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Stéphane
écrit à

John Ronald Reuel Tolkien


Créateur de mondes


    Cher Monsieur Tolkien,

Avant toute chose, je ne serai guère original en ajoutant une pierre à l'édifice d'émerveillement et de reconnaissance élevé par vos lecteurs. À la longue cela doit vous ennuyer.

Je me permets juste de vous déranger dans vos travaux, car j'ai depuis mon adolescence une passion pour la création de mondes imaginaires. Je ne me comparerai pas à vous, mais je sais que ma sincérité envers moi-même et mes idées, ma persévérance, mon extrême méticulosité pour tout ce qui tient à la crédibilité d'un univers fictif, et mon imagination, peuvent m'aider à accomplir quelque chose d'assez satisfaisant... Ne croyez pas que je manque d'humilité, mais je n'aime pas la fausse modestie. Autant connaître nos faiblesses, mais aussi nos vertus. Le plus important est de voir la vérité en face.

Bien que le monde que j'imagine soit extrêmement différent du vôtre, j'aurais voulu avoir quelques conseils de votre part si votre disponibilité le permet... N'importe quels conseils, n'importe quelles remarques sur cette fabuleuse besogne imaginaire. Quelquefois je me sens un peu perdu devant le travail qui me reste à accomplir (des années!) et le peu d'intérêt de mon entourage (famille ou amis)... Une impression de travailler à vide, pour rien.

Enfin, j'ai toujours voulu savoir quel a été pour vous le moment le plus intéressant dans ce travail majeur de création. Avez-vous eu des instants d'intenses plaisirs, de transes créatrices pourrait-on dire, d'échappées fantasmagoriques?

Avec toute mon admiration et toute mon affection,

Stéphane

J. R. R. T.
12 Merton Street
Oxford, UK


Dear Stéphane,

Être personnellement satisfait de ses propres créations n’est pas le moins du monde un manque d’humilité. Ce serait plutôt prendre un plaisir excessif dans son succès par rapport à vos pairs, je dirais. Mais, pour le moment, comme vous le déplorez (et je vous comprends), vous êtes seul avec votre oeuvre. C’est dommage, car l’encouragement d’amis ou de collègues est un des meilleurs moteurs pour faire avancer son travail. Cherchez un peu plus, joignez-vous à des cercles littéraires, par exemple! Je suis sûr que vous pourrez trouver de telles personnes dans votre milieu.

J’ignore vraiment quels conseils vous voulez de moi, car d’une part je ne connais rien de votre monde, et d’autre part je n’ai d’idée claire que d’un type particulier de monde imaginaire: un monde ancien présenté en tant qu’histoire réelle. Je ne peux vous aider précisément que sur cette forme de création littéraire, car c’est la seule que je pratique vraiment.

Si cependant vous me forcez à répondre en des termes très, très généraux, je dirai tout d’abord que votre plaisir personnel devrait rester votre premier objectif. Votre oeuvre ne sera jamais honnête autrement. En outre, vous ne réussirez absolument jamais à plaire à tout le monde. C’est pourquoi le seul juge en qui vous pouvez avoir totalement confiance, c’est vous. Alors, trouvez-vous plutôt des lecteurs pour les problèmes de forme, de cohérence, etc., avant la publication.

Ceci dit, je pense que peu importent la nature et la temporalité de votre monde imaginaire; si vous souhaitez un minimum de réalisme, il faut appliquer un soin particulier au langage, aux modes d’expression et aux langues issues de votre univers en vous plaçant toujours du point de vue d’un traducteur, et non d’un auteur. Sinon vous vous enfermez dans un point de vue trop français, trop prêt de votre lecteur, et le résultat paraîtra une mascarade: ce serait notre monde contemporain à nous, mais déguisé. Ce n’est pas intéressant, dans la mesure où vous ne créez pas une allégorie. En anglais, nous disons «to think out of the box». Bref, virez la réalité à l’envers, définissez-la en ses propres termes et cherchez seulement ensuite à l’exprimer dans votre langue maternelle. Je crois que de cette manière vous arriverez non seulement à créer la distance crédible nécessaire entre le monde imaginaire et le lecteur, mais vous verrez aussi que quelquefois votre monde s’inventera de lui-même! Je veux dire par là que vous n’aurez qu’à chercher les conséquences logiques de vos idées pour en découvrir des nouvelles qui, en quelque sorte, sont déjà suggérées par ce que vous avez fait.

Je pense que les expériences de «fièvre créatrice» dépendent plus de l’état d’esprit du moment et des circonstances dans lesquelles nous travaillons, que du contenu de ce travail lui-même. En relisant The Lord of the Rings, en écrivant un poème, en utilisant la calligraphie elfique, en rédigeant un de mes nombreux essais sur un élément particulier de mon legendarium... Toutes ces situations ont tour à tour, et à leur manière, engendré chez moi un sentiment intense de satisfaction créatrice et de réalisation personnelle, bien sûr sous le regard du Premier des Créateurs, Dieu.

Sincerely,

JRRT.

Le 22 juin 2007

Cher Monsieur Tolkien,

J’ai bien peur d’avoir différé ma réponse bien plus loin que la politesse ne l’exige. Pourtant, votre aimable courrier fut apprécié à sa juste valeur et j’espère me faire pardonner en vous faisant parvenir un long message, preuve de l’intérêt que je vous porte ainsi qu’à votre oeuvre (même si cela pourrait être une sale besogne pour vous d’y répondre, et pour les correcteurs de Dialogus qui ont déjà fort à faire...).

J’ai quelques excuses, notamment un déménagement suite à une rupture. Sachez que les liens du mariage et de l’amour sont devenus très ténus à l’époque où je vous écris. Les divorces sont monnaie-courante, et peut-être est-ce dû en partie à la déficience générale des croyances religieuses...

