La beauté de Zorrino
       

       
         
         

Paul Laurendeau

      J'aimerais poursuivre la question initialement introduite par la correspondante précédente. Sans être homosexuel vous-même, ne croyez-vous pas avoir déjà suscité l'amour chez un homme ou un jeune garçon. L'exemple qui me vient à l'esprit c'est Zorrino, le jeune guide péruvien qui vous fit accéder au temple du soleil. Outre son incroyable beauté, magistralement rendue par un trait de plume éblouissant qui fusionne, discrètement mais sans concession, l'angélisme le plus mièvre et la sensualité la plus torride, il y a aussi son attitude. Quand vous le sauvez de son humiliante situation de petit marchand d'oranges brutalisé par des machos primaires, il a pour vous un coup de foudre profond et immédiat. Ah, vous vous comportez comme un parfait gentleman. Il n'y a strictement rien à redire. Fraternel, vous voyez bien à maintenir la "bonne" distance, jusqu'au point même de l'infantiliser un petit peu, notamment quand vous lui faites don de cette médaille sacrée qui lui vaudra la grâce de l'Inca. Mais alors lui, il est amoureux fou de vous. Il ne se sent vraiment vivre qu'en votre présence. Cette interminable traversée des Andes à vos côtés, à braver les dangers de la jungle et de la montagne, et surtout la terrible colère de ses compatriotes, ce n'est pas de la reconnaissance ça! C'est une passion amoureuse débridée et intégrale. Son amour pour vous nous brûle les yeux à chaque page, comme Pachacamac en personne. Qu'en pensez-vous? Honnêtement... Dites-nous... Nous sommes entre gens éclairés, modernes, et respectueux de la multiplicité des orientations...

Paul Laurendeau
         
         

Tintin

      Bonjour Paul,

Je n'ai pas la prétention d'être un expert en psychologie des enfants et il m'est quelque peu difficile de répondre à votre question. J'avoue que ce que vous avez souligné dans le comportement de Zorrino est très juste: visiblement, mon jeune compagnon de voyage éprouvait beaucoup d'admiration pour moi.

Ce que j'en pense? Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de nous plonger dans une psychanalyse aussi douteuse qu'inutile. J'aime beaucoup les enfants (après tout, je crois avoir réussi à demeurer jeune de coeur!) et, au cours de mes voyages, j'ai eu l'occasion de nouer des relations avec plus d'un. C'est ainsi que Tchang et moi sommes demeurés, malgré l'éloignement, de fidèles amis. Qu'il y ait une part plus ou moins importante d'admiration dans ces relations, je ne le nie pas: après tout, nous avons tous eu, enfants, des modèles!... Je crois que ce que vous voyez comme un "amour" enflammé de Zorrino relève plus de cette admiration du modèle adulte que de la passion amoureuse telle que vous l'entendez...

Bien entendu, je ne peux pas tout connaître des sentiments de Zorrino. Et même si les choses sont telles que vous le dites, qu'est-ce que j'y peux? On peut toujours chercher des mystères, des secrets là où tout est déjà clair...

Salutations,

Tintin
         
         

Paul Laurendeau

      Cher Tintin,

J'apprécie votre franchise et n'y déplore que votre nette tendance à l'esquive qui est le lot fatal des célébrités. La comparaison avec Tchang Tchong Jen est tout à fait pertinente, et je me félicite que vous l'ayez introduite. Il y a là amitié au sens fort et simple. Oui, votre quête tibétaine est un hymne à l'amitié de vous pour Tchang, autant que du capitaine pour vous. La blancheur impitoyable des cimes himalayennes autant que celle de l'écharpe qui vous est remise en pompe à la lamasserie montrent la pureté de cette amitié plus que tout autre chose. Et le surnom de "coeur pur" que vous donnent les lamas rencontre ici celui de "neige du matin" donné à Milou. C'est encore d'amitié qu'il s'agit quand Tchang compatit si empathiquement avec les cris de douleur du Yéti, dont il a été arraché. Il aura ce mot: "Pauvre homme des neiges". Foi quasi mystique dans la quête fraternelle (vous cherchant Tchang), fidélité indéfectible et sincèrement abnégatoire du compagnon (le capitaine bravant sa haine et sa peur de la montagne à vos côtés), reconnaissance impartiale et sereine (Tchang pour le Yéti, par-delà toute la révolte de l'entendement imaginable). Il ne s'agit ici que d'amitié.

Je maintiens que les neiges de l'Himalaya sont de fait à l'antipode de l'autel du soleil. Ramener l'élan de Zorrino pour vous à l'admiration de l'enfant pour l'adulte, c'est tout simplement ne pas voir. La neige éblouit, mais on peut la regarder. Le soleil aveugle. Il nous inonde mais nous le fuyons des yeux...

Paul Laurendeau

 

       

 

       

Tintin

      Bonjour M. Laurendeau,

Je ne peux que constater que ma réponse ne vous a pas totalement convaincu. J'admets que ce qu'éprouve Zorrino pour moi n'est pas de la même nature que l'amitié qui me lie à Tchang. Ceci étant dit, je tiens à clarifier un aspect très important: il faut se méfier de confondre la perception du rapport entre les personnages qu'induit la lecture des récits de mes aventures avec nos rapports tels qu'ils ont été dans la réalité. Mon voyage au Pérou, je ne l'ai pas simplement lu dans le superbe album qu'en a tiré mon ami Hergé, je n'ai pas découvert ses acteurs au fil du récit, mais je l'ai réellement vécu. Que vous tiriez certaines conclusions du récit du "Temple du Soleil", soit. Nombreux sont ceux qui l'ont fait avant vous. De mon côté, je me vois mal porter ce regard de lecteur sur mes propres actions et je ne souhaite pas être à la fois l'objet étudié et celui qui l'étudie! On peut voir de plusieurs façons la relation entre Zorrino et moi-même en se basant sur la bande dessinée et je ne peux pas contredire votre vision des choses. Je ne peux que vous présenter ma vision des choses telles que je les ai vécues... Vous savez, il est parfois difficile d'être prisonnier du personnage qu'on nous a créé!

Salutations,

Tintin

 

       

 

       

Paul Laurendeau

      Dans mon hypothèse, le lien amoureux de Zorrino à vous fut unilatéral. Comme je l'ai initialement signalé, vous vous êtes comporté comme un parfait gentleman. Ne sous-estimez pas votre impact, votre ascendant, votre magnétisme. Mais je m'incline de bonne grâce face à l'économie de votre argument. Vous avez vécu ces événements. Je les ai fantasmés sous la houlette d'Hergé. Et une part importante de mon développement sur Zorrino tient à la beauté de Zorrino, c'est-à-dire, comme vous le signalez fort justement, à ma perception des courbures du dessin qu'en fait Hergé. Saint Louis n'endossa pas tout ce qu'écrivit Joinville, il est donc de bonne guerre que Tintin se distance d'Hergé.

Respectueusement,

Paul Laurendeau