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Gautier
écrit à

John Ronald Reuel Tolkien


Langue


    Cher monsieur Tolkien,

J'ai découvert que vous étiez, outre un grand connaisseur des différentes mythologies, un grand spécialiste des langues, notamment scandinaves et germaniques.

J'ai cru comprendre que la langue française n'était pas l'objet de votre affection; cela est-il vrai?

De plus, j'aimerais avoir votre opinion sur l'esperanto. Le maîtrisez-vous? Ne voyez-vous pas dans cette langue un moyen pour les peuples de mieux se comprendre, surtout suite aux deux guerres mondiales qui ont déchiré l'Europe?

J'espère très sincèrement avoir une réponse de votre part.

Avec mes respectueuses salutations,

Gautier


J. R. R. T.
12 Merton Street
Oxford, UK

Cher Gautier,

Mon occupation première, c'est-à-dire professionnelle, a été justement la philologie des langues germaniques. Voilà donc ma véritable spécialité, avec l'anglo-saxon en premier, que j'ai enseigné longtemps. J'admets avoir une connaissance suffisante du norois (incluant le vieil islandais) pour avoir formé un club que j'ai nommé Coalbiters, dans mes premières années à Oxford, où j'ai appris à connaître mon ami C. S. Lewis. Nous y avons lu l'«Edda» en langue originale. Ce fut une belle expérience. Je ne suis pas un connaisseur équivalent en mythologie, bien que le mythe reste bien entendu un sujet qui m'intéresse au plus haut point.

Mon expérience de la France n'est qu'une série de mauvais souvenirs. Cela affecte sans doute mon appréciation relativement négative de la langue française au niveau esthétique. Mais ne voyez là qu'un jugement de goût purement personnel. J'ai toujours eu une connaissance assez fonctionnelle de cette langue, que j'ai tenu à parfaire afin de participer à ce réseau d'échanges qu'est Dialogus.

Je ne connais pas l'espéranto dans ses détails et je ne crois pas en ce projet. J'ai déjà écrit que l'espéranto, ainsi que le volapük, l'ido et les autres langues artificielles européennes sont des langues trop mortes. Mortes cent fois plus que les langues mortes classiques comme le grec et le latin. Elles n'ont pas d'âme, car leurs auteurs ne leur ont pas donné de légende. Je suis convaincu depuis la Première Guerre que la langue, pour vivre, a besoin de légendes autant que les légendes ont besoin de la première pour se maintenir. Alors si les hommes n'arrivent pas à s'entendre même avec des langues naturelles et vivantes, porteuses d'Histoire, de tradition et de mythologie, je doute qu'une langue artificielle et, somme toute, vide, arrive à le faire!

Veuillez pardonner cet élan de pessimisme! J'espère que mes réponses vous plairont tout de même. Je vous remercie, de mon côté, sincèrement pour votre lettre.

Sincerely,

J.R.R.T.


Cher monsieur Tolkien,

C'est avec un immense plaisir que j'ai lu votre réponse qui a amplement comblé mes attentes. Je vous en remercie infiniment.

Je comprends vos doutes quant au succès de l'espéranto. L'idée de base était certes intéressante, mais que restera-t-il de cette langue dans plusieurs siècles? Alors qu'il est remarquable que la langue islandaise ait si peu évolué et qu'un Islandais puisse lire, sans grande difficulté, l'Edda de nos jours. Cependant, on ne peut parler de repli sur soi-même alors que le niveau d'éducation est parmi les plus élevés de la population et que la maîtrise de plusieurs langues y est de rigueur. Vous avez donc probablement raison, l'apprentissage d'autres langues est certainement l'un des meilleurs moyens d'éviter les conflits et de s'ouvrir au monde et ce, sans avoir besoin de recourir à des langues construites.

Quant à la langue française, il est fort compréhensible que celle-ci ne vous intéresse guère. Le breton, bien que langue maternelle d'une partie de ma famille, ne me passionne guère également.

En revanche, je regrette la disparition progressive de la langue d'Oc (ou occitan) qui aurait permis une bien meilleure compréhension des langues romanes aux Français du sud. Celle-ci trop souvent appelée patois est en réalité une langue avec un vocabulaire d'une grande richesse et liée à une culture ayant donné de grands hommes. La Révolution française n'a, hélas, pas eu que des aspects positifs! Avez-vous d'ailleurs des connaissances au sujet des différentes langues régionales françaises?

Je vous remercie encore de votre réponse, monsieur, et espère sincèrement avoir une nouvelle lettre de votre part.

Gautier


J. R. R. T.
12 Merton Street
Oxford, UK

Cher Gautier,


J'ai peu de connaissances générales sur les langues régionales de France, mais je partage votre tristesse devant la disparition de l'occitan, une langue que je trouve très belle, étant une version beaucoup plus latine, pourrais-je dire, de l'idiome gallo-roman. Je possède un vieux bouquin dans ma bibliothèque, il s'agit d'une grammaire de l'ancien provençal publiée dans les années 1920. J'y jette un coup d'œil de temps à autre, par intérêt et par curiosité! Son auteur fut un philologue éminent de l'Occitania, Joseph Anglade. Je vous suggère de chercher ce livre dans les vieilles bibliothèques, vous ne serez pas déçu, si cette langue vous intéresse!

Sincerely,
JRRT
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