Entrevue avec Tintin

 

     

Tintin et Milou

       

 

       

 

       

Philibert Delapravda

      En tout premier lieu, je désire vous remercier d'avoir accepté de jouer ainsi le rôle du journaliste interviewé pour les lecteurs de Dialogus.

 

       

 

       

Tintin

      Mais c'est un plaisir pour un reporter comme moi de se retrouver ainsi de l'autre côté du micro!

 

       

 

       

Philibert Delapravda

      Vous avez eu une vie très intense, très médiatisée aussi. Vos aventures sont connues et lues dans la plupart des pays du monde et par tous les jeunes de 7 à 77 ans. Vous avez été à l'avant garde des grands événements du XXe siècle et vous avez toujours su conserver la même attitude face à l'adversité, une sorte de sérénité et de détachement envers l'inconnu et le danger que vous deviez affronter. Vous n'alliez pas vraiment à l'aventure, c'est elle qui venait à vous. Comment expliquez-vous une telle attirance de l'aventure à votre endroit?

 

       

 

       

Tintin

      Je ne sais pas s'il s'agit d'une attirance de l'aventure à mon endroit, je dirais plutôt que c'est la conséquence de mon insatiable curiosité! Même s'il y a belle lurette que j'ai exercé mon métier de reporter, il m'en est toujours resté une déformation professionnelle qui me pousse à mettre le nez dans des affaires qui, selon certains, ne me concernent pas!

Voyez ce qui m'est arrivé lors de mon aventure à laquelle Hergé a donné le titre mystérieux de "L'Oreille cassée". Le vol du fétiche au musée me semble une excellente occasion d'écrire un papier, je suis la piste et je me retrouve peu après aide de camp du général Alcazar, au San Theodoros! Croyez-moi, j'étais le plus surpris de tous!

Parfois aussi, je n'avais pas le choix de me lancer à l'aventure, car la vie de mes amis était en danger. Dans "L'Affaire Tournesol", c'est pour libérer ce cher Tryphon que j'ai suivi ses traces jusqu'en Bordurie. De même, c'est bien contre mon gré que je suis retourné au San Theodoros, parce que la Castafiore et les Dupondt étaient victimes du régime de Tapioca, et non pour remplacer celui-ci par un gouvernement d'Alcazar qui, avouons-le, n'a depuis rien fait pour régler les problèmes qui affligent ce pays.

Je dois quand même en convenir, l'aventure est bien souvent venue frapper à ma porte. Aurais-je connu la Syldavie et contrecarré les plans d'annexion bordures si je n'avais pas trouvé par hasard la serviette du Dr Halambique? Aurais-je connu Haddock et démantelé un réseau de trafiquants sans la détestable habitude qu'a Milou de fouiller dans les poubelles? Sans doute pas, si ce n'avait été de ma curiosité... On ne se débarasse pas facilement d'une vocation de Sherlock Holmes!

Après tout, peut-être avez-vous raison: à bien y penser, l'aventure me poursuit où que je sois, même au château de Moulinsart!

 

       

 

       

Philibert Delapravda

      Il est vrai que pour un journaliste, la curiosité est une qualité incontournable, nous pourrions ajouter à la recette votre intuition, ce «cinquième sens» qui vous a toujours si bien servi. Toutefois, vous semblez dire que l'amitié est encore plus importante pour vous que l'aventure? «L'Affaire Tournesol» est un exemple, mais aussi «Le temple du Soleil» et pensons à la puissance de votre rêve dans «Tintin au Tibet». Cette histoire nous donne un magnifique exemple d'amitié et de fraternité humaine où, à moins que je ne me trompe, même le Capitaine ne vous a jamais autant démontré sa solidarité?

 

       

 

       

Tintin

      Comme vous l'avez bien remarqué, on dirait que j'attire l'aventure, et je m'y lance volontiers, mais je dirais que ce n'est pas une fin en soi. Par contre, mes amis sont une vraie famille pour moi et je leur suis entièrement dévoué, je n'hésiterais pas à donner ma vie pour eux. C'est ce qui m'a lancé les sentiers du Tibet à la recherche de Tchang, dont je n'avais plus de nouvelles depuis si longtemps, envers et contre tous. Même si le Capitaine a tenté de m'en dissuader, il m'a heureusement suivi lorsqu'il a vu que je ne changerais pas d'idée. Malgré toute ma volonté, je ne sais pas si je serais parvenu au but sans sa présence. Comme vous le soulignez si justement, je crois que c'est lors de cette aventure que notre amitié a subi ses plus dures épreuves, pour n'en ressortir que grandie. J'en tremble encore lorsque je songe à ce que le Capitaine aurait fait si la Providence ne nous avait pas envoyé Tharkey!