Pour être honnête, je regrette un peu ma démarche précédente. Sylvebarbe dirait que j’ai agi de manière irréfléchie et précipitée... Je ne connaissais rien de Dialogus. M. Dumontais vous aura sûrement renseigné sur la nature et l’utilité d’internet. Mais peut-être ne vous a-t-il pas dit qu’on y trouve de tout et de rien, et énormément de données insipides, banales ou erronées. C’est un peu comme une poubelle de textes et d’images en tout genre, de documents, de données en vrac. Il faut y trouver les gemmes qui sont éparpillées çà et là dans des amas d’ordures. Bref, je pensais que Dialogus était un canular et que j’avais affaire à un imposteur. Il me plaisait néanmoins de faire comme si je parlais au vrai Sir Tolkien. Après la lecture de plusieurs correspondances, j’ai changé d’avis -mais trop tard.

Passons. Voici donc un point plus précis sur lequel, peut-être, vous pourriez m’apporter un peu de votre expérience.

Bien que je sois ouvert aux possibilités spirituelles de notre monde, je suis une personne profondément athée. Peut-être viendra le jour où une révélation fera naître la Foi en moi, mais pour l’instant je ne crois en aucun Dieu ou aux manifestations qu’on leur prête. Les valeurs que sont la bonté, la pitié, le courage... sont pour moi des notions purement humaines. Selon ma conception elles ont pourtant un sens: celui de notre volonté. Nous les faisons vivre et exister par notre esprit et notre «Foi» en nous-mêmes. Nous décidons de les faire naître et briller dans nos coeurs, et par nous elles existent réellement, elles donnent un sens à l’existence humaine et même à l’univers.

Votre oeuvre est imprégnée des valeurs et des préceptes religieux. Comme un grand moteur philosophique, ils embrassent votre création pour l’emmener vers des sentiments nobles ou corrompus, faisant naître la notion du Destin et donnant un sens à votre trilogie. Je crois, et vous pourrez me donner votre avis, que l’intensité des émotions qu’on peut ressentir en vous lisant ou qui jaillissent des personnages, n’aurait pas atteint ce niveau sans votre Foi en Dieu.

Ma question est la suivante: j’aimerais m’élever au-dessus des sentiments humains, dépasser comme vous le faites les limites émotionnelles de certains héros. Puis-je y arriver en tant qu’athée ou cela risque-t-il de gâcher quelque peu la réalisation de ce projet? Si oui, que me conseillez-vous pour y parvenir (à part me convertir...)? J’aimerais donner un sens à l’ensemble, cela est-il possible pour un non-croyant, si vous voyez ce que je veux dire?

Pour que vous puissiez répondre à cette question, j’aimerais vous laisser un aperçu du monde que je souhaite créer. Mon univers est vraiment très différent du vôtre. Il m’est impossible de vous le décrire d’une traite car il est trop complexe pour cela; je serais contraint de développer infiniment et j’estime que mon courrier est suffisamment long. De plus, Dialogus est affiché aux yeux de tout internaute, et je ne souhaite pas «exhiber» ainsi mes idées. Je vais donc vous le décrire succinctement, sans rien révéler de particulier.

En premier lieu, ce monde s’approche plus de la science-fiction que du fantastique ou du conte de fées. Malgré tout, il s’en distingue aussi car les civilisations qui le composent ne dépassent pas le niveau technologique du bas Moyen Age, et rejoint souvent celui des hommes-sauvages ou Woses du Seigneur des Anneaux. Il n’y a ni magie, ni réalité religieuse. Ni vaisseaux, ni pistolets-laser, et pas plus d’Empire galactique. Juste des peuples inventés, façonnés, emportés (et là je rejoins votre réponse) par l’enchaînement logique des sciences et l’environnement dans lequel ils évoluent. Juste des humains, différents des Terriens, mais beaucoup plus proches d’eux que les Hobbits, par exemple. C’est une planète, appelée (temporairement) Stta, située loin de nous dans la Voie Lactée. Les descendants des hommes de la Terre peuplent une partie de sa surface, baignés dans un biotope descendant lui aussi de la flore et de la faune terrestre (mais qui en est très différent). En effet, des «Portes» existent depuis longtemps sur la Terre, avant même l’apparition de la vie microbienne. Au fil de l’histoire terrienne, certains peuples (préhistoriques ou sauvages pour la plupart), ont pu les franchir et parvenir jusqu’à la planète Stta, déjà habitable grâce au franchissement préalable d’espèces végétales et animales. Pour certaines raisons l’existence de ces «Portes» fut tenue cachée jusqu’à nos jours, et elles furent en partie ensevelies. Les «Portes» font partie d’un immense réseau, et la nature de leurs créateurs sera très peu abordée dans le premier et le second tomes (eh oui, je suis assez tenté par une trilogie...), et légèrement dans le troisième. Je laisse volontairement le lecteur dans le flou. L’intérêt se concentre sur la planète Stta. A noter que cette planète présente des particularités de mécanique céleste ou autres notions d’astronomie, comme vous pouvez l’imaginer.

Les héros sont des prisonniers de guerre français évadés d’un stalag, en Allemagne, en 1942-43. Ils parviennent en France et tentent de traverser la ligne de démarcation. Ils trouvent une «Porte» et la traversent accidentellement. C’est la description de Stta par leurs yeux (et surtout par ceux de l’un d’entre eux) qui permet au lecteur d’accéder à mon univers.

J’espère avoir été assez clair dans la formulation de ma question...

