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Anaïs
écrit à
Marie Stuart
Marie Stuart


Vos époux


   

Très chère Marie,

Quelle joie de pouvoir enfin correspondre avec vous! Votre vie qui avait si bien commencé en France s’est bien vite effondrée à cause de votre cousine Élisabeth Tudor. Pour moi, vous êtes la seule reine d’Angleterre, descendante légitime d’Henri VII par sa fille aînée Margaret. Élisabeth Tudor n’est que la fille issue d’un mariage jugé nul par l’Église catholique qui voit en sa mère, Anne Boleyn, une simple concubine d’Henri VIII.

Si vous le permettez, je commencerais notre correspondance en vous parlant de vos époux: est-il exact qu’une très forte amitié vous liait à François II? Aimiez-vous sincèrement ce premier époux? Je sais que vous l’avez toujours soutenu et soigné durant sa maladie.

Je ne comprends pas pourquoi vous avez accepté d’épouser Henry Stewart, lord Darnley. Certains disent qu’il vous rappelait François II. Était-il un homme aimant, galant et courtois avant votre union pour ensuite être aveuglé par son ambition et sa soif d’être plus qu’un simple prince consort, un véritable roi d’Écosse?

Est-il vrai que James Hepburn, comte de Bothwell, vous a forcée à l’épouser après avoir abusé de votre personne? Je pensais pourtant qu’il y avait de l’amour entre vous.

J’espère avoir bientôt l’honneur de pouvoir vous écrire à nouveau.

Respectueusement,

Anaïs


Très chère Anaïs,

Sachez d’abord que je prends un très grand plaisir à vous écrire. Vous êtes ma première interlocutrice du futur et j’avais si peur que l’on ne garde de moi que l’image qu’ont façonnée mes ennemis: une sorcière, une meurtrière. Je ne suis rien de tout ça, j’ai été une grande reine et je mourrai reine. Je n’ai que faire des regards de mépris que m’adressent mes geôliers car ils doivent tous lever la tête pour me regarder dans les yeux. Merci, gente demoiselle, de me rappeler qui je suis et comment je mérite d’être traitée.

Ainsi vous me parlez de mes trois époux. L’Histoire s’est montrée impartiale et se souvient aussi bien de François que de Henry ou de James.

Je commencerai par vous parler de James. Je connaissais lord Bothwell depuis longtemps. Je l’ai rencontré en France, ou du moins il m’a rencontrée. C’est ce qu’il m’a dit, je n’en ai aucun souvenir. Il a toujours été là. En France puis en Écosse. Il n’était que de petite noblesse et il avait l’air rustre. Pourtant il avait un certain charme et un sens très agréable de la conversation. Je l’ai rencontré avant la mort de Henry. Il m’a charmée alors qu’il n’était pas du tout mon type d’homme. Il a patiemment attendu son moment. Après la mort de Henry, les masques sont tombés, il voulait m’épouser, ce que j’ai refusé tout simplement parce qu’une reine n’épouse pas un de ses sujets et parce qu’il était protestant. James a abusé de moi et de ma faiblesse. Je suis tombé enceinte. Une personne de mon rang ne peut pas mettre au monde un enfant sans être mariée. Alors je l’ai épousé en toute hâte avant d’être arrêtée et de connaître la prison, pour la première fois. J’y suis tombée malade et j’ai perdu les jumeaux que je portais. Je ne l’ai jamais revu. Je ne veux plus penser à lui.

Repartons en arrière. Je vais vous parler de Henry. J’avais environ vingt ans quand je me suis résolue à l’épouser. Je cherchais un homme catholique et déterminé à m’aider à rétablir mon autorité en Écosse sans pour autant prendre les devants. Un grand roi catholique aurait fait l’affaire puisqu’il aurait eu mieux à faire que de s’occuper de l’Écosse. Felipe III, Charles IX, son frère Henri ou son frère Hercule ou encore Charles de Habsbourg: les prétendants ne manquaient pas. Le roi de Norvège et celui du Danemark demandaient aussi ma main. Un par un, ils réalisèrent la difficulté de ma mission dans cette indomptable Écosse et ont retiré leurs demandes. Lord Henry Darnley restait un des prétendants sérieux. Anglo-écossais, catholique et descendant de Henry VII par Margaret Tudor, il renforçait un peu plus ma prétention au trône d’Angleterre. J’ajoute qu’il était beau, svelte, plus grand que moi, ce qui est rare, et qu’il dansait et chassait aussi bien que moi. Il m’a séduite. Il était galant et courtois, pour reprendre vos termes. Peut-être me rappelait-il François dans la mesure où il était le premier homme sur qui je posais mes yeux depuis mon retour en Écosse. Je ne me suis pas immédiatement rendu compte de son orgueil, de sa stupidité, de sa couardise et de son ambition démesurée. Ce n’est un secret pour personne que la mort du père de mon enfant fut pour moi un soulagement même si j’eusse préféré qu’elle advînt dans des circonstances moins tragiques.

