même indétermination morale, ils deviennent des protagonistes, surtout s'ils évoluent au court du récit. Il faut bien le dire, les "méchants" dans les histoires ont une valeur surtout narrative. L'opposition bon/méchant sert à mettre en marche la machine, en quelque sorte. Cette opposition crée l'histoire, mais n'en est pas l'objectif, du moins pas dans ma façon d'écrire. C'est d'ailleurs ce que j'ai voulu signifier en gardant Tom Bombadil dans mes révisions de The Lord of the Rings. Je trouvais qu'il symbolisait très bien le retrait volontaire de cette dualité antagonistique. C'est pourquoi l'Anneau n'a aucune emprise sur lui. Ceci dit, pour ce qui est de Saruman, Morgoth et Sauron, n'oubliez pas qu'ils ont tous, sans exception, commencé par être "bons". Ils sont tous déchus.

Quant à la seconde moitié de votre prologue, il souffre en effet des mêmes problèmes que la première. Je ne remarque pas cependant d'erreur de focalisation. C'eût été difficile, puisque c'est surtout un dialogue. Je trouve toujours que vous avez de bonnes idées qu'il faut simplement apprendre à exprimer selon les règles. Je crois, par exemple, que dans le peu de narration que cette portion de texte offre il y encore trop de phrases longues et lourdes car vous essayez de tout dire en même temps. Cela montre votre enthousiasme, je suis certain! Qu'il faut tempérer un peu... Vous aurez un livre au complet pour expliquer bien des choses, n'oubliez pas cela!

Voici quelques exemples de phrases qu'il faudrait réviser, selon moi. Ce sont dans l'ensemble les mêmes erreurs que j'ai déjà discutées avec vous.

Des répétitions:

- Les "torches" tremblotaient dans la salle de l'intendant ou la salle des "torches". Elle était appelée ainsi à cause de cinquante "torches", vingt-cinq sur chaque côté, chacune plaquée sur un piédestal.

- Vous savez, ce traité qui oblige les personnes nobles à faire couler le sang ennemi seulement lors de batailles sur les plaines ou de défense de "villages". Pourquoi ne pourrait-on pas nous aussi mettre à feu et à sang leurs "villages"?

- Ce n'était pas la première fois que l'homme recevait ce genre d'insultes mais il était "habitué" et n'en éprouvait presque rien, comme le cinquantième coup de fouet sur le dos d'un homme, "habitué" à la douleur.

Du vocabulaire:

Vocabulaire
- Du corps sans le moindre doute mais de l'âme, il y avait matière "de" réflexion.

C'est plutôt matière "à" réflexion.

- Les torches tremblotaient dans la salle de l'intendant ou la salle des "torches".

"Les torches" ne tremblotent pas, c'est leur lumière qui le fait.

- La salle était ovale et d'une taille immense concernant la longueur.

Je crois que cette formulation est lourde et un peu maladroite. Dite simplement: La salle était ovale et d'une longueur immense. Autre exercice: reformulez-là sans verbe être!

- Il avait un air fier, hautain, orgueilleux… Sa tenue de combat était poussiéreuse, parasite de la guerre, et teintée de quelques taches de sang, flux de la bataille.

Je ne sais pas trop si on peut associer la poussière à la guerre. Instinctivement, pour tout le monde, la poussière représente plutôt l'oubli dans le placard... Je vous suggère d'y réfléchir un peu et d'expliquer les choses autrement, si vous le pouvez.

Voilà donc pour cette réponse un peu moins longue que la dernière mais qui aura pris au moins autant de temps à terminer. Toutes mes excuses. J'espère que vous l'accepterai tout de même. D'ailleurs, je serai curieux de relire votre prologue lorsqu'il sera révisé. Faites-moi signe lorsque ce sera fait, si cela vous plaît bien sûr!

Sincerely,
J. R. R. T.

Cher monsieur,

Encore une fois, je vous remercie de votre patience. J'ai délibérément voulu que les prénoms durvoggarions soient de consonance nordique, puisque je vois les habitants de Durvoggar comme une espèce de peuplade viking. Pour le nom la Terre du Souffle du dragon, j'avoue que j'ai pris ce nom sur un coup de tête dont j'associerais une légende. Il est vrai que les noms mirlevoniens ne sont pas très bien placés. J'avais voulu donner des noms à consonnance française médiévale ou d'anciens prénoms. Pour les les magiciens, j'ai plus cherché à leur donner plutôt un nom magique qu'un nom latin ou grec.

Concernant mon écrit, même si mon monde n'est pas évidemment dénué de violence ou de tragédie, je m'efforce d'y mettre un peu d'humour, de légèreté et de poésie. Une histoire ne comprenant pas au moins une de ces trois caractéristiques, je trouve cela quelque peu fade.