Sur un tout autre sujet, j’ai lu sur Dialogus certains des innombrables commentaires sur l’adaptation du Seigneur des Anneaux. J’imagine tout à fait votre désarroi devant cet engouement, puisqu’on vous a fait parvenir la description du film. Peut-être cela vous apportera-t-il un peu de réconfort de savoir que plusieurs de vos lecteurs (j’en fais partie) le rejettent catégoriquement, et n’associent en aucun cas votre nom à lui. Personnellement je n’ai vu que le premier épisode. Je m’attendais hélas à ce type d’adaptation... De toute façon, comme vous le dites vous-même, le Seigneur des Anneaux ne s’adapte pas au cinéma. De plus, une oeuvre telle que la vôtre, c’est-à-dire motivée uniquement par la passion, ne peut être reproduite par une approche commerciale. Et, pour tout vous dire, Monsieur Jackson n’a rien compris au livre. Il n’a pas réalisé toute sa richesse (et sa subtilité) et n’a pas compris sa simplicité, si je puis dire. Hélas... J’ai été transporté par la magie de votre oeuvre, et quand je vois le visage d’Aragorn (enfin de l’acteur...) sur des bouteilles de jus de fruit, ou Gandalf et Grispoil sur un paquet de cacahuètes ou affichés dans la rue, c’est parfois agaçant. Associer la publicité à une oeuvre qui en est aussi dénuée, c’est presque tragique. Entendre tout le monde discuter du film sans rien connaître des livres, je trouve ça navrant. Enfin, j’ignore tout ce tintouin pour préserver en moi l’image de votre oeuvre telle que je la conçois. Conception différente de la vôtre, bien entendu, mais sans influence extérieure.

À la décharge des participants de Dialogus, on peut avancer une moyenne d’âge assez peu élevée, me semble-t-il... Surtout chez ceux qui vous contactent.

À propos, bien que le cinéma soit un mauvais outil pour interpréter votre oeuvre, la voix peut en être un meilleur... J’ai lu à mon ex-femme la totalité du Seigneur des Anneaux. J’ai pris énormément de plaisir à le faire, car j’aime beaucoup lire à haute voix les passages des livres qui me passionnent. Régulièrement, je lis à haute voix certaines parties (ou d’autres livres, mais moins fréquemment). J’essaie de donner vie aux personnages et d’imiter leur voix et leur façon de parler. Mon ex-compagne a beaucoup apprécié, malgré un départ un peu laborieux...

J’ai lu dans votre lettre d’acceptation que vous n’appréciiez pas trop la France et ses habitants. C’est dommage, mais il faut dire que vous ne l’avez pas connue sous son meilleur jour... Je trouve mon pays, son histoire, ses régions tout à fait passionnants; j’aime ma langue que je trouve très riche et très belle. Pour être honnête avec vous, je n’aime pas trop les Anglais, ni l’Angleterre. Et je n’aime pas du tout leur cuisine. J’espère ne pas vous avoir offensé. Il est logique que vous éprouviez une certaine inimité pour un pays qui a commis les actes que vous savez pendant la Seconde Guerre Mondiale. Surtout que vous étiez aux premières loges... À mon époque, les Français sont devenus très (trop) humbles. Le chauvinisme est enterré pour longtemps. Ce n’est pas un mal, me direz-vous, mais un peu de patriotisme, un peu de fierté nationale, sont nécessaires à l’épanouissement d’un pays.

J’ai peut-être l’explication de ma légère aversion pour votre pays. J’ai l’impression que les Anglais se prennent trop au sérieux, de nos jours. Là aussi je crois que les évènements de la Seconde Guerre Mondiale sont encore visibles dans leur attitude, que je trouve un peu hautaine envers leurs voisins du continent. Peut-être a-t-elle le même comportement que la France pendant l’entre-deux-guerres?

Pour finir là-dessus, mon opinion est que le jugement qu’on peut avoir d’un pays n’est effectif qu’à l’époque où il est appliqué. L’évolution des moeurs est si rapide et si complète qu’à la génération suivante l’interprétation est différente. Je vous assure que la France d’aujourd’hui est différente de celle de votre époque. Elle a énormément mûri.

J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais je crois que je m’arrêterai là, par considération pour vous et pour ces pauvres correcteurs...

Du futur je vous fais parvenir toute ma sympathie. Vous faites partie de ceux qui ont réveillé mes passions et mes rêves.

Stéphane

J. R. R. T.
12 Merton Street
Oxford, UK


Dear Stéphane,

Ne vous en faites certainement pas pour le délai que vous pourriez mettre à me répondre. Comme vous pouvez le constater, je ne suis pas moi-même à l'abri de ce vice pour lequel je vous demande pardon à mon tour, tout spécialement parce que vous m'avez écrit là la lettre la plus intéressante de toute ma correspondance sur Dialogus jusqu'à maintenant. Je devrais l'honorer d'une réponse qui en est l'égale!

Mais avant, je vous demanderais de faire attention un peu à moi: j'ai une difficulté indescriptible à comprendre exactement comment fonctionne ce système de correspondance qui se nomme Dialogus. Certains croient que je suis un imposteur, d'autres s'imaginent que je suis mort. C'en est presque drôle. On me parle même de l'avenir! Je ne sais pas ce qui se passe lorsque je poste mes réponses, et à vrai dire je ne désire pas tellement y penser. Je reçois des lettres, j'envois les miennes. Ça marche, voilà l'essentiel. Ne perdons pas de temps précieux sur les détails.

Je pense que, entre un croyant et un athée, la différence fondamentale qui aura un impact sur la création d'une oeuvre littéraire réside dans la source de la moralité, et de là, peut-être la notion de rédemption ou d'élévation. Je ne crois pas beaucoup en une oeuvre littéraire totalement "humaniste", et surtout pas démocrate, car l'être humain ne peut être la véritable base de sa propre morale. Enfin, on peut croire qu'il l'est, ou faire comme s'il l'était, mais le résultat sera à l'image de l'Homme: corrompu et faux. À la limite, si une oeuvre assume cette imperfection, elle sera d'après moi passablement pessimiste.

Le point de départ réaliste ici, est que l'Homme est un être déchu. Comme je l'ai écrit ailleurs, tout récit qui cherche à se présenter comme de l'Histoire réelle doit accepter ce fait inexorable. Et ce n'est pas l'Homme qui possède la clef du paradis, loin s'en faut. L'Homme ne trouvera jamais légitime cette présomption. Il ne lui reste donc qu'à espérer s'élever honnêtement au dessus de lui-même et c'est là que l'enseignement des valeurs religieuses prend tout son sens. Les mythes ont deux faces: leur réalisation dans notre monde, et leur signification, la vérité. Cette vérité n'est tout simplement pas humaine.

