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Feamelwen 
écrit à

John Ronald Reuel Tolkien


Arda et l'orgueil


    Bonjour à vous, cher Mr. Tolkien!

Je suis extrêmement honorée de vous écrire, à vrai dire, vous êtes mon écrivain préféré! J'ai commencé par lire «La Communauté De L'Anneau» quand j'avais 12 ans, et depuis (j'ai maintenant 17 ans), mon admiration pour votre oeuvre ne s'est pas démentie. La lecture de vos livres me projette dans un autre monde, où cependant les hommes vivent les mêmes bonheurs et les mêmes peines que dans le nôtre...

J'aimerais vous poser quelques questions sur certains des personnages de La Terre du Milieu. Je commence par Erendis, la «femme du navigateur». J'avoue que j'aime beaucoup ce personnage, et j'ai beaucoup de compassion pour son destin. Je pense qu'en lisant son histoire, on ne peut s'empêcher de soutenir soit son point de vue, soit celui d'Aldarion. J'avoue que je la considère, excusez-moi si les termes semblent un peu déplacés, comme la première féministe d'Arda. Et je m'étonne d'autant plus que certaines personnes puissent vous traiter de misogyne! Il suffit de lire certains des discours d'Erendis pour savoir que vous comprenez les femmes, ces discours sont si furieusement vrais! Mais que représentait vraiment pour vous ce personnage? L'aviez-vous conçu comme une femme qui remet en question le pouvoir tout-puissant des hommes, ou est-elle tout simplement victime de son amour pour Aldarion?

J'aime tout particulièrement ce discours d'Erendis : «À Numenor, les Hommes sont des Demi-Elfes, et les hommes de qualité tout particulièrement; ils ne sont en fait ni l'un ni l'autre. Ils sont comme abusés par la longue existence qui leur a été concédée, et ils flânent de par le monde, enfants en esprit, jusqu'à ce que l'âge les rattrappe -et nombre d'entre eux abandonnent alors leurs jeux du dehors pour se livrer, dans leurs maisons, aux jeux d'intérieur. De leurs jeux, ils font toute une affaire; et les affaires importantes, ils les traitent en jeux. Ils se veulent tout à la fois gens de savoir-faire et de savoir, et des héros par-dessus le marché, et les femmes sont pour eux ce qu'est le feu dans l'âtre -quelque chose qu'il incombe à d'autres d'entretenir jusqu'au soir, lorsqu'ils reviennent, las de leurs jeux.»

Je crois vraiment que votre grande qualité, c'est de ne pas idéaliser ce monde que vous avez conçu. Dans beaucoup d'oeuvres de fantasy, les héros sont sans tâche, et les vilains -abominables sans concession. Alors que dans Arda, les personnages sont «humains» (même ceux qui ne le sont pas...), ils ne sont pas parfaits. Par exemple les Elfes, créatures quasi-parfaites, ont un défaut très visible: l'orgueil... Thingol, un des plus sages des Anciens rois Elfes, ne veut pas céder sa fille à Beren par jalousie, par dédain et par peur, et provoque ainsi leur triste destin. Turin, ce grand guerrier de la maison d'Hador, ruine le royaume de Nargothrond par orgueil. Turgon, un de mes personnages préférés, se croit invincible, ne veut pas écouter le conseil d'Ulmo, et provoque ainsi la chute de Gondolin. Maeglin trahit sa cité poussé par son amour à sens unique pour Idril, et on ne peut s'empêcher de le prendre en pitié, malgré son noir méfait. Fëanor, le plus grand des Elfes du Premier Age, est aussi hautain, cruel et égoïste. Je me demande pourquoi tant de bons projets échouent à cause de l'orgueil, est-ce pour vous le pire défaut de la nature humaine?

Je sais que votre personnage préféré du «Seigneur des Anneaux» est Faramir, mais quel sont vos personnages préférés du Premier et du Second Âge d'Arda? Mes préférés sont Erendis, Turgon, Finrod Felagund, Tuor, Idril, Earendil, Beleg, le Valar Ulmo...