C'est vrai qu'au cours de mes aventures, j'ai connu beaucoup de pays, de villes, mais je crois bien que ce sont d'abord et avant tout les amis que j'y ai rencontré qui ont fait la richesse de ces voyages!

 

       

 

       

Philibert Delapravda

      En effet, je pense également que c'est cela qui fait la richesse et l'éternelle jeunesse de vos aventures, non pas une recherche de l'action à tout prix et de sensations éphémères, mais ces liens qui se tissent tout au long de vos histoires et reviennent chaque fois plus forts. Nous sommes si impatients de revoir le Capitaine, Tournesol, les Dupondt, madame la Castafiore réunis autour de vous, que la trame en devient presque secondaire.

Plusieurs d'entre nous ont un faible pour le Capitaine, personnage bourru, colérique, bon vivant et au couur d'or, j'aimerais que vous nous parliez un peu de cette amitié qui, avouez-le, est plutôt étrange. Je pense à votre rencontre tumultueuse dans «Le Crabe aux pinces d'or» Puis cette merveilleuse histoire du «Secret de la Licorne» Vous auriez pu seulement vous croiser tous les deux, car vous êtes si différents un de l'autre. Qu'est-ce qui vous a soudé de cette manière? Ce n'est tout de même pas seulement la découverte d'un trésor et l'achat de Moulinsart qui vous a réuni ainsi?

 

       

 

       

Tintin

      J'avoue que les circonstances de notre rencontre sont assez étonnantes. À vrai dire, c'est surtout par pitié pour l'esclave d'Allan qu'il était que je lui suis venu en aide. J'avoue avoir regretté ce fardeau qu'il était lorsqu'il a mis le feu à notre barque en pleine mer et a causé notre écrasement dans le Sahara!

On dit que les contraires s'attirent; il faut croire que c'était vrai dans notre cas! Notre traversée du désert - c'est le cas de le dire! - nous a rapproché à travers les épreuves. Je crois que vous saisissez tout à fait bien le caractère du capitaine en le décrivant comme «bourru, colérique, bon vivant et au coeur d'or». Malgré ses défauts - mais qui n'en a pas? - je me suis attaché à lui, il est devenu comme un grand frère pour moi. Les livres d'Hergé peuvent laisser croire au lecteur que tout cela s'est fait très rapidement, mais il ne faut pas oublier qu'entre les épisodes et les péripéties que raconte mon biographe, il se passait des jours, des semaines qu'il ne jugeait pas utile de décrire. Tout ça s'est fait lentement, je crois que nous sommes tellement habitué l'un à l'autre que nous sommes devenus inséparables.

Quant au château, comment aurais-je pu refuser l'invitation du capitaine? Mon appartement de la rue du Labrador, au coeur de Bruxelles, était bien pratique, mais j'en étais absent la moitié de l'année. Le capitaine se retrouvant seul habitant de Moulinsart avec Nestor, il nous a invité à y déménager et c'est de bon coeur que Tryphon et moi-même avons accepté!

Depuis, bien d'autres aventures ont fait de nous ce que l'on pourrait presque appeler une famille...

 

       

 

       

Philibert Delapravda

      Une famille! Oui! C'est l'expression qui illustre le mieux toutes ces interrelations qui vous caractérisent si bien tous ensembles. Je trouve que «Les bijoux de la Castafiore» symbolisent et soudent cette union. Nous assistons pour la première fois à une véritable réunion de famille entre vous tous, à Moulinsart. Il y a là quelque chose de magique et de solennel que j'apprécie beaucoup. Votre ami Hergé s'est surpassé, il a réussi à partir d'un fait assez banal, la disparition des bijoux de madame Castafiore, à créer une sorte de symbiose entre vous tous, une complicité inégalée qui fait de ce livre un petit chef-d'oeuvre.