Voici la moitié d'un prologue, mettant en scène la partie de Durvoggar. L'autre moitié mettant en scène plutôt Mirlevon:

«L’homme retira la lame de son épée de la gorge du Mirlevonien, qui eut un sursaut avant de rejoindre ses camarades dans la demeure de la déesse de la mort Thersya. Il passa son bras sur son front, marqué d’une fraîche blessure en train de saigner puis regarda sa main ensanglantée. Son sang pur durvoggarion était mélangé avec le sang souillé d’un de ces chiens de mirlevoniens. Ce mélange l’écoeura. Heureusement, il n’avait jamais entendu de rumeurs disant qu’un durvoggarion ait couché avec une mirlevonienne ou l’inverse. Si cela arrivait, ce couple serait pendu dans la cour principale de la ville de Röd; tant pis pour le bâtard dans le ventre de la mère! Mais si l’enfant était mis au monde, il serait abandonné en pâture aux loups gris de la région ou alors, si les parents ou les frères du père ou de la mère durvoggarion avaient le coeur tendre, ils élèveraient l’enfant dans la haine du mirlevonien afin de lui faire oublier à jamais qu’il est du sang d’un des enfants des dieux du coeur de ce monde. Ou pour mieux lui insuffler dans son âme la honte d’être un bâtard, issu d’un mélange de sangs intolérable car de deux peuples aux dieux différents.
L’homme se pinça les lèvres. Pourquoi pensait-il à un fait aussi ridicule ? Selon les coutumes de ce monde, les femmes ne pouvaient rencontrer un ennemi mâle car elles étaient reléguées, comme les dernières pages d’un livre, au rang de cuisinières et de mères au foyer.
«Rien de plus», se dit l’homme.
Il réprima aussitôt un sourire en repensant à ce que lui avait dit son père:
«Ne pense pas à cela, lui avait-il dit, quand tu ouvriras ton coeur à une femme, tu verras qu’elles valent mieux que tu ne le penses. C’est la femme fertile qui apporte son amour à l’homme et calme son surplus de haine qui pourrait être néfaste.»
La haine. Voilà le seul sentiment toléré envers les habitants de Mirlevon. La haine. Voilà ce qui préoccupait l’homme. Il regarda devant lui. Il vit les corps sans vie des assaillants mirlevoniens et des guerriers durvoggarions. Le sang des uns coulait jusqu’à leurs chausses tandis que le sang des autres tachait leurs vêtements de fourrures. Au loin, il aperçut un village de Durvoggar en train de brûler. Le rouge sanguin et diabolique des flammes offrait un contraste saisissant avec le noir complet et serein de la nuit. Les flammes avaient un mouvement lent et morbide, tels les cheveux des sirènes malfaisantes dans un océan dans lequel des navires auraient coulé. De ce massacre, lui et ses hommes avaient réussi à sauver la moitié des habitants, en particulier des enfants et quelques femmes que leurs pères et maris avaient poussés à s’enfuir.
Après avoir vu tout ces massacres, l’homme ne pensait qu’à une chose : tuer ses ennemis qui ne faisaient qu’exterminer son peuple. Pour lui aussi, quelle pouvait être la différence entre les nouveaux-nés et les derniers-nés, puisque leurs destins leur étaient parfois inconnus?
Les rayons de la lune et le scintillement des étoiles étaient les seules lumières qui éclairaient ce spectacle macabre, en particulier cet homme, ange de sang comme le faisait entendre le liquide rouge coulant de son front et de son épée ainsi que la couleur proche du fauve de ses cheveux et barbe et celle, claire, de ses vêtements de fourrure, indirectement en tant qu’indications subtiles.
- Fatigué, mon fils ?
Il se retourna et vit cette figure royale et paternelle qu’il admirait tant. D’une vingtaine d’années de plus que lui, même s'il restait un homme dans la force de l’âge, celui qui avait formulé la question était un homme de la taille d’un ours blanc, aux cheveux noirs de jais et en bataille sur lequel était posé une couronne en argent. Le haut de sa personne dégageait une aura de puissance toute souveraine. Ses bottes de fourrure écrasaient une herbe tendre et mouillée. L’homme ne savait pas si c’était la rosée d’un matin nouveau ou le liquide rouge sève de la vie. Le sang sur son visage cachait en partie les quelques traces de bronzage, qu’on retrouvait sur la peau des habitants de Durvoggar. Tout comme son fils et ses guerriers, ses fourrures recouvraient l’arrière et les côtés de son armure brillante, visible de face.
-Non père, répondit le fils, la vue du sang de ces corps maudits est une fontaine de jouvence pour moi. Mais hélas, ironie de la guerre, qui pond dans notre esprit des sentiments contradictoires, la moitié de mon être rejette ce sang ennemi sur mon corps, surtout ma main. Je ne peux le voir que loin de ma peau, le meilleur endroit mon épée. L’épée est et sera toujours prédestinée à faire couler le sang car le goût métallique de ce liquide rappelle la lame grise de l’arme.
-Montre-moi…
L’homme hésita comme si sa main portait un germe maléfique puis, de la même façon d’un enfant qui tend sa main pour que sa mère lui applique une pommade, il la lui donna. Le roi la lui serra vigoureusement.
-Maintenant, ce sang ennemi n’est plus. Écrasé, réduit en rien par le symbole que nous incarnons toi et moi. Comprends-tu le paroxysme de la force de cette union virile entre un père bâtisseur d’une génération et de son enfant, espoir de répandre les actes bons de son géniteur?
Une flamme passa dans les yeux noirs du fils du roi.
«J’ai l’impression de voir dans cette flamme son âme de guerrier, pensa le roi de Durvoggar. Haine et amour. Violence et sérénité.»
Avec un sourire, il frappa de manière paternelle sur l’épaule de son fils. Ce dernier resta silencieux, songeur, son épée encore toute dégoulinante dans la main, chaque goutte tombant avec la même fréquence que les battements du cœur de l’homme, cet organe vital partagé entre la fièvre du combat et la manifestation chaleureuse de son père. Cette nuit, où la nature des plaines durvoggarionnes aux senteurs d’herbe fraîche et de neige fondante s’unissait comme pour un mariage forcé avec la chaleur du sang et de la mort, allait être longue, tout comme les autres nuits et jours où les corps devenaient par la pointe de l’épée des coquilles vides, de sens et d’esprit.»

