Qui est Tom Bombadil? |
||||
| Cher Maître, Permettez-moi tout d'abord de vous appeler ainsi, car ayant lu vos oeuvres dans la langue de Molière et celle de Shakespeare je vous ai toujours considéré comme l'un des plus grands créateurs du siècle passé. Permettez-moi ensuite de m'excuser auprès de vous d'avoir dans une période que je qualifierais de «boulimique» lu certains de vos écrits que vous ne destiniez pas à la publication. Loin de moi l'idée de critiquer votre fils Christopher, qui porte sans doute un poids bien lourd. Mais la maturité aidant je me suis rendu compte que l'oeuvre d'un écrivain consistait aussi à faire la part de ce qu'il désirait ou non voir publier, et que de lire des écrits que leur auteur n'avait pas jugé dignes d'être intégrés à son «corpus» constituait envers celui-ci un manque de respect. Enfin je souhaiterais vous poser une question qui me tient à coeur depuis maintenant de nombreuses années: qui est Tom Bombadil? Ce personnage mystérieux vivant à la frontière de la Comté n'est ni un Homme, ni un Elfe ni un Nain ni un Hobbit. Il a selon Elrond (et donc vous) un grand pouvoir, et c'est de sa propre volonté qu'il est confiné à son domaine. Sa présence en terre du milieu semble être antérieure à celle des Elfes, les Premiers nés, et peut-être même des Ents. Alors, ne pourrait-il être un des Maia, tombé très tôt amoureux des Terres du Milieu comme Melian, et n'ayant pas voulu habiter Valinor? Sa propension à tout exprimer et oeuvrer par le chant, la musique, qui n'est autre que l'expression de la pensée d'Iluvatar m'a toujours incité à penser ainsi. Je n'ose croire que vous n'ayez pas défini ce personnage fascinant et que son apparition ne soit, comme le prétendent certains de vos commentateurs qu'une «anomalie», une «digression». Voilà Maître, j'espère que ma question trouvera grâce à vos yeux, et que vous daignerez y répondre. Jacques-Yves Bonavita |
||||
| Mr. Bonavita, Je vous remercie pour votre lettre, et pour vos compliments. Le qualificatif de «maître» me semble évidemment exagéré, mais vous me voyez très heureux que vous aimiez mon oeuvre, et que vous l'ayez lue dans sa langue originale. Je ne l'ai pas encore lue dans sa traduction française, mais je doute qu'elle ne soit sans faute. J'ai souffert quelques mauvaises expériences avec plusieurs traducteurs. Quant à manquer de respect envers moi si vous lisez ce que je n'ai pas destiné à la publication, cela ne m'apparaît pas très important. C'est certainement par bonne volonté que vous l'avez fait, et par intérêt pour ma mythologie, ce qui me touche. C'est d'ailleurs peut-être préférable et plus facile d'assouvir une part de la curiosité de mes lecteurs à l'aide d'écrits incohérents mais publiés plutôt qu'avec davantage d'heures interminables consacrées à la correspondance, qui m'empêchent de répondre comme je devrais à toutes les lettres que je reçois. Avant de vous parler plus en détails de Tom Bombadil, j'aimerais commenter une chose que vous avez dites. Vous considérez que je pense la même chose qu'Elrond. Assurément, cela n'a pas beaucoup de sens. Elrond est un personnage de fiction, et je suis un philologue en chair et en os. Je suis son créateur, mais Elrond n'est pas ma bouche. Il parle et pense pour lui-même, selon sa propre expérience, comme tous les autres personnages. Il n'est pas moi. Il faut alors comprendre que tous les personnages ont une limite; ils ne savent pas tout, ni ne comprennent tout. C'est tout à fait normal. Prenez le cas de Treebeard, par exemple, qui, quoiqu'il possède une grande mémoire et une bonne part de sagesse, affirme -à tort- que les Orcs ont été faits par l'Ennemi. Mais la souffrance, l'expérience et possiblement l'Anneau donneront à Frodo une idée plus proche de la réalité. Il dira à Sam ce qu'on lit au premier chapitre du Livre VI: «The Shadow that bred them can only mock, it cannot make real new things of its own. I don't think it gave life to the Orcs, it only ruined them and twisted them.» Bombadil. Vous serez déçu d'apprendre qu'il est effectivement une «anomalie». J'avais simplement besoin d'une «aventure» en chemin. Ce fut très facile, car il m'était déjà familier, puisque je l'ai inventé bien avant, d'après une poupée hollandaise qui appartenait à mon fils Michael. Je crois qu'elle était superbe avec sa plume sur son chapeau, mais mon fils John ne l'aimait pas, et un jour il s'en débarrassa dans les toilettes. Il fut sauvé en devenant le héros d'un poème qui parut dans Oxford Magazine en 1934, «The Adventures of Tom Bombadil». Cependant, si j'ai gardé T.B. par la suite, c'est qu'il signifiait quelque chose pour moi. Remarquez, il n'est pas un personnage important au récit en tant que tel. Mais j'imagine qu'il a une certaine «fonction» (il n'est cependant pas une allégorie). J'ai déjà dit les choses ainsi: le récit se traduit en termes de «bons» et de «méchants» (ce n'est pas le but de l'histoire, mais seulement la raison pour qu'il y en ait une), de beauté contre laideur cruelle, de tyrannie contre royauté, etc. Or, chaque protagoniste, conservateur ou destructeur, recherche sa part de contrôle, jusqu'à un certain point. Mais pour celui qui renonce volontairement à toute forme de pouvoir, celui qui apprécie les choses pour elles-mêmes sans référence à lui-même, regardant, observant, connaissant pour connaître, les bons ou mauvais côtés du pouvoir n'ont plus aucune valeur, ni signification. Voilà qui est T.B. Il n'a pas de pouvoir sur l'Anneau; c'est plutôt l'Anneau qui n'a aucun pouvoir sur lui, parce qu'il s'est simplement retiré du jeu. Je ne crois pas qu'il est amélioré à philosopher davantage à son propos, et cela est d'ailleurs assez inutile. Il n'est certainement pas Dieu, comme certains ont dit. C'est tout à fait étranger à ma façon d'écrire. Quant à la nature du personnage, c'est un mystère, intentionnellement. Une bonne histoire, je crois, doit toujours laisser certaines choses sans explications -et j'ai peut-être été trop loin quelquefois dans la quantité d'informations fournies (certains lecteurs se sont butés au Conseil d'Elrond, par exemple). Mais il n'est pas un Maia; dans ce cas il n'aurait pas été mystérieux. J'espère que dans cette lettre vous trouverez les réponses à vos questions. Un sincère merci pour l'intérêt que vous portez à mes oeuvres. Yours sincerely, J. R. R. Tolkien |