Ne s'agit-il pas d'une période charnière de votre vie et de celles de vos proches, comme si Hergé avait voulu ainsi répondre à certaines critiques touchant à votre soi-disant insensibilité concernant, entres autres, les questions politiques et sociales des pays que vous visitiez?

 

       

 

       

Tintin

      Période charnière, certainement. De retour du Tibet, je crois que plus que jamais nous avons apprécié le fait d'être réunis ensemble dans le confort et la sécurité de Moulinsart. Bien entendu, l'aventure nous appelle toujours, mais on s'attache à sa demeure, à ses proches, on hésite à quitter tout cela... Mais jamais n'aurions-nous cru que Bianca Castafiore amènerait «l'aventure» avec elle à Moulinsart! Elle nous en a vraiment fait voir de toutes les couleurs (comme l'appareil de télévision du professeur d'ailleurs!). Je crois bien que c'est à ce moment que notre «vie de famille» à Moulinsart s'est enracinée.

J'avoue ne pas comprendre entièrement le sens de votre question lorsque vous dites que «Hergé avait voulu ainsi répondre à certaines critiques» qui m'accusaient d'être insensible aux questions politiques et sociales... Ce qui est certain, c'est que je peux bien me défendre d'être insensible aux questions sociales: par exemple, l'esclavagisme toujours vivant que j'ai découvert avec horreur dans «Coke en stock» m'a bien touché et je l'ai combattu autant que je le pouvais! Il est vrai que le choix d'Hergé de raconter l'épisode des Bijoux de la Castafiore a pu montrer à certains que ma vie n'était pas qu'une succession de péripéties dans un combat contre le mal!

 

       

 

       

Philibert Delapravda

      Vous avez probablement raison, c'est que je cherchais peut-être une explication se situant à l'intérieur de l'époque où se déroule cette aventure, l'ébullition des années 60. C'est comme si votre ami Hergé avait préféré marquer un temps d'arrêt devant cette mouvance sociale assez particulière. En fait, on voudrait toujours dénicher l'explication la plus compliquée aux choses les plus simples.

Vous avez très souvent précédé l'histoire au cours de vos aventures, l'exploration lunaire en est l'exemple le plus frappant, mais il y en a beaucoup d'autres, comme «L'Étoile mystérieuse» où vous avez effleuré pour la première fois la possibilité dâune vie extra-terrestre, même si ce n'était pas encore tout à fait cela. Par contre, «Vol 714 pour Sydney» est beaucoup plus précis et intéressant, car vous avez eu un contact direct, une véritable rencontre du troisième type, avec une civilisation d'ailleurs. Il ne vous reste vraiment aucun souvenir de cette expérience fabuleuse? Après toutes ces années, vous ne pourriez pas nous en dire davantage?

 

       

 

       

Tintin

      Je crois qu'il y a toujours de la place pour les héros, car d'une certaine façon chacun de nous peut être un héros. Voyez comment des personnes comme Nelson Mandela ont porté des causes sur leurs épaules et ont réussi à les faire triompher! Nous sommes tous capables d'influencer le cours des choses quand nous en avons la volonté: l'important est de ne pas rester immobile devant le malheur et l'injustice. Au contraire, il faut passer à l'action, même si nos ressources sont limitées. Et si survient l'échec, on garde au moins la satisfaction d'avoir voulu changer les choses!

J'ai toujours été un éternel optimiste et je crois que notre planète a un bel avenir devant elle. Bien entendu, le monde a changé depuis le début de mes aventures, et pas nécessairement pour le mieux. Les conflits régionaux, les excès du néo-libéralisme et de la mondialisation, la menace du terrorisme, le fossé qui se creuse entre pays riches et pays pauvres, de nouveaux problèmes ont remplacé nos affaires de Soviets et de trafiquants! Malgré tout, je crois que la population en général est de plus en plus consciente de la place qu'elle doit occuper dans la vie publique et qu'elle n'est plus prête à laisser tout le pouvoir entre les mains des politiciens! Deux pas en avant, un pas en arrière, c'est ainsi que le monde va...

