Monnaies et cultes
       
       
         
         

salinoc@caramail.com

      M. le Professeur,

Depuis mon enfance je suis passionné par votre Oeuvre, si passionnante en ce fait qu'elle traite d'un monde cohérant et qui pourrait réellement fonctionner. Vous avez en effet pris un soin particulier à décrire tous les aspects de cet univers «secondaire»: géographie, botanique, politique et bien sûr langues.

Il y a toutefois certains points que je n'ai jamais pu éclaircir à la lueur de vos écrits, et pour lesquels je crains de devoir vous importuner avec mes questions. Il s'agit de la monnaie et du culte.

À ma connaissance, vos seules mentions au sujet de la monnaie sont évasives, comme lorsque Frodo regrette de n'avoir pas emporté plus d'argent au Prancing Poney. Ma question serait de savoir si vous avez écrit des documents traitant de la monnaie selon les peuples et les âges, ou bien si vous avez volontairement omis ce point.

Le second point que je souhaiterais éclaircir est le culte. La religion, elle, est expliquée, mais la façon de célébrer un culte (s'il en existe un) n'est mentionnée, je crois, que dans «Contes et légendes inachevées» du 2e Âge, où il est dit que le roi de Nûmenor adressait des prières à Ilûvatar sur le Meneltarma. Avez-vous développé les facons de rendre un culte aux déités, ou bien avez-vous délaissé ce point, et pourquoi?

Je vous remercie de l'attention que vous porterez, je l'espère, à cette lettre et qui est déjà en soi un grand honneur.

Avec respects,

Nicolas Gasseau
         
         

John R.R. Tolkien

      M. Gasseau,

Pour commencer, permettez-moi de vous demander pardon pour le retard monstre de cette réponse, et cela est probablement déjà beaucoup trop demander. La raison est toute simple, et d'autant plus inacceptable: j'avais d'abord égaré votre lettre dans mon bureau, et par la suite, essayant de rédiger une réponse d'après ce que je pouvais m'en remémorer, j'ai également perdu deux brouillons lors de mon déménagement sur Merton Street. Je recommence donc ma réponse, dans l'espoir que vous l'accepterez tant bien que mal. Mille et une excuses, cher monsieur!

Le volet économique de la vie en Middle-Earth, autant au Troisième Âge qu'aux autres, n'est pas très développé et c'est intentionnel. Je n'ai pas publié d'essai à ce sujet, mais je vous mentirais si je vous disais que je n'y ai jamais réfléchi. Or, vous savez, il y a peu à savoir à ce sujet de plus que ce qui est déjà manifeste dans les récits. Imaginez donc une économie de base, essentiellement agricole et artisanale, et surtout très décentralisée, basée autant sur le troc (quand cela est profitable) que sur l'échange de monnaie (dans les grands centres, le plus souvent). En ce qui concerne la monnaie proprement dite, à travers les âges et les peuples, je n'ai rien de très concret à vous offrir, veuillez m'en pardonner. Un monde imaginaire est toujours forcément incomplet.

À bien y penser, les Hommes de Nùmenor ont sans doute fait le plus grand usage de cette forme d'échange. Gondor a certainement hérité de cela, cependant que son influence diminue en dehors de ses frontières (à cause de Sauron). Les Hobbits et les Hommes de l'Eriador (pensez à Bree) utilisent pour leur part des vieilles pièces produites à l'époque des derniers Rois d'Arnor. Je crois enfin que les Nains moulaient leur propre pièce, même s'ils acceptaient de temps à autre d'autres devises, surtout les habitants des Blue Mountains, par la force des choses.

Le culte. Vous avez vu juste, il n'y a pas de religion institutionalisée et formelle dans mon oeuvre, à l'exception du culte de Morgoth en Nùmenor, par l'influence de Sauron à la fin de Second Âge. Les prières sont fréquentes chez les Elfes et je ne crois pas que cet élément particulier fasse d'une croyance religieuse une institution au sens où nous l'entendons ici (en plus qu'une «prière» elle-même peut varier et pourra souvent se confondre avec diverses formes de récitations). Bien que mon oeuvre soit profondément chrétienne, j'ai préféré laisser la symbolique le signifier par elle-même plutôt que de copier, je pourrais dire, notre civilisation moderne avec des cultes formalisés, dictés, hiérarchisés, etc. Ma mythologie prend donc la forme d'un monothéisme naturel.

N'hésitez surtout pas à me poser d'autres questions, cher monsieur, et cette fois je répondrai rapidement, je vous le promets.

Sincerely,

J.R.R.T.