J'ai une question à vous poser. Dans mes livres, je m'efforce de créer des personnages gris, c'est-à-dire ni totalement bons, ni totalement mauvais. L'absence de manichéisme me tient à coeur. Pensez-vous que cela soit un atout, une volonté simple de l'auteur qui n'altère en rien en la qualité de l'oeuvre, ou un défaut?

Merci de vos précieux conseils. Savoir qu'un benêt comme moi reçoit l'aide d'un si grand écrivain, cela me fait rougir. J'espère que cela ne vous génera pas pour répondre à vos autres correspondants.

Bien à vous,

Alexandre

P.S.: Nous sommes quelque peu différents concernant nos goûts. J'aime beaucoup l'univers de Disney même si certains de leurs films me laissent froid. J'aime aussi certains contes d'Andersen et Shakespeare -j'avoue que «Roméo et Juliette» fait partie de mes livres préférés.

Dear Alexandre,

Je pense que nommer des personnages dans un monde imaginaire est une tâche fascinante, mais aussi extrêmement importante et sans doute tout aussi difficile. Ce fut mon cas, à tout le moins. Il faut trouver un nom qui siée à son porteur et qui communique quelque chose du personnage à travers ses sonorités ou son sens. Il faut aussi que le nom soit crédible en lui-même et qu'il participe à une construction cohérente. Par exemple, si vous choisissez des prénoms français médiévaux pour certains personnages, il faut savoir pourquoi vous avez choisi cela. Vos personnages ne parlent pas l'ancien français, cela est évident. Alors avez-vous pensé aux équivalents originaux? Quel est le lien entre l'ancien français et la langue morlevonienne? Ce sont des questions auxquelles je vous suggère de réfléchir.

Prenez par exemple les Rohirrim. Dans le texte de The Lord of the Rings, je leur ai donné des noms et une langue proches de l'anglo-saxon, l'ancêtre de l'anglais (voir l'Appendice F à ce sujet). Pourquoi? Considérez les faits suivants:

1°) la langue commune de Middle-Earth, le Westron, est traduite systématiquement en anglais dans le livre;
2°) les Hobbits ont conservé certains mots de leur ancien parler dans leur usage propre du Westron, qu'ils ont adopté il y a longtemps (comme par exemple le mot «mathom»);
3°) la langue des Rohirrim est très proche de la langue d'origine des Hobbits;
4°) les Hobbits ont remarqué une ressemblance entre de nombreux mots hobbits et la langue des Rohirrim.

Pour présenter ce parallèle de façon crédible au lecteur, j'ai gardé la même relation entre les langues de ces peuples, mais en la transposant dans la langue du lecteur. J'ai alors présenté la langue du Rohan en m'inspirant de l'ancêtre de l'anglais. Je n'ai donc pas choisi la langue des Rohirrim au hasard.

C'est pourquoi je vous pose la question de savoir si vous avez pensé aux raisons derrière votre choix du français médiéval. Je ne pense pas qu'il faille choisir aléatoirement, et je ne pense pas non plus qu'il faille se fier à votre seule perception, car vos lecteurs ne feront pas nécessairement les mêmes associations que vous. Par exemple, vous dites avoir choisi des noms «magiques» pour les magiciens. Or, si pour vous des noms grecs ou latins ont l'air «magique», c'est tout le contraire pour moi -et pour la grande majorité des lecteurs qui connaissent les Classiques, si vous voulez mon avis. Je ne vois en effet absolument rien de magique dans un nom greco-latin, en grande partie parce qu'il n'y a aucune distance entre ce nom et moi. Bien sûr, car le grec et le latin sont des langues de notre monde à nous, qui ont donné des textes de tous les genres (poésie, philosophie, théologie, science, etc.)! Vous savez, j'ai moi-même fait une erreur du même type et je voudrais vous épargner cette malchance. J'ai choisi le mot «Elfe» pour traduire l'équivalent elfique du nom de ce beau peuple, mais le mot anglais a une charge historique trop lourde (par la faute d'auteurs comme Shakespeare!) qui corrompt complètement la perception que les lecteurs ont de ces Elfes! Je regrette donc l'utilisation de ce mot. Mais il est trop tard maintenant.