Enfin François, mon premier mari, est le plus grand amour de ma vie. Je ne peux m’empêcher de poser ma plume un instant. Sachez, demoiselle Anaïs, que plus de vingt ans après sa mort, son souvenir m’est encore douloureux et qu’il appelle toujours quelques larmes. François fut pour moi un ami, un frère, un fils et un merveilleux mari. Personne ne m’a aimée comme lui, personne ne m’a soutenue et comprise comme lui. Et je l’aimais en retour. J’étais si jeune. Je lui reprochais de ne pas me suivre dans mes chevauchées et il faisait tous les efforts du monde pour me plaire, malgré sa santé fragile. Nous avons vraiment eu une enfance heureuse et un beau mariage. Ma vie eût été si belle si Dieu ne l’avait rappelé à Lui si jeune.

De la jeune dauphine à la prisonnière, j’ai interprété de nombreux rôles. J’ai été séduite par Darnley et prise contre mon gré par Bothwell. Je nie avoir réellement aimé l’un ou l’autre. Je n’ai aimé que mon petit François. Lui seul a su me rendre heureuse.

Dans l’attente de vous écrire à nouveau,

Marie Stuart, reine très catholique d’Écosse, reine douairière de France et reine légitime d’Angleterre et d’Irlande.


Très chère Marie,

Je suis ravie de constater que, même si votre union avec François était au départ un mariage arrangé, il y a eu des liens très forts que l’on peut considérer comme de l’amour. Je sais que vous avez l’accompagné tout au long de la terrible maladie dont il souffrait beaucoup. Est-il exact que la reine mère Catherine de Médicis vous a accusée d’être responsable de la mauvaise santé de François? Selon elle, vous auriez eu un tempérament amoureux trop violent envers son fils. N’était-elle pas seulement jalouse que François vous préférât à elle? Comment François a-t-il vécu la conjuration d’Amboise, organisée en mars 1660 par des nobles protestants qui voulaient l’enlever?

Vous me dites avoir perdu vos jumeaux à cause d’une maladie. Or le bruit circule selon lequel vous auriez volontairement provoqué un accouchement prématuré afin de les perdre, ne voulant point de ces enfants. Est-ce la vérité? En tout cas, je comprends tout à fait votre tristesse lorsque vous avez réalisé que James, qui était alors si présent, avait abusé de votre confiance en vous forçant à l’épouser. D’autant qu’il a pris la fuite alors votre Majesté était prisonnière!

Mes amitiés,

Anaïs


Très chère Anaïs,

Quel bonheur de recevoir à nouveau des questions de votre part.

Mon mariage avec François fut une bénédiction. Ma grand-mère Antoinette qui m’a accueillie en France me l’avait bien fait comprendre: il vaut mieux comme beau-père Henri II que Henry VIII. Avec tout le respect que je dois à feu mon oncle Henry et à sa très chère fille, les Valois n’ont vraiment rien à envier aux Tudor.

Mon petit François a toujours été malade. Il vivait avec sa maladie. Nous luttions ensemble contre elle. Madame Catherine et moi avons eu de bons rapports jusqu’à la mort du bon roi Henri. Elle avait assez à faire avec Diane pour me laisser tranquille. De plus je n’étais qu’une enfant. Seulement, Madame Catherine avait le souci permanent de faire prévaloir l’intérêt de ses enfants. Une fille de marchand passe son temps à marchander. Passer de reine à reine mère ne lui a pas plu et elle s’est mise à me jalouser. Il y avait sans doute des raisons, j’étais le centre de la Cour, entourée de ma famille, les Guises, de mon petit François, le roi, et de ses frères et sœurs qui me portaient tous dans leur cœur. Charles, Henri, Élizabeth, Claude et Hercule étaient ma famille la plus proche. Madame Catherine n’était qu’une vieille femme jalouse comme j’en ai croisé d’autres dans ma vie, à commencer par ma cousine. Elles se plaisent à salir mon image. Mais le Seigneur dans Sa grande clairvoyance reconnaîtra les Siens. De plus, François me l’a toujours dit: c’était Henri le petit préféré de Madame Catherine et elle ne s’en cachait pas.