C'est, je pense, par cet aspect que vous trouvez "The Lord of the Rings" émouvant, tout comme moi. J'ai voulu faire de ma trilogie un exemple d'ennoblissement du simple (cf. le retour des Hobbits chez eux), notamment par le sacrifice et la souffrance. La portée de ce type d'élévation ne se justifie absolument pas d'elle-même -derrière elle se cache quelque chose que nous comprenons tous sans véritablement le saisir, quelque chose d'universel, de transcendant, qui interpelle le plus profond de notre âme. Qu'est-ce que cela si ce n'est un rapprochement avec Dieu?

Faire soi-même comme le Créateur, c'est-à-dire créer à son tour, est également une expérience plus personnelle -mais cathartique- en ce sens. Les Eldars sont ainsi des grands créateurs parce que j'en ai fait mon image de l'Homme non déchu.

Que puis-je donc vous dire de plus? Je ne sais trop. Je n'arrive pas à me mettre dans l'esprit d'un athée. Celui-ci me semble condamné à écrire une histoire qui nie l'existence de l'âme et qui, par le fait même, coupe l'herbe sous le pied de toute forme de mise en exemple d'une expérience transcendante. Peut-être pouvons nous accepter le résultat tel qu'il sera au bout du compte, à savoir une oeuvre humaine qui donne un exemple, sans plus, du drame humain, et qui marquera certainement à quel point, livré à lui-même, l'Homme est perdu, et seul. Est-ce votre objectif?

Tout cela dit, le contenu de vos idées m'apparaît d'un intérêt indéniable, plein de potentiel. Je vous souhaite la meilleure des chances dans vos projets.

Les films. Je vous remercie chaleureusement pour votre sympathie et votre compréhension. Vous me faites un grand plaisir. Je suis toujours heureux d'apprendre à quel point les véritables lecteurs ont compris pourquoi ces réalisations sont bêtes. Enfin, n'exagérons pas. Nombreux sont ceux qui n'ont jamais compris "The Lord of the Rings" tout court, à vrai dire. Je dis "comprendre", mais ce n'est pas tellement une question de message. Ou peut-être que si, en fait, car on en trouve là où en réalité il n'y en a pas du tout. Qu'importe. Il est clair que vous êtes au-dessus de tous ces gens à l'esprit fermé.

Et vous n'êtes pas seulement un lecteur, à ce que j'apprends. Lire l'oeuvre à haute voix est une expérience intéressante. Je l'ai fait moi-même à plusieurs reprises. Cela nous rapproche un peu du vieux conteur au coin du feu. Les éditeurs de Dialogus m'ont d'ailleurs informé qu'il existe désormais une collection de mes propres enregistrements, si cela vous intéresse. C'est intitulé "The J. R. R. Tolkien Audio Collection". Vous m'en voyez fort surpris. Personne dans mon entourage n'en a entendu parler. Essayez quand même, peut-être serez-vous plus chanceux que moi. Dialogus est une source inépuisable d'étrangeté.

À moins que vous n'aimiez pas suffisamment la langue anglaise? Cela est dommage, mais je comprends votre point de vue qui est, à toute fin pratique, le miroir du mien. Je ne suis pas offensé, ne vous inquiétez pas. Je suis parfaitement prêt à admettre que la France pourra changer et que l'impérialisme britannique ne changera pas.

Je dois à présent mettre un terme à cette lettre. Il se fait très tard chez moi, et si je ne la livre pas au facteur demain matin, le retard sera encore plus long. Je dois m'absenter quelques jours. J'espère que cette réponse vous plaira autant que votre lettre m'a enchanté.

Sincerely,
JRRT


Le 24.09.07

Cher M. Tolkien,

Merci pour votre réponse amicale. Je suis un peu embarrassé, mon retard est impardonnable... Quelques soucis ont empêché mon réabonnement immédiat sur la toile après mon déménagement. Et ma nouvelle situation de père célibataire m'a tenu très occupé. Mais le sincère intérêt que je porte à votre courrier me poussera toujours à y prendre part tôt ou tard.

Je viens de lire votre lettre avec beaucoup de reconnaissance... j'ai été touché par vos encouragements et votre cordialité. Pour un jeune comme moi, aux objectifs bien arrêtés mais très solitaire dans ses passions, il est très grisant de recevoir le soutien d'un écrivain aussi renommé que vous (bien que je ne fasse pas grand cas de la popularité des artistes), et dont l'oeuvre a fait vibrer sa première muse, même si d'autres - trop peu - ont suivi par la suite.

Je vais tenter de répondre à vos commentaires sur le rôle de la Foi dans la création d'une oeuvre littéraire imaginaire. Gardez seulement à l'esprit que mes 27 ans ne me permettent peut-être pas d'avoir composé une trame philosophique assez complète pour cela, car elle est toujours en cours d'évolution, bien qu'elle me semble aujourd'hui beaucoup moins fragile qu'il y a quelques années.

Pour moi, l'homme peut, doit être le fondement et le créateur de sa propre morale. Donner un sens à la vie par l'adjonction d'une structure morale autrement inexistante, et, par sa volonté, à son application sur le monde qui l'entoure pour en remplir le vide dont il est composé: voilà peut-être, à travers cette faculté de création, sa vraie force.

Je suis l'Allemand Grant des Amants de Byzance. Comme le dit Johannès Angelos, j'ai peut-être choisi le monde de la mort et vous la réalité en Dieu.

Je crois en l'homme. Pour un athée, la damnation de l'homme paraît plus naturelle que sa déchéance. Je ne crois pas que l'homme soit un être déchu et cela m'éloigne catégoriquement de l'idéologie de votre oeuvre.

