Conjonctures sur les sources
       
       
         
         

khagnajournal@yahoo.fr

      Cher Maître Tolkien,

Connaissant votre carrière de professeur d'anglo-saxon, je voudrais savoir si vous vous êtes directement inspiré de certains textes mythologiques. Beren Erchamion, à la main unique coupée par les crocs de Carcaroth, ressemble furieusement à Tyr devant Fenrir. De même, le personnage de Smaug (avec la désolation qui l'entoure) est-il inspiré par le dragon à la fin du Beowulf ? Y a-t-il d'autres références plus ou moins manifestes, tant au Kalevala qu'aux rares vestiges anglo-saxons, ou des mythes islandais?

Sincèrement,
votre dévoué lecteur,
Wolfram.

 

       
         

John R.R. Tolkien

      Cher monsieur,

L'inspiration est rarement directe ou, disons-le autrement, consciente. D'accord, les noms des nains dans The Hobbit sont norois (au fait, le nom de Gandalf, Gandalfr, est le nom d'un nain) et ma «source» principale est effectivement Beowulf. Votre remarque d'ailleurs sur Smaug est pertinente, bien que je me demande si je ne le dois pas davantage à Fafnir. Mais je ne fais que piger dans un univers que je connais (incluant le Kalevala, en effet) comme n'importe quel conteur se nourrit d'une tradition. Et bien que l'anneau des Nibelungen ressemblent étrangement à l'Anneau Unique, les deux sont ronds et là se termine la similitude (je vous traduis ici quelque chose que j'ai déjà écrit il y a longtemps).

Sincerely,
JRRT

PS: Puis-je vous tarabuster un tout petit peu avec mon vice de philologue? Croyez-vous que quelque chose peut ressembler «furieusement» à une autre?
         
         

khagnajournal@yahoo.fr

      Cher maître,

C'est avec plaisir que j'ai lu votre réponse, et je m'excuse de ne l'avoir lue moi-même que si tard, il y a bien un mois (mais il est vrai que répondre plus tôt vous eût dérangé dans vos travaux mythologiques ou vos cours à Oxford)!

Si j'ai plus pensé au dragon - anonyme - du Beowulf qu'à celui - nommé - du trésor des Nibelungen, Fafnir, c'est qu'en un temps vous fîtes autorité en la matière, de par l'obtention de votre chaire, et votre essai sur cette oeuvre fondamentale. D'ailleurs, seriez-vous capable de m'indiquer si cette oeuvre est disponible en traduction française? Pensez-vous que votre interprétation fasse encore autorité, avec le formidable développement de l'analyse des mythes qui, bien que née de notre côté de la Manche, n'aurait pas manqué de vous combler de joie?

Bien entendu, vous accuser de plagiat sur le motif du dragon gardien de trésor comme sur celui de l'anneau maudit serait du pur aveuglement: non seulement, en tant que mythographe moderne, vous avez permis à ces mythes de renaître, mais en plus ce droit ne peut vous être nié; il est moins légitime en revanche que certains autres littérateurs établissent une mythologie particulièrement en vogue dans l'enfance actuelle, sans une base traditionnelle, ni même littéraire (je parle des aventures d'un certain H. P., si jamais vos enfants ou petits-enfants venaient à vous demander de leur lire cette histoire qu'ils préfèrent aux contes de la Middle-Earth...)

Enfin, pour ne pas abuser plus longtemps de vos moments de loisir, je voudrais justifier l'emploi de l'adverbe furieusement: cette furie est l'enthousiasme du lecteur de voir s'établir, miraculeuse, sortie de nulle part, l'analogie entre deux récits tout aussi exaltants, la geste de Beren comme l'enchaînement du Loup Cosmique. Bref, un emploi en forme d'hypallage, si vous acceptez cette petite pédanterie...

Je suis disposé à toute autre curiosité de votre part... ce m'est un grand honneur que de me voir l'objet de l'attention d'un auteur de Mythes de notre monde dit moderne...

Avec affection,

Wolfram