J'en viens à votre prologue. Vous avez des idées prometteuses, mon jeune ami! Je suis entre autres charmé par cet esprit de courage et de force brute des Durvoggarions. Cependant, il est clair que l'auteur de ce texte est un jeune qui n'a pas encore toute l'expérience requise. Dans sa forme actuelle, ce texte ne pourra donc jamais être publié et il vous faudra le retravailler. Il n'y a pas vraiment de recette préfabriquée pour écrire. Il faut lire, lire, lire, lire et lire encore. Si vous me dites que vous lisez déjà beaucoup, bravo! Mais je vous répondrai: lisez encore plus. Et cherchez à comprendre et analyser les genres qui vous intéressent. Je vous donne quelques indices moi-même, dans mes commentaires ci-dessous.

Tout d'abord, vous avez de nombreuses phrases qui sont beaucoup trop longues. Vous essayez d'en dire trop dans une seule phrase. Simplifiez votre style, raccourcissez vos phrases pour donner un rythme plus régulier à votre texte et votre écriture aura immédiatement moitié moins de chance de paraître maladroite. Cherchez des mots simples plutôt que des formulations trop descriptives, en plusieurs mots, qui alourdissent le texte. Vous écrivez «tels les cheveux des sirènes malfaisantes dans un océan dans lequel des navires auraient coulé». Si vous changez cela pour «tels les cheveux des sirènes malfaisantes dans un océan plein d'épaves», par exemple, cela signifie exactement la même chose, mais cela me paraît plus beau, pour ne pas dire plus poétique, et la phrase dans son ensemble est beaucoup moins lourde.

Tâchez d'éviter les répétitions. Vous écrivez: «Il passa son bras sur son front, marqué d'une fraîche blessure en train de saigner puis regarda sa main ensanglantée». Une blessure fraîche est nécessairement «en train de saigner». Donc, non seulement cette formulation est trop lourde (vous auriez intérêt à trouver un seul mot plutôt que d'utiliser cette périphrase), mais aussi vous n'êtes même pas obligé de le préciser. Également, dans le cas de la phrase «Les rayons de la lune et le scintillement des étoiles étaient les seules lumières qui éclairaient ce spectacle macabre», il est évident qu'une lumière éclaire quelque chose. Ne le dites pas, soyez concis, direct: «Seuls les rayons de la lune et le scintillement des étoiles éclairaient ce spectacle macabre».

Voici un exercice de vocabulaire: évitez le plus possible l'usage du verbe être. C'est lui qui vous empêche de recourir à la métaphore. L'art d'écrire, je pense, passe indéniablement par sa maîtrise. N'ayez donc pas peur de donner des propriétés aux objets que vous décrivez au lieu de faire des comparaisons en utilisant le verbe être. Relisez mon dernier exemple. Sentez-vous la différence?

Ne vous laissez tout de même pas prendre au piège par la métaphore, cependant. Je pense que vous faites une telle erreur dans le passage suivant:

«Son sang pur durvoggarion était mélangé avec le sang souillé d'un de ces chiens de mirlevoniens. Ce mélange l'écoeura. Heureusement, il n'avait jamais entendu de rumeurs disant qu'un durvoggarion eût couché avec une mirlevonienne ou l'inverse.»

Vous passez d'un mélange de sang littéral à un mélange de sang métaphorique. Lorsque deux «races» ou deux familles s'unissent, on parle d'un mélange des sangs, d'accord. Or, cela n'est pas du tout la même chose que mélanger physiquement le sang qui coule dans les veines, même pour les peuples anciens. Je pense que votre transition ici est maladroite et, à ma première lecture, j'ai même été assez confus. Je n'ai pas vu la manière dont le personnage fait ce lien automatiquement dans sa pensée. Pourtant, le lien entre les deux me semble tout de même une très bonne idée et montre que vous avez un bon instinct littéraire, qu'il faut seulement pratiquer un peu. Je vous propose donc de le faire plus explicitement dans le texte, c'est-à-dire de préciser comment la pensée du personnage passe d'un niveau à l'autre. Par exemple:

«Son sang pur durvoggarion se mélangeait avec celui, souillé, d'un de ces chiens de mirlevoniens. Cela l'écoeura. Heureusement, la réalité s'arrêtait ici, car l'union véritable d'un durvoggarion et d'une mirlevonienne ne peut exister. Un tel couple serait pendu...»

Voyez aussi l'effet d'enlever quelques verbes être et quelques répétitions. Je vous suggère d'éviter l'expression «coucher avec», qui est beaucoup trop vulgaire pour contexte.

Tel que vous avez écrit votre extrait, il me semble clair que vous cherchez à construire une narration à partir du point de vue du personnage. La narration n'est pas désincarnée, bref, complètement externe à l'histoire et totalement tournée vers le lecteur. Je vous recommande de continuer sur la même voie. Or, il faut assumer ce niveau de focalisation dans son entier, accepter ses conséquences et écrire de façon cohérente avec elle. Il vous faudra travailler cela et y réfléchir. Vous avez effectivement fait une erreur typique du genre, quoique très subtile. Voici la phrase coupable:

«Au loin, il aperçut un village de Durvoggar en train de brûler.»

Cependant, plus loin vous écrivez:

«De ce massacre, lui et ses hommes avaient réussi à sauver la moitié des habitants [...].»