Qu'appelez-vous par «histoire réelle»? Vous semblez pourtant ne pas croire à la réalité de vos créations (ce qui est heureux)?

Moi non plus je ne pense pas que l'homme détienne la clef de la gloire éternelle, ni celle des Enfers. Peut-être faisiez-vous une métaphore -mais pas même une image du Paradis n'a pour moi de signification. Cependant... malgré sa solitude (nous sommes seuls, oui, seuls mais ensembles et cela me convient), malgré son imperfection, malgré sa finitude aussi sombre et inconnue que l'antre d'Arachne... j'imagine, je ressens parfois comme une lumière froide et inaltérable, la fiole de Galadrielle, cachée dans son coeur et dans son esprit, susceptible de s'embraser par le contact brûlant de sa conscience et de son courage. Peut-être allez-vous répondre qu'il s'agit-là d'une sensation de Dieu? À moins que ce ne soit qu'une manifestation de l'espérance inexhaustible propre à l'homme? Ou encore un refus du vide et de l'éternité? Les causes sont multiples. Mais pour une raison qui m'échappe je sens que la solution se trouve en l'homme et nulle par ailleurs. La solution à la mort, bien entendu, car seule la mort damne.

Comme vous avez pu le constater, la nature de l'athéisme et ce qu'il implique dans la vie me convient parfaitement -mais la faux de la mort réduit tout à néant. D'ailleurs, si j'écris un livre, c'est sûrement une façon de la braver, bien qu'en fin de compte cela soit assez pathétique... et pourrait s'avérer plus difficile à un athée qu'à un croyant, si ce n'est pas demander la lune.

J'admets tout à fait la possibilité qu'une oeuvre écrite par un athée soit condamnée à la tragédie. Si c'est le cas, je n'hésiterai pas à m'engager entièrement vers ce genre créatif. Mais quelle tristesse pour une oeuvre si importante à mes yeux, susceptible de me suivre dans mon propre parcours de vie, comme, j'imagine, Le Seigneur des Anneaux l'a fait pour vous!

La vraie question est peut-être, en résumé: comment donner une âme à l'oeuvre d'un athée?

Quelques éléments pourront toutefois exhausser ma création. Malgré les limites de l'athéisme, on peut retenir certaines notions idéologiques puissantes: l'amour de la vérité, la lutte contre l'illusion, le sang-froid de l'homme face au vide éternel, la responsabilité d'un monde qui n'appartient qu'à lui, la découverte de secrets qui n'ont jamais été révélés, l'obstination de donner un sens à la vie, le courage d'un combat solitaire... Une tragédie peut-elle parfois se révéler positive? Ou du moins... combative? Je ne suis pas quelqu'un de pessimiste, il serait dommage que mon livre le soit.

D'autres observations ont résulté de votre lettre, qui m'a fait tomber quelques écailles des yeux, mais je vais arrêter là. Je constate l'état fragmentaire de mes opinions philosophiques. Vous avez guidé mes pensées, mais il semblerait que ce soit là une question à laquelle moi seul puisse répondre. Vos conseils et vos suggestions sont toutefois toujours appréciés et attendus, sur un problème aussi ardu et primordial! Si vous aviez une idée permettant d'éviter une tragédie (en restant honnête), n'hésitez pas à m'en faire part!

Je trouve étonnant qu'avec cette différence de jugement sur la vie et cette légère aversion pour la langue anglaise (qui m'a empêché d'apprécier tous vos poèmes dans leur version originale), j'ai à ce point été transporté par Le Seigneur des Anneaux. Et si j'avais été anglais de pure souche?

J'ai cité plus haut Les Amants de Byzance. C'est un livre oscillant tour à tour entre la Foi et l'athéisme, dans une sorte de désespoir semble-t-il, ou de déchirement. Selon-moi ce livre n'est pas une tragédie, malgré le «suicide» du personnage principal, qui choisit la mort avec Dieu plutôt que la vie sans lui. Connaissez-vous son auteur finlandais, Mika Oimi Waltari? Certains de ses romans historiques sont des oeuvres magistrales. Si vous ne les avez pas encore lus, je vous conseille aussi L'Escholier de Dieu et Le Serviteur du Prophète. Ils cadrent tout à fait avec notre discussion. J'ai l'impression que cet auteur balance entre nos deux modes de pensée. Il doit avoir la plus mauvaise place, le cul entre deux chaises... Il semble d'ailleurs en souffrir.

À ce propos, je serais curieux de connaître quelques-unes des oeuvres littéraires qui vous ont le plus marqué, si ce n'est pas indiscret.

Enfin, j'en appelle ici aux scientifiques de Dialogus. Est-il possible de transmettre exceptionnellement le contenu d'un livre par le biais de votre palantir virtuel? Je viens d'y penser à l'instant, il est fort dommage que vous ne puissiez avoir accès à la trilogie de Brian Aldiss appelée Helliconia, qui fut écrite postérieurement à votre mort (en quelle année m'écrivez-vous?) Elle caractérise parfaitement ce que pourrait devenir mon oeuvre (en admettant que j'en ai le talent), si je ne parviens pas à lui donner une âme. Comparée à la vôtre c'est l'eau et le feu, mais on y retrouve cette description constante de l'univers qui marque la passion de l'auteur pour son monde. Le sens de ce livre repose sur l'hypothèse Gaïa (décrite par James Lovelock en 1969); qui selon moi ne répond pas à la damnation humaine. On ressent cette volonté de donner un sens à une création, mais le résultat est lamentable comparé à la Foi qui fait briller vos oeuvres. Une tragédie me semble préférable. Mais tout le reste est irréprochable: un univers scientifiquement parfaitement conçu, des idées originales, des personnages crédibles et matures... qualités qui dépassent de loin le succès commercial et le jugement des critiques de cette trilogie, somme toute assez satisfaisants.