 

       

 

       

Philibert Delapravda

      Je reconnais bien votre éternel optimiste qui a toujours si bien caractérisé vos aventures. J'aimerais terminer cette trop brève entrevue sur une note un peu plus anecdotique. Des rumeurs circulent chez Dialogus depuis quelques temps, madame Castafiore et le Capitaine auraient discuté à nouveau de projets de mariage et viendraient s'installer définitivement à Moulinsart? Pouvez-vous nous confirmer cette information? Nous serions heureux d'être les premiers à l'annoncer au monde entier.

Par ailleurs, depuis «On a marché sur la lune» la santé du Capitaine nous a toujours inquiétés, a-t-il définitivement arrêté de prendre son petit verre d'alcool? Le «remède choc» du professeur Tournesol avait-il un effet irréversible?

 

       

 

       

Tintin

      Oh que non, je ne peux la confirmer! Je constate que le dernier numéro de Paris Flash est parvenu à votre rédaction. Mes «confrères» Jean-Loup de la Batellerie et Walter Rizotto ont encore sévi dans ses pages et, une fois de plus, je puis vous assurer que tout cela n'est que pure invention! Il est vrai que la Castafiore est venue nous rendre visite récemment. Or, le maharadjah de Gopal (ou est-ce un autre de ses prétendants?) en a profité pour envoyer à notre hôte, ici-même à Moulinsart, des bijoux qui n'avaient rien à envier à son émeraude. Suivirent quelques entrevues, dont celle de Paris Flash dont les dignes représentants ne tardèrent pas à élaborer une histoire liant le Capitaine au dit collier...

Et rassurez-vous, le capitaine n'a pas perdu ses vieilles habitudes! Heureusement, le traitement du professeur n'était que temporaire et ses effets se sont lentement dissipés à notre retour du San Theodoros, au grand soulagement du capitaine qui a pu retrouver les plaisirs du Loch Lomond...

 

       

 

       

Philibert Delapravda

      Vous m'en voyez ravi! Je voyais mal madame Castafiore prendre lâintendance du Château et surveiller la consommation de Whisky du capitaine puisqu'il s'offre toujours son petit apéro.

 

       

 

       

Tintin

      Le pauvre, il ne s'en remettrait pas!

 

       

 

       

Philibert Delapravda

      Je tiens à vous remercier sincèrement de votre participation à cette entrevue exclusive destinée aux lecteurs de Dialogus. Je sais que vous êtes très jaloux de votre intimité et accordez très peu d'audiences à la presse. Nous l'apprécions énormément.

 

       

 

       

Tintin

      Mais c'est moi qui vous remercie. C'est toujours un plaisir pour moi de répondre aux questions des lecteurs de Dialogus, tout comme aux vôtres d'ailleurs!

 

       

 

       

Philibert Delapravda

      Avant de nous quitter, pouvez-vous nous dire quelques mots sur vos projets dâavenir, vos prochains voyages, enquêtes et reportages? Je sais que vous avez parlé de la planète Mars à un de nos lecteurs, est-ce que cela pourrait se concrétiser à court terme?

 

       

 

       

Tintin

      La planète Mars, je ne crois pas. Il est vrai que, grâce au professeur Tournesol, nous avons été les pionniers de la conquête de l'espace et nous avons ouvert la voie vers la Lune. Je préfère maintenant laisser la place à d'autres explorateurs qui, comme nous l'avons fait en allant vers la Lune, tenteront de relever un nouveau défi en ce début de 21e siècle! Et puis, avouons-le, je suis bien heureux d'être le premier homme à avoir posé le pied sur la Lune, mais ma vocation n'est pas dans l'astronautique!

Rassurez-vous, je garde l'oeil ouvert! Et croyez-moi, avec l'arrivée d'Internet, il est bien plus facile qu'avant de découvrir de nouvelles intrigues et de se renseigner sur celles-ci. Je n'ai aucun projet précis en ce moment; en fait, j'ai très rarement "planifié" mes aventures, ce sont plutôt les événements qui l'ont fait pour moi! Tout de même, un scoop pour vos lecteurs: depuis quelques temps, la Castafiore fréquente un gourou du nom d'Endaddine Akass, et le Capitaine s'est pris de passion pour un H en plexiglas, de «l'Alph-art» paraît-il. Quelques événements louches liés à tout cela m'ont mis la puce à l'oreille et j'enquête discrètement. Je ne puis vous en dire plus pour le moment...

Bien à vous,

 

       

 

       

Philibert Delapravda

      Au revoir et à bientôt, j'espère.