La deuxième phrase signifie que le personnage sait très bien que le village est en train de brûler, car il est intervenu pour sauver ses habitants. Or, vous dites qu'il aperçoit au loin un village. Quel est le problème? Si vous écrivez du point de vue du personnage, et que ce dernier voit soudainement un village, avec l'article indéfini, cela signifie que l'homme ne l'avait jamais vu auparavant. Cela contredit votre affirmation subséquente. Donc, si vous décrivez la scène au travers de ses yeux, il ne faut pas dire que l'homme voit un village en train de brûler, il voit le village en train de brûler.

Il faut apprendre à faire la distinction entre ce que le lecteur sait, et ce que le personnage sait. Si vous parlez du village pour la première fois en écrivant «il aperçut le village en train de brûler», le lecteur saura immédiatement que s'il ne connaît rien encore à propos de ce village, le personnage, pour sa part, en sait quelque chose. Logiquement, le lecteur s'attendra alors à des explications, et effectivement vous les donnez bien presque immédiatement.

Pourquoi écrivez-vous, dès le début, «L'homme retira la lame de son épée de la gorge du Mirlevonien» au lieu de «L'homme retira la lame de son épée de la gorge d'un Mirlevonien»? Parce que le personnage central de la scène n'a pas découvert ce Mirlevonien en même temps que le lecteur. Avec l'usage de l'article défini, le lecteur le comprend tout de suite sans que vous, l'auteur, n'ayez besoin de le préciser. C'est la même chose avec le village.

J'espère que ces quelques commentaires ne vous effraient pas trop. Je suis peut-être sévère mais je désire être honnête et je souhaite vous aider. Je vous encourage fortement à continuer d'écrire et d'apprendre à écrire, car l'effort en vaudra le coup, vous verrez. Aussi je vous demeure entièrement disponible pour commenter d'autres extraits.

Sincerely,

JRRT

Cher Monsieur,

Je vous suis reconnaissant pour le temps que vous m'accordez.

Je suis d'accord avec vous concernant les héros. D'ailleurs, je pense que les défauts peuvent rendre attachant un personnage. Si vous me permettez cette divergence d'opinion, je ne suis pas d'accord concernant les «méchants». À mon avis, on peut parler de deux groupes, ni bons ni mauvais, juste des hommes à qui il peut arriver d'être courageux ou lâches, compatissants ou méprisants. Je pense par exemple aux films d'Hayao Miyazaki. Je me permets de dire, pour vous rendre hommage à tous les deux, que c'est le Tolkien de l'animation. Je vous rassure, ce n'est pas ce qu'on pourrait qualifier de «Disney» japonais. Ces films d'animations contiennent des trésors d'humanisme, de poésie et de philosophie.

Pour cette lettre, je n'aurais pas d'extraits à vous donner mais plutôt une question.
On ne sait à peu près rien du passé de Grima Wormtongue, ni pourquoi il a servi Saroumane.
Je partage avec certains fans une hypothèse: Grima aurait subi des humiliations et des moqueries depuis sa naissance à cause de sa faiblesse et de son physique. Pourriez-vous m'éclairer sur ce point que je trouve fascinant?

J'ai lu sur votre officine votre rejet de la trilogie cinématographique de Peter Jackson. Si cela peut vous réconforter, je fais partie de ceux qui ne portent pas dans leurs coeurs ces films.

Un point important et comme vous l'avez remarqué: Peter Jackson n'est pas subtil.
Le manichéisme  dans votre oeuvre était plus subtil que dans les films. Passez l'expression, mais les orcs, les Haradrims et autres sont réduits à des «bouh, vilains, pas beaux!». Ils sont certes cruels dans votre livre mais dans les films, monsieur Jackson a grossi le trait.
Certains personnages ne sont pas retranscrits fidèlement. Il y a Faramir dont la nuance du film n'est pas à sa place à mon avis. La relation entre Faramir et son père Denethor est plus fine dans le livre et de ce côté-là, le réalisateur n'a guère fait dans l'euphémisme. Il y aussi Elrond qui, dans le film, méprise les hommes. Il n'était pas utile non plus de retranscrire par la suite la scène d'Isildur et de l'anneau, et une scène assez ridicule d'Aragorn regrettant son sang.

Je regrette également le côté «pathos» et «film d'horreur». Est-ce réellement nécessaire de faire une longue scène d'agonie de Boromir, ou encore des plans de femmes tenant leurs enfants et nourrissons dans leurs bras pour émouvoir le public? On nous sort aussi des plans avec une musique glauque pour les passages d'Arachnée et des marais des morts. Dans le livre, malgré l'aspect effrayant, il y avait tout de même une touche de poésie, une poésie qui manque cruellement dans l'adaptation (à moins que je me trompe, cela fait longtemps que je n'ai pas lu les livres ni vu les films).

Pour ne pas faire de jaloux, l'humour est aussi pitoyable que le drame. Cela peut faire sourire sur le coup de voir Legolas faire un concours de bières avec Gimli, mais en y pensant, quelle horreur!

