Lotaire
écrit à
John Ronald Reuel Tolkien
| Dear MisterTolkien, Vous avez doté les elfes d'une longévité peu commune, mais peut-on parler dans ce cas d'immortalité ? L'immortalité reste une quête profonde de l'être humain. Se délier non pas du corps mais des contraintes qu'il peut occasionner à l'intellect, au cerveau qui peut s'affranchir par l'imaginaire de nombre des contraintes du réel. Chez les Grecs que vous connaissez bien, la roue tourne et l'âge d'or qui fut, sera. Votre œuvre est inspirée par votre culture chrétienne, certes, mais en tant que folkloriste, l'empreinte des formes cycliques de la représentation du monde est forte, et votre jeunesse fut baignée de cette passion pour la nature qui embrasa l'art nouveau. Un art que je qualifierais d'«elfique». La linéarité augustinienne du temps chrétien n'est donc pas si pesante que ça sur le monde de la terre du milieu. Le quatrième âge est un âge du fer probablement, un âge des hommes, déchu, je veux bien y croire mais n'est-ce pas une fin de l'histoire? Les elfes s'ils sont un aboutissement, un achèvement presque artistique d'Illuvatar doivent-ils revenir? Les hommes les rejoindre? Leur descendance se mêler? Si par contre l'achèvement avait eu lieu et que la création d'Illuvatar allait linéairement vers la déchéance, serait-ce une linéarité chrétienne proche des thèses de Gobineau? Où les hommes pourraient-ils se racheter, ou racheter le créateur comme chez Wagner dont vous avez admirez le Parsifal ? Toutes ces questions, toutes ces influences, pour au final se demander si l'allégorie des elfes n'est pas une inversion et le sentiment de ce vers quoi pourrait tendre l'avenir de l'homme: la très grande longévité, la relation réconciliée à la nature, le développement des qualités créatives comme seul Ethos heureux... Lotaire De: J. R. R. T. 12 Merton Street Oxford, UK Dear Lotaire, Je vous remercie pour votre lettre fort intéressante et pour votre intérêt pour les elfes. Sachez d'emblée que mon œuvre n'a catégoriquement rien d'allégorique. Bien sûr, aucune allégorie ne signifie pas aucune «applicabilité». Après tout, mes personnages sont des individus qui exemplifient, plutôt qu'il représentent des universaux de la nature humaine. Mais l'allégorie signifie la domination d'un auteur, alors qu'une histoire comme «The Lord of the Rings» se caractérise par la liberté du lecteur. Sachez que les hommes et les elfes ne sont pour moi que deux faces de la nature humaine. D'ailleurs, ils sont biologiquement de la même race, puisqu'il y a union fertile entre entre les deux. Donc, il n'y pas exactement de relation de primauté sur la nature de l'un ou de l'autre, que ce soit au niveau moral (tous les deux sont déchus, dans le «Legendarium») ou philosophique, et l'aspect cyclique n'apparaît pas. Mon œuvre plaçant la question de la mort au centre de tout, chacun vit la mort à sa façon, qu'il trouve tragique à sa manière. Les elfes sont immortels dans le sens où ils n'ont pas physiquement d'âge, mais ils ne sont pas éternels. Ils sont liés au monde par la grande musique du Créateur et c'est ainsi qu'ils s'y dévouent profondément, non pas pour le contrôler, mais pour ce que le monde est en soi, pour le comprendre, l'admirer, en tant que création divine. Alors, quand la forme physique d'un elfe subit la violence, il «meurt» peut-être au point de vue du mortel, mais il n'est en réalité que désincarné. Un elfe ainsi disparu reste irrémédiablement rattaché au monde, et ainsi il perdure. Il restera désincarné, ou finira par se réincarner et continuer. Voilà l'immortalité des elfes: la continuité. De ce point de vue, cette existence deviendra un fardeau. Déconcertés par le changement du monde affecté par la malice et la destruction, les elfes se mettront alors à regretter le passé, et c'est là qu'ils seront corruptibles, par l'exercice d'un pouvoir sur les choses, d'une imposition de sa volonté dans le but d'arrêter le temps. Tout cela en vain, bien entendu. Ils arrivent donc à envier quelquefois la mortalité des hommes, qu'ils imaginent être une sorte de libération vis-à-vis le monde, «The Circles of the World». Voilà le drame «elfique». Sincerely, JRRT |