Le jeu de rôle, vous et votre famille
       
       
         
         

agendron@sympatico.ca

      Bonjour monsieur Tolkien,

J'aimerais connaître vos opinions sur les jeux de rôle, plus particulièrement celui conçu, à tort je crois, pour reproduire différentes aventures dans les terres du milieu. Je crois malheureusement qu'il n'existe d'ailleurs aucun acteur assez bon pour jouer à merveille les différents personnages habitant l'univers que vous avez créé. Il y a d'ailleurs également eu, je crois, une controverse, concernant le jeu, qui publiait des cartes apparemment tirées même de vos travaux (ce qui n'est apparemment pas vrai). Qu'en pensez-vous? J'aimerais également savoir si vous vous identifiez en la personne d'un de vos personnages, ou si tous les personnages sont un peu une partie de vous-même. Ayant lu plusieurs préfaces de votre oeuvre, je sais que vous n'aimez guère considérer votre histoire pour autre chose qu'une histoire, mais je suis tout de même curieux de savoir si il y a un peu quelque chose de vous dans ce livre outre votre imagination. Il me semble également, que la famille, est pour vous une valeur très importante et j'ai ouï-dire que plusieurs de vos récits furent en premier lieu écrits pour vos enfants, et je les envie d'ailleurs d'avoir eu un orateur peut-être aussi captivant.

Merci de votre attention

Alexandre
         
         

John R.R. Tolkien

      My dear Alexandre,

Jusqu'à ce que vous me posiez la question, je ne connaissais pas ces «jeux de rôles». Après m'être un peu débarrassé de mon ignorance sur le sujet, je dois dire que la grande qualité de ce «jeu» m'ayant le plus frappé est l'importance accordée à l'imagination. Les joueurs incarnent un rôle, un personnage particulier, sans pour autant que l'environnement et sa représentation visuelle ne soient imposés. Voilà un compromis audacieux entre le théâtre et la littérature, dans lequel la création d'un monde secondaire prend une bonne place. Il va sans dire en passant qu'un bon acteur peut évidemment jouer n'importe quel personnage, en autant qu'il le connaisse bien et le comprenne d'une manière fidèle à la représentation de son auteur. Mes personnages ne sont pas suprahumains, et seuls les Elfes peuvent peut-être causer certains problèmes puisque la nature elfique transcende de très loin celle de l'Homme. Un Homme imitant un Elfe me semble d'ailleurs comiquement ironique.

Je suis cependant un peu agacé de savoir que tout est parti d'une mauvaise adaptation de mon oeuvre, non en ce sens où Gary Gygax a voulu exactement reproduire The Lord of the Rings en Dungeons & Dragons et qu'il s'est trompé, mais plutôt parce que tout ce monde résulte d'une adaptation en surface de ma propre création. Comme il m'est facile de voir des petits Gandalf dans tous ces magiciens (alors que Gandalf n'a jamais été un magicien), des Aragorn dans ces rôdeurs! Au moins ils n'ont pas osé utiliser le nom des Hobbits. Les elfes de Dungeons & Dragons, dont la représentation s'approche grandement des représentations traditionnelles mais avec certaines nouveautés, je l'accorde, sont particulièrement ridicules, et très, très, très loin de mes propres Elfes.

Vous voulez également savoir si je m'identifie à un de mes personnages. S'il y en a un que je préfère et qui me ressemble le plus, ce serait Faramir - courage en moins.

Votre impression sur mon opinion de la famille n'est pas fausse, mais je me demande bien où vous auriez pu déduire une telle chose. Les Hobbits se délectent bien de longs arbres généalogiques, mais cet «amour» de la famille a un sens beaucoup plus général et, dirais-je, historique que ce qu'est la famille en tant que noyau minimal de notre société composé d'un père, d'une mère et des enfants. Ma famille est évidemment ma grande fierté. J'ai effectivement amusé mes enfants avec une quantité d'histoires, depuis mon arrivée à Leeds à l'époque, et mon sens de l'humour plutôt enfantin leur plaisait facilement. Je me souviens particulièrement de Carrots, un petit rouquin qui pénétrait à l'intérieur d'une horloge coucou et qui partait à l'aventure, histoire populaire auprès de mon fils John qui éprouvait beaucoup de difficulté à trouver le sommeil. Il y avait également le gigantesque Bill Strickers, un vilain qui s'échappait toujours. Son nom provient d'un bulletin que j'avais vu affiché dans une rue à Oxford affirmant BILL STICKERS WILL BE PROSECUTED, et son poursuivant, le très honnête Major Road Ahead, tire son nom d'une source du même genre. Je ne les ai cependant pas écrites. Je me rappelle par contre d'avoir consacré sur papier Roverandom, une série de contes particulièrement appréciés de mes enfants, que j'ai déjà soumis sans succès à mon éditeur pour faire suite à The Hobbit. Il y avait aussi bien sûr Tom Bombadil, déjà bien connu de mes enfants, étant originalement une poupée hollandaise appartenant à mon fils Michael.

Enfin, ne vous trompez pas à mon propos. Vous parlez d'orateur, mais si je me fie à ma réputation de professeur, on m'a reproché mon manque de diction et mon débit beaucoup trop rapide. Mais au moins on ne m'a jamais reproché mon amour des mots.

Sincerely,

JRRT