En ce qui concerne la conjuration d’Amboise, ce fut, je pense, l’épisode le plus douloureux de la courte vie de mon mari. Point tant l’arrivée des conjurés qui voulaient notre mort que leur massacre et leur exécution sur la place publique, à laquelle nous fûmes obligés d’assister. Ce ne fut pour ma part pas la dernière fois que je vis couler le sang des condamnés. Nous étions trop jeunes pour comprendre que l’on puisse en vouloir à la vie du couple royal et François n’était pas fait pour la politique. Cet épisode est un très mauvais souvenir.

Pas aussi mauvais, cela dit, que la perte des jumeaux lors de ma première incarcération. La peur, la maladie, la fatigue, les efforts inconsidérés et les mauvais traitements furent à l’origine de ma fausse-couche. Jamais je n’aurais tenté de perdre le fruit de mes entrailles, un enfant de sang royal. Une reine régicide, c’est une absurdité! Demoiselle Anaïs, faites-moi plaisir, n’écoutez pas les bruits qui courent, ou alors ne m’en faites point part. Si les hérétiques veulent salir mon image, qu’ils y aillent, mais que ces bruits ne remontent à mes oreilles, je suis bien assez seule et bien assez triste comme cela. Et je suis bien heureuse que James ait pris la fuite, je préfère purger ma peine injuste seule qu’en sa compagnie.

Je terminerai ma lettre en vous demandant une faveur: pourriez-vous me dire comment se porte la famille de France, aujourd’hui, en 1587? C’est un peu ma famille. Et vous vous doutez bien que jamais on ne me donnera de ses nouvelles.

Merci à l’avance,

Dans l’attente de vos nouvelles,

Marie


Bien chère Marie,

Merci beaucoup pour vos réponses à mes questions. C’est un vrai plaisir que de correspondre avec vous. Je serais ravie de vous donner des nouvelles de la famille royale de France: sachez qu’à cette date, seuls Henri, Marguerite et la reine mère sont encore en vie. Élisabeth que vous avez dû connaître avant son mariage avec le roi d’Espagne est morte en couches en 1568. Il en va de même pour Claude qui a accouché de jumelles en 1574. Elle s’est très mal remise et est décédée au début de l’année 1575. Charles, qui avait succédé à François II, est mort de la tuberculose en 1574. Le fils favori de Catherine, Henri, lui a succédé. Hercule-François a été pressenti pour épouser votre cousine Élisabeth, qui avait engagé des pourparlers avec la France bien que le duc d’Alençon eût l’âge d’être son fils. Au dernier moment, Élisabeth renonça à cette union. Hercule-François est décédé en 1584. Votre cousine a même envoyé une lettre en France, dans laquelle elle faisait part de sa douleur face à la mort du dernier fils de Catherine. Le roi de France, Henri III, est marié depuis l’année 1575 avec Louise de Lorraine. À ce jour, il n’y a toujours pas d’enfants au sein du couple. Le problème de la succession au trône est ouvert. Le plus proche cousin du roi se trouve d’être Henri III, roi de Navarre, qui a épousé Marguerite en 1572. L’ennui est que le roi de Navarre est protestant et la France, catholique, ne se voit pas avec à sa tête un souverain protestant. L’union de Marguerite est également stérile.

Sachez enfin que, même si Henri fut le fils favori de Catherine de Médicis, elle lui a donné bien du chagrin. Avant son mariage avec Louise, Henri était fou amoureux d’une certaine Marie de Clèves, mais Catherine estimait que la jeune femme n’était pas assez bien pour son fils. Elle la fit marier au prince de Bourbon-Condé, mais Henri comptait bien faire annuler cette union et épouser celle qu’il aimait. Hélas, Marie de Clèves mourut en couches en 1574, ce qui faillit faire mourir Henri de douleur et de chagrin. J’espère vous avoir assez bien renseignée, chère Marie.

J’aimerais revenir sur le deuxième fils de Catherine, Charles. Étiez-vous proche de lui? Est-il exact qu’à la mort de François, le jeune prince – qui n’avait que onze ans – voulait vous épouser? Il paraît que votre départ lui a fait beaucoup de mal et que, jusqu’à l’âge de seize ans, il n’a pensé à aucune autre femme. On raconte même qu’il écrivait des vers mélancoliques en pensant à vous, gardant sur son cœur un portrait de votre personne.

