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John R. R. Tolkien

     
 

Identification et manichéisme

    Très estimé professeur,

Il est de notoriété publique que tout auteur s'identifie à l'un de ses personnages. Je pense ne pas me tromper en pensant que vous ne dérogez pas à cette règle. J'ai réfléchi (eh oui, cela m'arrive) et il me semble que seuls trois personnages pourraient être votre avatar en Terre du Milieu; trois hobbits, Sam, Frodon ou Sméagol (Gollum). À mon sens, ce sont les seuls personnages au travers desquels vous exposez des visions poussées et profondes de l'existence. De plus, ce sont les seuls individus directement exposés à la métaphore qu'est l'anneau et chacun a une réaction différente à son égard. Bilbo l'est aussi, mais à une moindre échelle, de même pour Aragorn. Personnellement, je vous sens comme Frodon, conscient du mal mais quand même tenté. Mais votre idéal est Sam. Simple, conscient de sa simplicité et heureux de sa simplicité. Alors, qui êtes-vous?

De plus, votre oeuvre peut être lue comme un pamphlet contre le progrès et la modernité (l'industrie par exemple). Je peux vous comprendre, mais je vous trouve légèrement absolu dans vos propos, vous qui avez su faire un récit épique dans les règles de l'art, sans néanmoins sombrer dans le manichéisme. Êtes-vous aussi dur qu'on pourrait le croire envers le progrès dans votre vie?

En espérant de votre part des réponses construites mais néanmoins rapides et ne pas avoir été trop familier, je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes salutations distinguées.

Un hobbit joufflu



Cher Monsieur,

Sans vouloir faire de Lord of the Rings une oeuvre biographique, ce qu'elle n'est absolument pas, je dirais que je suis un hobbit en tout, sauf la taille. Vous avez donc raison jusqu'à un certain point. Cependant, le personnage auquel je m'identifie le plus, et vous en serez peut-être surpris, est Faramir. Je n'ai seulement pas son courage.

Je ne suis pas contre le progrès. Je suis seulement contre le progrès destructeur. The Lord of the Rings n'est pas un pamphlet, mais il est évident que des émotions qui nous sont familières finissent toujours quelque part dans une telle oeuvre de création; après tout, c'est ce qu'on arrive à savoir décrire, en en ayant eu l'expérience!

J'ajouterais en outre que The Lord of the Rings est à toute fin pratique une oeuvre qui la raconte, cette modernité. Elle ne l'évite certainement pas. Pourquoi donc? Replacez-la dans son contexte mythologique plus large: ma trilogie raconte la fin de l'ère elfique et le début de l'ère humaine. Relisez le discours de Gandalf à Aragorn sur le Mindolluin lorsque ce dernier trouve une jeune pousse de la lignée de l'arbre Nimloth, au chapitre The Steward and the King (livre VI).

Sincerely,

JRRT