Voilà, merci d'avoir lu ma lettre qui était assez longue et confuse, je le sais. Ah, j'oubliais que j'avais une dernière question pour vous concernant vos propres goûts: quels auteurs vous ont le plus influencé dans votre jeunesse?

Merci pour tout ce que vous avez écrit, vous êtes un auteur qui allie diverses qualités dans votre oeuvre: de la magie, une certaine tristesse, de la grandeur... Enfin, pour moi, vous êtes un des meilleurs écrivains du XXème siècle. Merci, merci, merci!

Fëamelwen, une grande admiratrice.


J. R. R. T.
12 Merton Street
Oxford, UK

Dear Fëamelwen,

Veuillez tout d'abord pardonner le retard impardonnable de cette réponse qui vous parvient de nombreux mois après votre lettre. Je n'insulterai pas votre intelligence en vous demandant de croire quelque excuse invérifiable pour vous. Je suis vieux, la santé n'est pas toujours au rendez-vous et il y a des périodes où j'ai de la difficulté à écrire des lettres. C'est la réalité de la vie qui tire à sa fin! J'ai cependant tenu à terminer dès que possible cette réponse pour vous que j'avais déjà commencée, car j'ai beaucoup aimé votre lettre, pour laquelle je vous remercie grandement.

Vous êtes une lectrice attentive et perspicace. Je n'ai jamais pu terminer l'écriture de l'histoire d'Erendis, mais je suis heureux que le peu que le récit ait à offrir vous plaise. Sachez bien qu'il n'y a pas d'intention particulière ou de message de ma part avec ce personnage et que ce n'est pas une histoire féministe. N'oubliez pas que la tragédie dépend davantage de la personnalité et des défauts d'Aldarion et d'Erendis que de leur sexe! Pour tout dire, cette histoire me plaît bien car elle raconte, pour une rare fois, la royauté numénoréenne, quelque chose que je n'ai jamais fait en détail. Pour ce faire, j'ai eu évidemment besoin du point de vue d'Erendis. Je vous avouerai que j'ai beaucoup aimé découvrir ces événements à travers ses yeux.

Votre remarque sur les défauts des personnages est très pertinente. Il est d'une évidence souveraine que personne dans mes récits ne peut être moralement parfait, car ce sont des individus, non pas des avatars, des symboles, des archétypes, des allégories ou des «leçons» à suivre. S'il est une chose, mon legendarium est nourri par le drame humain de la Déchéance et je dois cela à mon éducation profondément catholique. Même les Elfes sont Déchus, vous en nommez des exemples patents. C'est exactement là que tous les personnages, peu importe les différences raciales et biologiques au bout du compte secondaires, sont «humains», comme vous l'avez si bien vu.

Les personnages des Jours Anciens qui m'ont toujours le plus ému appartiennent à deux des récits qui forment, avec The Fall of Gondolin, le pilier de ce qui est devenu le Silmarillion depuis très, très longtemps: Beren et Lúthien, et Túrin Turambar. Ces noms sont si lourds d'histoire, de tragédie et de sens que je ne vois pas ce que je pourrais rajouter...

Enfin, il n'y a jamais eu un auteur qui m'a influencé comme nous l'entendons en littérature moderne. Ce que je peux dire, cependant, c'est que dans ma jeunesse, le seul qui a réellement su m'émouvoir fut Andrew Lang avec ses livres de contes, particulièrement le Rouge. À la fin, on pouvait lire cette histoire de Sigurd et du dragon Fafnir... Voilà mon premier contact avec les légendes nordiques, un monde aussi infiniment désirable qu'il pouvait être effroyable!

Espérant que cette lettre ne vous trouve pas trop déçue et fâchée du trop long retard,

Sincerely,

JRRT

PS: Portez-vous un nom formé d'éléments elfiques? Je le traduirais par «l'Amoureuse» (littéralement, la Dame à l'esprit d'amour -- fëa, esprit; mel, amour; wen, dame).
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