Le film
       
       
         
         

agendron@sympatico.ca

      Monsieur Tolkien

Comme tant d'autres, je suis un fervent admirateur de vos écrits, et ce déjà depuis 4 ans, où j'ai découvert le Seigneur des anneaux. Comme vous le savez peut-être, une adaptation cinématographique de ce dernier livre sera à l'affiche cette année, vers Noël. J'aimerais connaître vos impressions quant à cette future production.

Croyez-vous qu'elle soit capable de représenter avec exactitude l'univers si bien détaillé et merveilleux que vous nous avez livré? Moi-même, je dois le dire, j'ai peur de voir cette athmosphère si particulière qui fait du Seigneur des anneaux une oeuvre remarquable.

Merci bien

Alexandre

 

       
         

John R.R. Tolkien

      Dear Alexandre,

Je te remercie sincèrement pour ton intérêt envers mes oeuvres. Sache que mes histoires ne sont que des histoires; elles n'ont par conséquent aucun autre but que d'être appréciées. Je suis réconforté chaque fois que cet objectif est atteint.

Je suis évidemment très au courant de cette adaptation cinématographique de mon oeuvre, The Lord of the Rings. Mon cher fils Christopher vit maintenant en France, sous le couvert de l'anonymat, depuis qu'une armée d'admirateurs excessifs n'a eu cesse de le harceler, une fois la nouvelle faite officielle (et même avant). Ma famille en Angleterre n'est pas sans vivre des problèmes également. Cela m'attriste. Tout admirateur excessif n'est pas un admirateur, mais un ignorant; sinon comment arriver à manquer de sens de la critique et de jugement à ce point qu'on élève jusqu'à des proportions olympiennes une oeuvre avec autant de défauts? Faire de mon livre un culte ne peut lui faire que du tort. Je redoute que l'on n'aimera même plus mon livre, mais plutôt l'image qu'on s'en est faite.

Pour en revenir à ta question, je ne crois pas que ces films, ni par ailleurs aucune adaptation cinématographique, théâtrale, artistique ou même bédéistique, n'arriveront à représenter avec exactitude mon univers, qu'il soit «si bien détaillé» comme tu le dis, ou non. Toute la question réside dans le sens qu'on donne à l'expression «représenter avec exactitude».

D'un certain côté, ces films ont effectivement la possibilité de représenter ma création avec une parfaite exactitude. Vous y verrez donc, si le réalisateur est talenteux, comment ce réalisateur a précisement imaginé ce que j'ai écrit. Mais en quoi est-ce intéressant? Chaque lecteur a sa propre perception d'une histoire (dans les limites du texte, bien entendu; si j'écris que les soldats de Gondor portent une cotte de mailles, il est ridicule de les affubler de lourdes armures de plates pseudo-médiévales, peu conséquentes avec une foule de choix que j'ai faits, implicites dans le récit; si je n'écris pas que le Balrog pousse des cris lorsqu'il affronte Gandalf dans la Moria, à l'exception de sa chute, il demeure silencieux, point final), même l'auteur du texte. Représenter la trilogie de l'Anneau avec exactitude est donc impossible, en ce sens où cette exactitude ne vaut à chaque fois que pour un seul individu.

C'est la raison pour laquelle je n'ai jamais aimé le théâtre. C'est un dur coup à l'Imagination. Le metteur en scène cherche à dominer le public en lui imposant une image, cependant que l'auteur d'un récit, lorsqu'il ne plonge pas dans l'allégorie, n'aura jamais cette prétention. La force des mots lui est amplement suffisante. Si j'écris qu'une femme est belle, elle sera belle pour tous mes lecteurs. C'est le pouvoir évocateur si fantastique de l'adjectif. Si, par contre, je dois choisir une «belle» actrice pour le rôle d'une belle femme, elle ne saurait être belle pour tous les amateurs de théâtre. Une histoire écrite est beaucoup plus puissante, beaucoup plus envoûtante, que toute tentative de représentation visuelle, celle-ci étant dominatrice par nature. Le cinéma comporte les mêmes défauts que le théâtre, à l'exception de sa diffusion en différé qui permet au réalisateur de tromper davantage son public avec des effets spéciaux (car telle est leur fonction, tromper) impossibles à réaliser lors d'une représentation théâtrale.

Le proverbe disant qu'une image vaut mille mots est un proverbe de paresseux. Remplacer le noble pouvoir des mots par une version éclair -la représentation visuelle- est tout à fait symptomatique d'une société de télécommandes et de McDonald's qui ne prend plus le temps de vivre. Rien ne sera aussi merveilleux pour toi qu'un livre, my dear Alexandre. C'est le véhicule par excellence de l'Imagination, et il ne se trompe jamais.

Cela dit, si on sent le besoin d'adapter The Lord of the Rings pour le cinéma, qu'il en soit ainsi. D'une certaine manière, mon oeuvre ne m'appartient plus. Je ne peux rien y faire. Or rien au monde ne changera le fait que, pour élever un film au niveau d'un livre, il faut au moins fermer les yeux lorsqu'on l'écoute.

Yours sincerely,
J. R. R. Tolkien