Fascination
       
       
         
         

marie-claire.laberge@sympatico.ca

      M. John Ronald Reuel Tolkien,

Est-ce parce que vous êtes né en Afrique du Sud, une contrée qui nous est si inconnue, que vous avez pu imaginer l’épopée qui fascine tant les adolescents, voire les adultes? Ceux qui ont lu une ligne de votre oeuvre me semblent envoûtés. Quels ingrédients avez-vous intégrés à cette potion magique? Des gens incapables de rêver sont entrés dans votre univers et s’y sont repus. Que vont ainsi toucher en tous vos lecteurs ces récits fantastiques et allégoriques? Votre épopée touche-t-elle un continent intérieur encore inconnu de nous tous? Lit-elle dans le secret des coeurs? Les lecteurs vivent-ils, à travers vos personnages, les vies dont ils rêvent secrètement? Dites-moi donc, monsieur Tolkien, votre secret.

Une enseignante à la recherche d’un philtre de lecture.
Louise Chevrier

 

       
         

John R.R. Tolkien

      Chère madame Chevrier,

Vous me posez des questions fort intéressantes. Je vais tâcher d'y répondre du mieux que je peux.

Tout d'abord, je n'ai vraiment aucune mémoire de l'Afrique du Sud. Cela n'a donc affecté en rien mon travail d'auteur. Certains ont cru établir un lien entre Shelob et le fait que je sais avoir été piqué par une tarentule étant tout jeune, mais je ne vois pas en quoi cela serait utile ou pertinent, dans la mesure où cela intéresse quiconque. En tout cas, je n'ai pas inventé consciemment Shelob pour cette raison. Je n'entretiens aucune peur particulière des araignées, et j'ai plutôt tendance à sauver celles que je trouve!

Quels sont alors mes ingrédients? L'Histoire et le Mythe.

J'ai donc voulu présenter mes récits sous une forme authentique, réaliste et, dirais-je, naturelle. C'est une technique littéraire analogue à ce qu'on a exploité dans la littérature épique ancienne, celle par exemple de nommer des noms étrangers de lieux et de personnes, souvent dans des chansons, afin de donner une épaisseur historique au texte. Je crois, à certains égards, avoir été un peu plus loin dans l'enrobage encyclopédique (calendrier, arbres généalogiques, etc.), mais le but est le même: une apparence d'authenticité.

Ensuite, le Mythe. Un mythe, c'est le reflet d'une Vérité. Mieux encore, je dirais que la relation entre le mythe et la vérité, c'est un peu comme celle entre le mot et son sens (forme et contenu). C'est ainsi par les récits (c'est-à-dire, par l'élaboration de mythes) que l'Homme tente de s'approcher de la Vérité, cependant qu'une mythologie, c'est un *vrai* mythe . Notez bien au passage que c'est pourquoi mes récits ne sont absolument pas allégoriques. Je déteste l'allégorie sous toutes ses formes. Je pense que nous la confondons trop avec une véritable «applicabilité» du récit et j'ai été assez clair à ce sujet dans ma préface de la seconde édition de Lord of the Rings. Parce qu'on ne fait pas assez la différence entre la domination de l'auteur (ce qu'est l'allégorie) et la liberté du lecteur (ce qu'est l'applicabilité, qui dépend de la Vérité appelée par le mythe).

Les lecteurs vivent-ils, à travers les personnages, les vies dont ils rêvent secrètement à leur manière? Sans doute, car là réside le véritable baromètre de la qualité d'un conte de fées en sa qualité de conte de fées: la désirabilité. Dans la mesure où, mis à part un questionnement sur la Mort, une oeuvre comme The Lord of the Rings est un exercice d'ennoblissement du Simple, il y a peut-être un peu d'Espoir à y en tirer. Je ne vous impose rien, cependant. C'est à chacun des lecteurs de savoir pourquoi mes récits les émeuvent, ce qui n'est que ma tâche de conteur, elle-même guidée par un seul avis: le mien.

Sincerely,
J.R.R.T.