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Jeanne
écrit à

Marie Stuart


Votre vie


    Chère Marie Stuart,

Je sais que le moment est mal choisi à cause de votre colère, mais auriez-vous  l'obligeance s'il vous plaît de m'expliquer votre vie depuis que vous êtes petite et de me raconter comment vous avez tout perdu? Pourquoi votre soeur vous a-t-elle fait cela?

Avec tout le respect que je vous dois,

Jeanne

Très chère Jeanne,

Mais de quelle colère parlez-vous? La reine d'Écosse attend patiemment d'être délivrée de son terrible joug par la mort, son dernier allié. «En ma fin sera mon commencement», je l'ai toujours dit. Je suis sereine. Ma cousine est perpétuellement en colère, pas moi. On est en colère quand on a quelque chose à perdre et je n'ai plus rien.

J'étais reine de France, je suis reine d'Écosse et j'aurais dû être reine d'Angleterre par des procédés généalogiques complexes sur lesquels je ne reviendrai pas. J'ai tout perdu pour diverses raisons. D'abord je n'ai eu comme véritables alliés que ma vénérable mère Marie de Guise, mon premier mari François II et son père Henri II, qui sont tous les trois morts prématurément. De retour en Écosse, je fus seule et je n'ai fait confiance qu'à des traîtres: mes deux autres maris Henry et James, mon frère James et surtout ma cousine, la reine d'Angleterre Elizabeth. C'est elle que j'appelle «ma très chère soeur». Cette bâtarde hérétique m'appelle la catin papiste. Pas en face bien sûr! Tout nous oppose et tout nous rassemble. Je ne suis pas sotte, je sais qu'elle ne veut pas me rencontrer, elle a peur de moi parce qu'elle sait qu'elle m'a volé mon trône, qu'elle a volé ma vie. Elle est montée sur le trône alors qu'elle n'en avait pas le droit. À l'époque, j'étais en France, je n'en ai pas vraiment été informée. Elle a mis sur mon chemin tous les obstacles possibles, m'a tendu maints pièges et je suis tombée dans certains d'entre eux. C'est ainsi que sous prétexte de me protéger d'ennemis inexistants, elle me retient prisonnière depuis dix-huit ans, moi qui n'avais connu que le faste de la Cour de France ou du moins l'amour du peuple en Écosse.

Sa fourberie a eu raison de mon honnêteté, son cynisme de ma pureté. Qu'elle m'achève et que mon calvaire finisse, qu'on se souvienne d'elle comme d'une meurtrière sans scrupules et de moi comme d'une victime, d'une martyre de la Foi! Ma mort, ma vengeance. La mort d'une reine innocente sera sa victoire.

Je précise en fin de lettre qu'Élizabeth est vieille et malade. Peut-être viendront-ils me chercher demain et me mettre sur son trône? De qui se rappelle-t-on à votre époque? De Marie Stuart reine d'Écosse ou d'Angleterre? Ne me dites rien, laissez-moi rêver.

Prenez bien soin de vous,

Marie R.
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