Maintenant je vais vous laisser car j'ai trop abusé de votre patience. Avec mes excuses pour la taille de cette lettre qui était nécessaire pour exprimer correctement mes pensées... Ne vous croyez pas obligé de répondre longuement! C'est surtout par plaisir que j'écris autant. Parler de mes passions a toujours été pour moi un luxe très peu assouvi... et le faire avec vous: un rêve.

Très cordialement,

Stéphane


J. R. R. T.
12 Merton Street
Oxford, UK

Cher Stéphane,

J'espère que vous accepterez cette réponse qui a plus de six mois de retard. J'ai cette mauvaise habitude de reprendre mes brouillons de lettres, surtout les longues, plusieurs fois avant de... me forcer à en écrire auparavant quelques autres plus «urgentes» (pensez affaires et autres platitudes de la vie) qui se sont empilées sur mon bureau, jusqu'à ce que finalement je ne termine jamais ces dits manuscrits.

C'est donc en faisant un peu d'ordre dans mes papiers aujourd'hui que je suis retombé sur votre lettre, que j'ai relue, de même que ma demi-réponse jamais envoyée. Je me suis arrêté immédiatement pour y répondre une bonne fois pour toutes. Votre lettre le méritait bien. Je suis assez atterré de vous avoir fait attendre ainsi. J'ose espérer que cette négligence n'éclipsera pas tout le respect que je vous dois.

Il faut dire cependant que je ne peux reprendre les nombreuses pages non terminées de ma réponse. Je me lançais sans vergogne dans un charabia théologique et égocentrique que vous ne demandiez pas. Je me revoyais presque en train de convaincre C.S. Lewis de se convertir au catholicisme (tentative à laquelle j'ai échoué, avec notre ami commun Hugo Dawson)! Je vous épargne donc mes  présomptueux états d'âmes. Vous êtes, ma foi, un athée intelligent et vous avez déjà une idée suffisamment claire de ce que je pense. Bien sûr, nous avons choisi des routes intellectuelles diamétralement opposées, mais il semble bien que la même quête nous anime.

Je viens quand même prendre le temps de répondre à vos quelques questions.

Dans ma dernière lettre, lorsque j'ai parlé de l'Histoire réelle, je signifiais par là une Histoire «naturelle», véridique. Bref, la nôtre, celle de l'Homme. Car c'est de ce point de vue que je me suis placé en tant qu'auteur. À vrai dire, dans The Lord of the Rings, j'ai plutôt osé assumer le rôle du traducteur (fictif, bien sûr), considérant le récit comme une œuvre humaine, de notre monde, mais datant d'une période très ancienne. Logiquement, ma vision du monde doit donc s'y retrouver quelque part dans ses «profondeurs métaphysiques» (mais il ne s'agit pas d'une allégorie).

Il est vrai toutefois que je n'ai pas été complètement au bout de cette idée. Effectivement, si j'avais été totalement réaliste, les Peuples Libres auraient utilisé l'Anneau et placé un nouveau Sauron en Barad-dûr à la place de l'autre (je fais d'ailleurs cette remarque dans la préface de l'édition anglaise). Or, il n'y aurait là plus vraiment d'histoire à raconter... J'ai toujours dit qu'une des qualités du conte de fées était le désir qu'il inspire, plutôt que sa relation avec le réalisme ou la vraisemblance.

Vous voulez enfin connaître les œuvres littéraires qui m'ont marqué.

Cette question est difficile. Je lis très très peu de «littérature». Sinon, je ne la lis pas pour cette raison (cette étiquette m'a toujours paru erronée). Les œuvres qui ont marqué ma vie ont dicté, dans une large mesure, ce que je suis devenu professionnellement parlant. Bien sûr, j'ai adoré, étant jeune, le Red Fairy Book d'Andrew Lang. C'était, sauf erreur, le seul de la collection où il y avait des dragons! Plus ces créatures me terrifiaient, plus je les désirais. Plus tard, l'épopée finnoise du Kalevala m'a enchanté à un point tel que j'ai eu le goût d'en produire une moi-même (sans oublier la beauté et la dignité de l'œuvre de Virgile). Si vous ne le saviez pas, les premiers balbutiements de ce qui est devenu le Silmarillion étaient sous la forme d'une épopée que j'attribuais à l'Angleterre (bref, j'étais finalement jaloux des Finnois).

C'est cependant la vieille poésie germanique, notamment en anglo-saxon, ma spécialité philologique, qui caractérise toujours le mieux mon univers. La dignité du ton et la cohérence du style de l'auteur de Beowulf, par exemple, restent pour le moi le meilleur des modèles. Cela dit, le poète William Morris n'a pas fait si mal non plus et mis à part celui-ci, que je nommerai seulement si on me force à donner un nom, il n'y a aucun auteur moderne ou contemporain qui m'a influencé le moindrement.

Espérant que cette lettre retardataire vous trouve toujours bien disposé à mon égard,

Sincerely,

JRRT



Cher monsieur. Tolkien,


Votre réponse datant d'un an et demi, je me sens si ingrat que je voudrai me cacher dans un trou de hobbit! Je vous présente de sincères excuses. J'ai dû répondre à de nombreux défis que la vie a placés sur mon chemin, et, ma foi... je n'ai pu trouver ni le temps ni l'énergie de pratiquer mes passions et de correspondre avec vous. Je suis encore jeune, et j'ai dû privilégier ma vie de famille avant tout.

Je vous sais indulgent; j'ai d'ailleurs noté cette qualité dans vos échanges sur Dialogus. J'espère que vous me pardonnerez ce manque de politesse, car vous êtes le seul auteur pour qui j'aie une affection particulière (je me suis toujours intéressé aux œuvres plutôt qu'aux artistes). La patience, la gentillesse, la modestie et la rigueur qui caractérise vos textes vous rendent très sympathique à mes yeux.

C'est pourquoi je tiens, en premier lieu, à vous remercier chaleureusement pour les explications que vous avez fournies sur le site, à moi et à d'autres, dévoilant ainsi quelque peu vos principes et vos méthodes de travail. Sachez que vos réponses ont été lues avec beaucoup d'agrément.