Mes amitiés,

Anaïs


Très chère Anaïs,

Ce que vous m'annoncez dans votre dernière lettre ne me surprend point du tout. Si madame Catherine n'est pas immortelle, au moins nous enterra-t-elle tous! Elle a été grosse dix fois et a réalisé maintes fois le tour de son royaume et elle est toujours là, infatigable main de fer dans un gant de velours, qui préférerait être damnée que de faire quoi que ce fût pour sortir sa bru de prison!

Je ne m'étonne pas trop qu'Henri ait du mal à procréer; cet homme n'a jamais eu ni le talent ni le goût des femmes. Je ne m'étendrai pas sur le sujet. Je suis heureuse de le savoir en bonne santé et s'il doit m'arriver quoique ce soit, c'est à lui que seront adressés mes derniers mots. Pas à mon fils, pas à mon frère, pas à ma cousine, mais au roi de France lui-même.

Quant aux filles de France, je suis au regret de constater que seule la plus volage d'entre elles est encore en vie. Margot était très jeune quand j'ai quitté la France, mais mon oncle de Lorraine me racontait souvent son insolence. Il me semble qu'elle soit la seule qui n'ait été écrasée par l'autorité maternelle. Elisabeth n'avait aucune envie de partir en Espagne; elle y a été très malheureuse, j'en suis persuadée. Elisabeth et moi étions très proches. Elisabeth, François et Claude furent mes plus fervents admirateurs. Je n'avais point été avertie de la mort de Claude qui me chagrine énormément. Pauvre petite Claude. Ainsi a-t-elle connu le destin tragique de sa grand-mère éponyme?

Je ne ferai aucun commentaire sur le mariage de Margot avec un huguenot. C'est encore une idée brillante de Madame Catherine. Elle ne comprendra jamais qu'on ne peut traiter avec l'hérésie. Pourquoi ne pas lui faire épouser Knox pendant qu'elle y est? Un huguenot roi de France! Je prie Dieu pour que cet homme se convertisse s'il vient à monter sur le trône. C'est Elizabeth qui doit se réjouir. Cela me fait froid dans le dos.

Hercule se fait appeler François? Madame Catherine n'a vraiment aucun respect pour les morts, pas même son propre aîné qu'elle a vite fait de remplacer. Elle l'envoie faire la cour à Elizabeth? Ce n'est pas étonnant qu'il ait eu une mort précoce!

En ce qui concerne Charles, il est vrai que ce petit avait promis de m'épouser et que j'avais considéré cette option très sérieusement. Il avait en effet troussé quelques vers de moindres qualités en mon honneur. C'était il y a bien longtemps, nous avons chacun fait nos vies.

Madame Catherine a eu quatre fils qu'elle a si bien étouffés qu'aucun n'a su engendrer une descendance. Pauvre famille de France. Il ferait bien d'offrir la couronne à la grande famille de Guise qui saurait remettre un peu d'ordre à notre triste siècle.

À très bientôt demoiselle Anaïs; gardez pour vous mes confidences,

Marie

Très chère Marie,
 
Merci de votre réponse. Pour en revenir aux enfants de Catherine de Médicis, la jeune Claude a effectivement connu le même sort que sa grand-mère, Claude de France. Depuis son mariage en 1559 jusqu'à son décès en 1575, Claude d'Angoulème avait donné huit enfants au duc de Lorraine! Ces multiples accouchements ont eu raison de sa santé. Je me dois de rétablir ici une vérité: vous m'écrivez que les fils de Catherine n'ont su engendrer aucune descendance. Sachez que Charles a eu des enfants: de son épouse Elisabeth d'Autriche lui est née une fille, Marie-Elisabeth qui est hélas morte à l'âge de cinq ans. De toutes façons, en vertu de la loi salique, la couronne de France ne pouvait être donnée à une femme. De sa maîtresse Marie Touchet, Charles a un fils né en 1673, Charles d'Angoulême, comte d'Auvergne. Après la mort de François II, Hercule a reçu le prénom de ce frère aîné. Il est communément appelé François ou François-Hercule. Je puis vous dire que si le duc d'Alençon a reprit le prénom de son frère, ce n'est pas pour autant qu'il fut chéri par Catherine de Médicis: la reine-mère a toujours été des plus froides avec son dernier fils, lui préférant ses aînés, surtout Henri. 
 