J'espère que l'amoureux des langues me pardonnera ce barbarisme mais le shakespearianisme du film m'agace. Malgré le respect que j'ai pour William Shakespeare, j'ai beaucoup de mal avec le côté shakespearien du cinéma. Si je revoyais les films, je pense que je m'attendrais à ce qu'Aragorn dise à Eowyn «Get thee to a nunnerry» («Va t'en dans un cloître», pour les non-anglophones) ou que Faramir répète les mots «To be or not to be».
Je pense la même chose pour le film «Les Vikings» de Richard Fleischer (même si cela reste un bon film) ou plus récemment «Le Roi Lion».

C'est une sensation étrange mais il manque selon moi un soupçon d'humilité de la part des acteurs, lorsque je regarde les commentaires du film. Je peux me tromper évidemment.

J'ai conscience qu'un film ne peut être un livre. Il m'est arrivé d'adorer un film et le livre adapté. Je prends comme exemples «La soupe aux choux» de Jean Girault, «Le Château Ambulant» d'Hayao Miyazaki ou «Alice au Pays des Merveilles» des studios Disney. C'est peut-être une question de perception personnelle, mais Peter Jackson, à mon goût, ne fait qu'enlaidir votre roman alors qu'il aurait pu le mettre en valeur.

Si on me demande de trouver des qualités aux films, je dirais que certaines scènes sont d'une grande beauté (la charge de Faramir) et certaines musiques sont splendides (je citerais Concerning Hobbits ou Ride of the Rohirrims). Mais ça s'arrête là. Être un non-fan de la trilogie cinématographique, c'est devenir une sorte de taré. Je vais paraître quelque peu abject, mais je pense qu'un adolescent qui a pour seuls films favoris le «Seigneur des Anneaux», «Harry Potter», «Star Wars», «Pirates des Caraïbes» et «Narnia» connaît très peu de choses au cinéma, voire pas du tout.

Pardonnez-moi pour cette lettre qui peut s'avérer longue.

Bien à vous,

Alexandre


Dear Alexandre,

Je vous remercie pour votre nouvelle lettre. Je ne peux pas réellement vous suivre dans votre monologue anti-Peter Jackson, puisque je ne connais à peu près rien de tous les noms et autres films que vous mentionnez. Cependant, j'y ai bien compris l'esprit et je vous remercie pour votre soutien et votre compréhension. Vous êtes manifestement un jeune homme cultivé et doté d'un bon esprit critique.

Au fait, n'oubliez pas que, dans ma dernière lettre, j'ai parlé des «méchants» entre guillemets. Cela signifie que cette étiquette est nécessairement imparfaite (comme toutes les étiquettes, sans doute) et qu'il ne faut pas me prendre au mot. Je vous explique.

Votre caractérisation de la moralité des hommes, comme quoi elle n'est pas faite d'absolu, est tout à fait vraie et je suis certainement d'accord avec vous là-dessus. Cependant, lorsque les récits ne sont pas de bêtes allégories, les étiquettes «bon» et «méchant» ne réfèrent pas à la moralité des personnages, mais à leur «fonction». Les récits sont à peu près toujours construits sur l'édifice d'un antagonisme: quelqu'un, quelque parti, quelque groupe, est contre un autre. Or, d'ordinaire, le héros d'un récit ne représente qu'un des revers de cette médaille et c'est, selon moi, ce qui explique la simplicité morale de celui qui a la fonction du «méchant». Ce n'est pas le récit de «sa» moralité et de l'évolution de «sa» personnalité. Dès lors, il devient surtout un outil narratif dont il est même utile, quelquefois, d'en exagérer les qualités mauvaises, si par exemple tout est raconté du point de vue du héros qui, plus souvent qu'autrement, n'accepte pas ni ne comprend son ennemi. C'est donc par réalisme et cohérence qu'il sera même carrément impossible d'avoir un «méchant» le moindrement nuancé.

Les contes sont traditionnellement construits sur ce schéma pour des raisons moins subtiles, comme les fables qui imposent une leçon morale, les récits d'inspiration religieuse (par ex. la christianisation de la légende arthurienne, l'origine biblique de Grendel) et tout ce qui est considéré (et réécrit) pour les enfants. Si un roman contemporain exploitera avec bonheur l'anti-héros, un récit qui se présente sous la forme d'une Histoire ancienne devra par contre nécessairement suivre des canons plus connus, le véritable travail sera d'éviter la caricature.

Quant à Grima, votre théorie me semble acceptable. Gandalf a bien vu que l'envie animait cette triste créature (pensons à Éowyn, par exemple). Il est également impossible que Saruman ne l'ait pas remarqué de son côté. Dès lors, s'en servir pour exploiter Grima devient la chose la plus aisée du monde. Comme vous, cependant, je ne connais pas exactement les motifs de cette envie. Votre hypothèse est la plus probable.

Sincerely,
JRRT


Dear Mr Tolkien,

Vos lettres sont un réel plaisir qui vous honore. Veuillez m'excuser si j'envoie aussi tardivement une nouvelle lettre mais je pense qu'il est bienfaisant de faire des pauses, à la fois pour vous et pour vos correspondants. Ainsi, cela vous permet de ne pas vous noyer à travers les lettres ainsi que de nous laisser le temps de trouver de nouvelles questions.

Ainsi, j'aimerais parler d'un thème qui me semble intéressant dans votre oeuvre: La représentation de la violence sur Arda.