En second lieu, je voulais à vous faire part, si vous le souhaitez encore, de quelques questions.

Par simple amusement: vous avez avoué à certains lecteurs avoir avorté une tentative de suite du «Seigneur des Anneaux». Pouvez-vous me dire quelles étaient vos idées avant d'abandonner?

Plus sérieusement: pourquoi avez-vous traduit en anglais les noms propres originairement en westron? Pourquoi ne pas avoir essayé de reproduire leur phonétique? Ma question est peut-être stupide, mais je n'ai pas encore étudié la linguistique (ce que je ne manquerai pas de faire au moment opportun).

Enfin, j'aimerai vous laisser quelques impressions ressenties à la lecture du «Seigneur des Anneaux».

Je n'ai pas trouvé dans vos courriers de référence à l'humour. Je tenais donc à vous faire part du plaisir que m'ont procuré les nombreuses petites touches comiques de la trilogie (principalement «La Communauté de l'Anneau»). J'ai beaucoup apprécié leur subtilité, ne devinant certaines d'entre-elles qu'après relecture, ce qui m'a permis de jouir plusieurs fois de vos livres! (Par exemple: Frodon et Gandalf espionnés par Sam. On imagine sans peine, quand ses cisailles se taisent, son visage sérieux et attentif, près de la fenêtre... Cette image est tordante lorsqu'on la confronte à la gravité de la conversation!)

Par contre, je n'ai pas aimé, sur les cartes, les chaînes montagneuses enclavant le Mordor. Leur forme rectangulaire et ininterrompue ne me plait pas. Une ligne plus aléatoire et discontinue pouvait-elle être protégée, çà et là, de murailles infranchissables?

J'ai trouvé le Conseil d'Elrond passionnant à lire, à haute voix surtout! Ne regrettez pas d'en avoir trop divulgué dans ce chapitre (comme je l'ai lu quelque-part). Vous gardez suffisamment de mystère dans votre œuvre pour vous permettre ces éclaircissements.

Voilà pour mon courrier très très retardataire... Si vous avez le courage d'en balayer la poussière vous y trouverez l'éclat d'une flamme que vous avez fait briller. Vive les mondes imaginaires et à bientôt j'espère.

Bien à vous,

Stéphane



J. R. R. T.
12 Merton Street
Oxford, UK


Cher Stéphane,

Vous me voyez fort heureux de recevoir une nouvelle lettre de votre part. Vous lire et correspondre avec vous m'a en effet toujours été d'un grand plaisir. Vous savez maintenant mon opinion au sujet des retards, s'ils en sont vraiment, de sorte que je n'en dirai rien à propos du vôtre, sous peine d'hypocrisie...

La suite de «The Lord of the Rings» m'a occupé un peu pendant les années 1950, et sauf erreur je m'y suis remis une fois vers la fin de la décennie suivante. J'avais intitulé cela «The New Shadow», et je n'ai écrit que quelques pages. J'y mettais en scène un vieux Gondorien nommé Borlas, en fait un des fils de Beregond, et Saelon, un jeune homme que le vieux avait pris sous son aile dans son jeune âge, après l'avoir attrapé à voler des pommes dans son verger. Ces deux avaient une discussion plutôt métaphorique et confuse sur la vie, les arbres, les Orques et la morale des Hommes. Cela me permettait de mettre en contexte ce qu'était Gondor sous le règne d'Eldarion, fils d'Aragorn Elessar, quelque cent-cinquante ans après la chute de Sauron. En effet, les Hommes se lessent rapidement d'être dans la paix et le bonheur. J'imaginais donc ce Gondor tardif avoir facilement oublié la souffrance de la Guerre de l'Anneau et être le théâtre de manigances politiques, de sectes occultes et de jeunes garçons jouant aux Orques. J'aurais donc pu écrire quelque chose comme un thriller, mais ça n'en valait pas la peine et je le pense encore.

J'ai traduit tout le Westron en anglais d'abord pour cette raison que je croyais mon public plus apte à poursuivre la lecture si je le rassurais constamment avec le confort familier de sa langue maternelle. J'en demande beaucoup déjà avec l'étrangeté de l'elfique. À ce sujet, justement, cela me permettait aussi d'accomplir un objectif narratif plus subtil, à savoir faire correspondre le point de vue du lecteur avec le point de vue des Hobbits protagonistes, qui ne connaissent pas plus ces langues étrangères (elfique, entique, langue de Mordor, etc) que le lecteur (Frodo et Bilbo étant des exceptions).

Enfin, laissez-moi vous exprimer toute ma reconnaissance en ce qui concerne votre commentaire sur mon humour. Je considère avoir réellement un sens de l'humour particulier, mais il est généralement plutôt gamin -pensez à Bombadil. Il aura du moins eu du succès avec mes enfants! J'arrive encore à rire du Girabbit (une girafe à tête de lapin) dans le jardin de Mister Bliss et mes histoires, non écrites, du malin Bill Stickers que l'agent de police Major Road Ahead (son nom vient d'une simple signalisation routière) n'arrive pas à attraper. Qu'avez-vous pensé de Tom Bombadil? Je pense en tout cas que vous pourriez apprécier mes contes comme Farmer Giles of Ham ou, justement, Mister Bliss.

Je dois vous laisser maintenant: mes vieux doigts commencent à taper avec difficulté (j'ai dû reprendre deux fois l'écriture de ma lettre). Sachez cependant que je répondrai volontiers et avec grand plaisir à toute autre lettre portant votre nom -peu importe quand je la recevrai!


Sincerely,


JRRT



Cher monsieur Tolkien,


Décidément, nous sommes voués à une correspondance insolite, celle de gens qui ne se soucient pas du temps qui passe et continuent leurs échanges parcimonieux mais fertiles. Voilà plus de trois ans maintenant que ma première missive vous est parvenue, et je dois avouer ne pas avoir vraiment résolu la question qui fut notre premier sujet de discussion, à savoir l'essence et la direction que peuvent emprunter une œuvre athée.

