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Manon 
écrit à

John Ronald Reuel Tolkien


Préférence très nette pour les elfes


   

Cher monsieur Tolkien,


Je me permets de vous écrire pour vous demander quelque chose. En effet, j'ai remarqué dans chacun de vos livres que vous avez une nette préférence pour les elfes, qu'ils soient de la forêt ou d'autre part.

Or, les Oreilles pointues, comme il est expliqué dans «Le seigneur des anneaux», sont amenés à se retirer sur leur île et à ne plus participer aux conflits de Sauron. Ce sont donc les Nains et les Hommes qui se jettent au combat. Pourtant, leur image représente la force, la sagesse et le courage. Ils sont donc plus forts que les hommes et que les orcs. Mais il se cachent sur leur île et laissent les hommes faire le travail.

Malgré cela, vous ne tarissez pas d'éloges sur eux dans vos écrits. Moi aussi j'aime beaucoup leur image et leur mode de vie, mais là, je les considère un peu comme des lâches.

Bien sûr votre œuvre est l'une des plus phénoménales de tous les temps -voire LA plus phénoménale- mais je me posais une question là-dessus.


Bien à vous,

Manon


J. R. R. T.
12 Merton Street
Oxford, UK

Dear Manon,

Je vous remercie beaucoup pour votre lettre et votre appréciation un peu hyperbolique de mon œuvre. Aussi vous me posez là de très bonnes questions. Je pense que vous pouvez trouver la plupart des réponses directement dans mes écrits. Cependant, il m'apparaît utile de commenter votre point de vue dans cette réponse.

La question des Elfes est complexe. Quelques renseignements à leur sujet existent déjà dans les registres de ma correspondance de Dialogus (notamment la question des oreilles...), mais il est important de dépasser cela et de comprendre la différence entre la valeur narrative et la valeur morale des Elfes.

Dans «The Lord of the Rings», ce sont les autres peuples qui, en général, ne tarissent pas d'éloges pour les Elfes, compte tenu de leur réputation et du mystère qui les entoure. Ce n'est pas moi, l'auteur, qui, au travers des personnages, cherche à dire qu'ils sont les meilleurs de tous. Leur voix leur appartient, je ne suis que le rapporteur. Du reste, cette opinion n'est pas partagée par tout le monde. Les Gondoréens n'ont pas, par leur histoire, gardé un souvenir particulièrement positif de ces gens. Rappelez-vous la méfiance de Boromir à l'égard de Galadriel!

Maintenant, il y a une raison derrière le côté admirable des Elfes. Ces êtres sont, pour moi, la représentation de ce que serait l'Homme non déchu: créateur, artiste parfait, maître de l'esthétisme. Il est donc normal que cela affecte leur statut à l'intérieur même du récit, puisque ces avatars d'un idéal divin ont des capacités naturelles supérieures que les autres Enfants d'Iluvatar n'ont pas (et que les communs appellerait de la magie, par manque de compréhension).

Ceci dit, «The Silmarillion» raconte comment les Noldor sont effectivement déchus malgré tout. L'histoire des Noldor en est conséquemment une de grande souffrance, de peine, d'orgueil, de perte et d'exil. Ils ont souffert beaucoup plus que les autres peuples. N'oubliez pas ce détail crucial!

N'oubliez pas non plus que «The Lord of the Rings» raconte des événements fort éloignés de tout cela. En fait, il s'agit du passage de l'âge elfique à l'âge des Hommes (il s'agit de l'essentiel du discours de Gandalf à Aragorn, près de la jeune pousse de l'Arbre blanc à la fin de la guerre dans The Return of the King).

Il est alors tout à fait normal que les quelques Hauts Elfes demeurant en Middle Earth à l'époque de l'Anneau vous semblent lâches. En fait, ils sont las, distants, non intéressés, tournés strictement sur le passé. Ils ne vont pas se «cacher» dans l'Ouest, car à l'époque de Frodo, ils sont en fait sur le point de compléter le long retour de leur exil forcé il y a longtemps, qu'on a progressivement levé aux cours des âges (Galadriel souffrait d'une interdiction particulière que son rôle dans la chute de Sauron lui aura permis de faire tomber).

Le monde change et évolue contre le gré des Noldor beaucoup plus vite qu'ils ne le voudraient. Sauron s'active, mais ce n'est plus leur tour de s'en occuper. Ils ont assez souffert, ils se sont suffisamment battus. Ils n'ont d'yeux et de pensées que pour l'Ouest, car le souvenir de tous les plus grands de leur lignée qui sont disparus dans la tristesse ou dans la violence leur font du mal, leur font se demander ce qu'ils ont réellement gagné de tout cela, leur font réaliser qu'ils ont davantage perdu. Ils ne veulent plus se préoccuper de Middle Earth, qui ne veut plus d'eux.

C'est ainsi que la Compagnie de l'Anneau représente la force et le courage des Peuples libres dont le tour est enfin venu d'affronter l'Ennemi. Notez que Legolas n'étant pas de la lignée des Hauts-Elfes, mais plutôt de ceux qui sont toujours demeurés en Middle Earth, il fait logiquement partie du groupe, puisqu'il ne partage pas la lassitude et la souffrance des Noldor, bien que l'Ouest et la mer appellent toujours son âme, étant donné sa nature elfique et l'histoire de son propre peuple.

C'est aussi pourquoi Sauron aura été finalement vaincu par l'imprévisible, par l'être le plus simple, le plus rustre, le plus oublié de toute l'histoire écrite de Middle Earth: un simple Hobbit. Le passage d'une ère à l'autre ne pourra jamais avoir été réalisée de façon aussi splendidement catégorique!

Espérant vous avoir aidé à replacer les Elfes dans le contexte de mon œuvre complète,

Sincerely,
JRRT

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