J'ai pu voir dans le Seigneur des Anneaux que les passages violents que vous avez décrits sont traités avec une certaine distance, voire pudeur. Vous n'êtes pas un auteur des plus voyeuristes. Et selon moi tant mieux! Pardonnez cet élan, mais je ne lis pas un livre ou regarde un film pour voir de la violence exacerbée ou purement gratuite, saupoudrée du pathos poussif des victimes et de la haine exagérée des bourreaux. Je n'ai rien contre la violence dans les arts littéraires et cinématographiques mais traitons tout de même cela avec retenue ou psychologie. Que l'univers du livre ou du film soit le nôtre ou un autre, la violence ne doit pas être complètement occultée (sinon, ce serait s'abaisser dans ces petits souliers), mais il faut savoir que cela reste un art, qui doit nous apporter quelque chose (du genre détente ou réflexion). Si je veux voir de la violence à l'état pur et dur, je n'ai qu'à aller dans les banlieues difficiles de France, aller assister aux exécutions en Iran ou autres pays aussi dominés par la débilité (pour rester poli) aveugle de l'être humain. Ou alors, pour économiser un billet d'avion ou même l'essence d'une voiture, je n'ai qu'à tout simplement appuyer sur le bouton de la télévision à 13 heures ou 20 heures (et encore...)

Mais revenons à nos hobbits, je ne suis pas là pour monopoliser la parole. Je disais donc que la violence dans vos oeuvres m'a paru être traitée avec une pudeur compréhensible. Ainsi, on ne voit pas Boromir se faire tuer par les orcs, on assiste seulement avec Aragorn à son agonie, et il meurt finalement avec une pointe de sérénité dans le coeur. On ne voit pas non plus les têtes des soldats d'Osgilliath décapitées pour être envoyées vers Minas Tirith. Autre exemple, que je trouve le plus flagrant: avant que Sam ne retrouve Frodon dans la tour, il entend l'Orc donner un coup de fouet à Frodon. On l'entend certes, mais on ne voit pas. De plus, c'est un moment très court, car ne se résumant qu'à un seul coup. La violence est ainsi suggérée, on ne découvre ses dégâts bien souvent qu'après l'acte. Pour atténuer le drame, il y a aussi l'élément essentiel de l'espoir. Pippin donne ainsi du courage à Beregond juste après avoir ressenti au loin le mal dans les montagnes du Mordor. Il arrive même à des personnages comme Frodon ou Isildur de sourire, voir même de rire dans les moments qui ne sont pas au beau fixe. Et puis, la Bouche de Sauron ne ressent-elle pas de la peur mêlée de colère en voyant le regard perçant d'Aragorn suivi de ceux de ses vaillants guerriers? Est-ce votre façon d'appréhender ce monde sombre? On dit que vous êtes une personne très pessimiste, mais je ne pense pas que cela affecte toutes les pages de toutes vos oeuvres.

Il y aussi un point dont j'aimerais débattre avec vous: la nudité. Ce qui est étrange, c'est qu'elle n'est pas présentée pour l'acte d'amour ni même pour le lavage du corps. J'ai recensé trois exemples de nudité: Gandalf, Frodon et Nienor (bien que je n'ai pas lu le Silmarillion. La Terre du Milieu me fait rêver mais j'ai une connaissance vague de ce monde. Je n'ai effectivement seulement lu que Le Seigneur des Anneaux et Bilbo le Hobbit. Je serais totalement incapable de situer par exemple Cair Andros. J'espère que vous n'êtes pas offusqué. Je compte me rattraper en commandant Le Silmarillion et Roverandom, particulièrement ce dernier qui me paraît fort sympathique, et puis j'ai toujours aimé les tritons et les sirènes). Je pense qu'il y a un symbolisme (j'espère que ce mot n'est pas un synonyme d'allégorie dans votre esprit perspicace) de la nudité pour ces trois personnages, car je doute fort que cela soit seulement pour le fan service. Je pense que c'est un peu la nudité de la chenille avant de devenir un fier papillon. Est-ce par exemple, pour Gandalf, pour symboliser son changement psychologique ou pour Frodon, le crépuscule de son épreuve?

Un expert a prononcé à propos de la tragédie de Turin que «Turin donne l'impression que des gens comme Othello, Hamlet ou Oedipe sont de joyeux drilles.». J'avoue que, étant plus prêt pour rire que pour pleurer, cette nouvelle me laisse un peu perplexe (mais rassurez-vous, ce n'est pas contre vous). Entendre que cette histoire pousse encore plus dans la souffrance et la tragédie que les Grecs Anciens et Shakespeare, cela me fait un peu peur (mais je ne pense pas que cela doit nuire gravement à la qualité de l'histoire). Est-ce voulu de votre part ou plutôt l'influence des sagas nordiques? Je voudrais savoir quelque chose aussi, histoire que je ne me guérisse pas trop à coup de chansons légères de Joe Hisaishi et des frères Sherman après la lecture. Est-ce que cette histoire est décrite avec la même poésie et la même retenue sur la violence que dans le Seigneur des Anneaux?