Malgré cela, j'ai progressé dans mon travail sans me soucier de cet aspect, réservant mes efforts dans la création de mon univers. Aidé profitablement par des scientifiques de tout bord, je suis emporté, un peu comme vous l'avez été (vous l'écrivez parfois dans vos courriers), par ce monde qui se ficelle souvent de lui-même, en fonction des phénomènes naturels des sciences que j'étudie avec le plus grand plaisir mais aussi avec beaucoup de sueur et de temps. J'ai l'impression que le démarrage est maintenant bien amorcé; mais le bout du chemin, où l'on s'assoit en retirant ses chaussures dans son confortable trou de hobbit, me semble aussi loin qu'il est possible, et cette vision me procure autant de plaisir que d'angoisse. Mais je prends un grand bonheur à toute cette création qui me procure la satisfaction de voir germer quelque chose de neuf et d'insolite, de plausible, je l'espère, reflet de notre terre et en même temps si exotique. Je jubile intérieurement car je connais la qualité de mon labeur, et lorsqu'elle éclatera au grand jour, elle fera, je l'espère, rêver grand monde. Mais j'en suis le premier jouisseur, et j'ai la joie de la voir naître, évoluer, s'enrichir comme par magie, sans que personne ne se rende compte vraiment de sa nature, pas même ma femme qui m'écoute patiemment lors mes rares abandons.

Ma situation familiale s'est grandement stabilisée: j'ai un fils et deux beaux-fils que j'aime énormément, une femme adorable et folâtre. Le temps semble être le seul à vouloir me tourmenter, m'éloignant de cette création par tous les moyens! Le travail, les enfants, les sorties, le bricolage... Que sais-je? Le temps est plus innovant que moi pour me tourmenter, sa jalousie possessive m'écarte de mon œuvre; mais je suis têtu, et je profite des moindres faiblesses de l'ennemi. Quand il me croit endormi, je me lève furtivement pour taper quelques idées sur mon ordinateur, ou même noter une brève pensée. Quand il me croit employé à quelque tâche, mon esprit bouillonne d'idées en germination. Quand il déchaîne le bruit et le mouvement autour de moi, ma concentration inébranlable me permet de progresser quelque peu. Et parfois, quand d'autres travaillent pour moi, répondant à des questions difficiles, m'offrant leurs avis éclairés, de grands progrès lui passent sous le nez. La fatigue, seule, me freine parfois complètement, et alors, je recharge mes batteries en lisant quelque chose de nouveau.

Mais votre trilogie aura toujours, pour moi, la valeur du drapeau planté en haut du sommet artistique de l'œuvre honnête, subtile, irréelle mais presque concrète dans sa profondeur et sa richesse. Aucune autre lecture n'a eu cet impact sur moi, même si beaucoup m'ont enchanté et inspiré à divers degrés. De plus, il faut reconnaître que la qualité stylistique des auteurs de science-fiction et de fantasy, en francophonie du moins, s'est affaiblie de manière regrettable. À moins que, découragé par tant de médiocrité ou de traductions ratées, dépassé par tant d'ouvrages pour si peu de vertu, je sois passé, généralement, à côté de celles qui valaient le coup.

En réponse à votre dernier courrier, je dois admettre, par franchise, que je n'ai pas vraiment prisé la lecture de «Farmer Giles of Ham». Un livre bien écrit, certes, mais loin, très loin de tout ce qui m'a touché dans «Le seigneur des anneaux», et dans une moindre mesure, dans «Bilbo le hobbit», Je ne suis pas parvenu à aimer vos autres essais que j'ai trouvés en médiathèque, ni le «Silmarillon» qui m'a ennuyé. N'en prenez pas ombrage! Car au moins, une partie de votre œuvre m'a affecté au point d'orienter et d'inspirer pour une grande part tout ce que j'écris. Du moins, si je m'écarte beaucoup de votre univers si particulier, j'ai toujours en moi le soin que vous avez porté à la création de ce monde et à la qualité de votre style, et cela a rendu plus sévères encore les exigences artistiques que je me suis fixées.

Pour ce qui est de Tom Bombadil, j'avoue n'avoir pas grand-chose à dire. Il fait partie des éléments intéressant de votre ouvrage, et j'aime beaucoup son intervention. Mais il ne me plaît ni plus, ni moins que beaucoup d'autres personnages du «Seigneur des anneaux». Je le trouve assez exotique et mystérieux, sympathique, un peu agaçant, et je ne regrette pas sa présence dans vos livres.

À propos du «Seigneur des anneaux», par curiosité, je souhaite vous poser une question. Au conseil d'Elrond, il est dit par Gloin qu'un messager du Mordor était venu mander des renseignements sur les Hobbits, de quelle espèce ils étaient et où ils demeuraient. Je trouve cela logique. Par contre, qu'un tel messager fasse part de l'anneau et demande qu'il lui soit rendu semble assez imprudent de sa part, et je trouve étrange que Sauron, si subtil en politique, ait pris ainsi le risque qu'un nain, ou Dain lui-même, prenne et utilise l'anneau ou qu'il révèle aux Hobbits toute son importance. Car les nains de la montagne ne sont pas assez stupides pour croire qu'un anneau recherché aussi diligemment par Sauron ne puisse être qu'une bagatelle, preuve en est faite par la suite. Sauron n'a-t-il pas là fait preuve d'un manque singulier de sagacité? N'aurait-il pas mieux fallu qu'il cherche par lui-même la Comté et trouve l'anneau en limitant les intermédiaires ou en cherchant ceux qui auraient été dans l'incapacité de retourner l'anneau contre lui?

Il ne reste maintenant qu'à vous dépêcher, comme de coutume, ma gratitude pour l'enseignement que vous m'avez apporté à travers votre art.

A bientôt, ou bientard,

Stéphane


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