Julien
écrit à
John Ronald Reuel Tolkien
| Cher et respectable M.Tolkien, En tant qu'ancien collégien émerveillé devant «Bilbo le Hobbit» et néanmoins laissé perplexe je m'adresse à vous avec un profond respect et en même temps une certaine appréhension de votre réponse. Mais trêve de blabla, inutile, ce n'est pas parce que je m'adresse au démiurge le plus connu de tous les temps que je vais m'épandre en salamalecs sirupeux... Trop tard dirons-nous. Je me pose donc cette question: on a souvent reproché à MERP (Middle Earth Role Play) de permettre à ses joueurs de pratiquer très librement la magie (même les guerriers suffisamment intelligents peuvent lancer des sorts mineurs). Il est vrai qu'à la lecture du Seigneur des anneaux et de Bilbo le Hobbit, la magie brille par sa discrétion (hormis le fait qu'il me semble qu'il y ait moins d'une dizaine de manifestations outrancièrement magiques de Gandalf dans tous les volumes) mais dans les Silmarilion, les contes et légendes inachevés la magie est quasiment palpable partout. J'aimerais donc connaître votre avis sur ce point (sachant que les humains ont une chance quasiment nulle de pouvoir lancer le moindre sort s'ils n'entreprennent pas une carrière de mage ou de prêtre). Et une autre question me vient à l'esprit: l'ouvrage que votre petit-fils va publier sera-t-il une anthologie de votre oeuvre finie et inconnue encore à ce jour ou prendra-t-elle la même forme que les contes perdus et les contes et légendes inachevés? En vous remerciant du fond du coeur pour les rêves que j'ai pu faire et d'avance pour la réponse que vous me ferez j'en suis sûr (on vous dit assez maniaque et ne supportant pas laisser traîner les choses). Julien J. R. R. T. 12 Merton Street Oxford, UK Dear Julien, Je vous remercie pour votre lettre pour le moins hyperbolique! La magie est un sujet très complexe. Je trouve d'ailleurs que j'ai été un peu trop négligent à ce sujet dans mon oeuvre, surtout The Lord of the Rings. Rappelez-vous la remarque de Galadriel à Samwise: elle ne comprend pas l'usage «mortel» du mot. La magie dans mon oeuvre est une capacité naturelle qui ne s'apprend pas par des sorts ou la connaissance. C'est pourquoi le mot «magie» avec toutes ses connotations modernes, est dangereux. Cette capacité n'est pas intrinsèquement bonne ou mauvaise. C'est l'intention derrière qui change tout. Comparez, d'une part, la domination et la subjugation par l'Ennemi, et d'autre part les usages à visée esthétique et artistique des Elfes. Mettez cela en relation maintenant avec l'hésitation de Gandalf, pendant l'épisode du Caradhras, de brûler du feu mouillé. Non seulement son Ordre n'a généralement pas le droit d'utiliser leurs pouvoirs (ce à quoi Saruman faillit misérablement), mais cette magie qui sert à remplacer les efforts, cette magie dont le but est l'immédiat, est typique des dominateurs, comme l'Ennemi. Au fait, Gandalf n'est pas du tout un magicien au sens général de «sorcier». Je suis d'ailleurs assez irrité de cette mauvaise traduction en français. Mon choix en anglais (Gandalf the Wizard) ne s'est pas fait au hasard. Wizard est utilisé d'après sa relation étymologique à «wise» qui signifie «sage», le sens du mot elfique «istar». L'Ordre auquel Gandalf appartient se nomme Istari. De la sorte, Gandalf le Sage est une traduction française plus appropriée de Gandalf the Wizard. Espérant vous avoir satisfait avec cette réponse, Sincerely, JRRT P.-S. : À ce qu'on me dit, mon fils travaille à faire un récit complet et unifié avec mes manuscrits. Je lui souhaite bonne chance! |