Outre la trilogie de Peter Jackson, il y eut des versions en dessins animés (je n'ai vu aucune de ces versions mais j'essaie d'avoir un avis préliminaire grâce à des images et à des vidéos). Ainsi, il y eut en 1978 un film d'animation par Ralph Bakshi regroupant les deux premiers livres de la trilogie. Il paraît que ce film est beaucoup plus fidèle à votre oeuvre que l'ont été les films de Peter Jackson. J'ai vu des images, et même pour l'époque, c'est du tout à fait correct, et je trouve certaines expressions des personnages horribles.

Il y eut par la suite une version du Hobbit et une version du Retour du Roi par Arthur Rankin et Jules Bass en 1977 et en 1979. Pour le Hobbit, les nains et les hobbits sont caricaturés. Néanmoins, je leur trouve une bouille sympathique. En revanche, les elfes ne correspondent pas du tout à des elfes, on dirait même qu'ils sont croisés à des gobelins. J'ai pu entendre deux chansons de ce film, tirées de votre livre et j'y retrouve tout à fait l'ambiance de la Terre du Milieu. Concernant le Retour du Roi, les graphismes sont pareils à ceux du Hobbit. Il y a une chanson des orcs inventée par les auteurs «Where there's a whip». Bien qu'elle parle d'un objet de torture fétiche des orcs, je la trouve amusante et entraînante.

Enfin, j'aimerais vous poser une toute dernière question: comment réagissez-vous aux critiques négatives des détracteurs de vos oeuvres? Par exemple, un écrivain du nom de Philip Pullman, très connu de nos jours pour avoir écrit une trilogie assez convaincante appelée «À la croisée des mondes», renie votre oeuvre Le Seigneur des Anneaux en l'étiquetant comme «un travail foncièrement insignifiant» et en vous traitant de «puriste». Il ira même jusqu'à préférer votre ami Lewis alors qu'il n'a jamais mâché ses mots pour rejeter son cycle de Narnia. Il dit alors à ce propos: «Quand Tolkien dit de Narnia qu’il est un peu irréaliste sur la nature des mythes, moi je m’en inspire de tous les côtés, tant c’est magnifique» ainsi que ses Chroniques de Narnia «essayent vraiment au moins de confronter ces questions –de tentation, d’introspection de sa propre conscience, de foi, de courage et cetera. Narnia n’est pas une œuvre insignifiante et je la respecte. Ce que je n’aime pas, en revanche, c’est la conclusion que Lewis en donne».

En toute sincérité, je trouve que la critique de Pullman à l'égard de votre travail est un peu trop poussée. Il semble oublier la richesse de la Terre du Milieu. Je n'ai aucune haine envers les détracteurs de vos oeuvres mais il faut savoir porter un regard moins hyperbolique. Par ailleurs, j'ai bien aimé la trilogie de Pullman pour son originalité et certains de ses personnages hauts en couleur (Mary Malone, Lee Scoresby...) Par contre, je le trouve assez moralisateur et parfois, l'ambiance est réellement austère. Tout comme C.S Lewis, il est indéniable que ses Chroniques de Narnia soient une référence dans le domaine de la Fantasy. Son merveilleux est à la fois simple et enchanteur. Mon livre préféré est le très riche L'Odyssée du Passeur d'Aurore. Par contre, j'ai beaucoup moins aimé Le Cheval et son écuyer et Le Prince Caspian. Particulièrement le premier de ces deux tomes, qui m'a paru cru et dont parfois la morale me semblait douteuse (ex: Aravis qui doit être punie par Aslan à cause du supplice du fouet infligée à l'esclave par sa belle-mère). De plus, pourquoi Aslan dit que «à personne n'est racontée une autre histoire que la sienne»? Ben voyons, si je devais me contenter de ma propre histoire de lycéen au cerveau aussi rêveur que dérangé, je me serais bien ennuyé toute ma vie. Je n'aurais donc jamais connu l'histoire d'Aragorn, de Tristan et Iseult, d'Alice Liddell, de D'Artagnan, de Roméo et Juliette mais aussi d'Adam et Eve, de Jeanne d'Arc, de Louis XIV, d'Anne Frank et ainsi de suite dans une chaîne sans fin et infinie... Avouez que cette parole d'Aslan est une parole qui se veut sage mais qui ne possède au final aucun sens. Mon avis est contrasté sur énormément de choses mais si les hommes possèdent des défauts, pourquoi en serait-il autrement de créations humaines?

J'arrive au terme de cette lettre. Elle semble être l'une des plus longues que j'ai écrites sur Dialogus pour ne pas dire la plus longue. J'espère que vous me pardonnerez cette longueur épouvantable, c'est juste par envie du savoir de votre légendarium, comme vous le dites magnifiquement. J'ai eu énormément de plaisir à composer cette missive. Excusez-moi aussi si je sors des sentiers battus en parlant de mes avis n'ayant aucun rapport avec vous et vos oeuvres. Comme diraient certaines personnes de mon entourage plus ou moins avec causticité, l'égocentrisme est un défaut que je ne pensais pas avoir.

Prenez tout votre temps pour me répondre car sachez que ce sera un énorme plaisir dés que je lirai votre réponse.

Sincerely,

Alexandre.
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