Mes amitiés,

Anaïs

Très chère Anaïs,

On m'a aujourd'hui apporté votre dernière lettre, qui s'était égarée lors de mon dernier déménagement. Peut-être ne le saviez vous pas, mais pour ma sécurité, Elizabeth me change régulièrement de cellule. Chaque cellule est plus insalubre que la précédente mais je ne me plains pas, ma très chère soeur prenant soin de mon fils, de mon royaume et de tous mes biens, en plus me fournir un toit, aussi petit fût-il. Quelle femme charmante! Quoi qu'il en soit, je suis désolée pour tout ce retard involontaire, et je vous réponds toutes affaires cessantes.

Comprenez bien que je ne considère pas les enfants illégitimes comme de dignes descendants. Si mon très cher oncle Henry VIII avait pu se retenir de rendre grosse une hérétique catin à qui il a bien vite fait perdre la tête, je ne serais pas ici à m'inquiéter pour la mienne: je serais reine d'Angleterre et tout irait pour le mieux. Je souhaite vivement à la couronne de France de ne pas subir le même rapt que celle qu'a subi la couronne d'Angleterre. Si Henri meurt sans descendance, ce sera la catastrophe. Il faut confier la couronne à ma bonne famille de Guise, certainement pas à cette famille de Bourbon. Ils sont voleurs, opportunistes, mégalomanes et ils jouent avec la religion comme avec n'importe quel argument politique. De manière générale, ils ne valent guère mieux que les Valois qui me regardent mourir avec indifférence.

Le fait qu'Hercule se fasse appeler est révélateur du manque d'amour que Catherine prodigue à ses enfants: sont-ils interchangeables à ses yeux? François était unique, elle en a bien vite fait le deuil.

Soyez bénie,

Marie S.

Chère Marie,
 
J'aimerais revenir sur votre famille. Tout d'abord, j'aimerais savoir de quoi votre père Jacques V d'Ecosse a trépassé à seulement trente ans, six jours après votre naissance. Avant de vous mettre au monde, votre mère avait déjà eu deux fils: James en 1540 et Arthur en 1541. Tous deux sont morts en avril 1541 et on a murmuré qu'ils avaient été empoisonnés. Qu'en pensez-vous? Quelles relations aviez-vous avec vos frères, fils illégitimes de Jacques V, James Stuart comte de Moray et Régent d'Ecosse et Robert Stuart comte de Orkney?
 
Mes respects et amitiés,

Anaïs

Chère Anaïs,

Une évidence me vient tout de suite à l'esprit: vous n'êtes sans doute jamais allé en Écosse ou alors, le pays a bien changé. Car dans l'Écosse que mon père m'a léguée et que j'ai connue, il n'y a pas besoin de raisons pour mourir. Mon père Jacques V d'Écosse et sa femme Marie de Guise moururent à dix-huit ans d'écart de lassitude, de fatigue, de désespoir. L'Écosse est un royaume ingouvernable qui épuise ses souverains. Quand Jacques V est parvenu à assurer sa descendance, il a préféré arrêter de se battre. Quand Marie a fait de sa fille une Reine de France, elle se dit que jamais je n'aurais à revenir en Écosse et a rejoint le Ciel; d'autre part, avez-vous entendu parler de Madeleine de France? Une fille de François Ier qui partit en Écosse épouser mon cher père en 1537 et mourut d'horreur au bout d'un mois tant le choc fut grand, tant l'Écosse est inhospitalière.

Quant à mes deux frères, ils sont mort très jeunes comme cela arrive, surtout en Écosse! Ces rumeurs d'empoisonnement sont infondées, j'en suis persuadée.

En ce qui concerne mes relations avec mes demi-frères, la réponse est un peu dans la question: quelles relations pouvais-je bien entretenir avec mes frères, fils illégitimes de Jacques V, James Stuart comte de Moray et Régent d'Ecosse et Robert Stuart comte de Orkney? S'ils étaient comtes, il fallait compter avec eux. Si James a fini régent c'est qu'il a eu ce qu'il voulait, le pouvoir. J'ai fait confiance à beaucoup de monde et j'ai beaucoup été trahie. Les plus grands traîtres furent souvent ceux qui étaient les plus proches amis. Une reine n'a pas d'amis. Que ne l'ai-je compris plus tôt?

Mes respects,

Marie Stuart

Bien chère Marie,
 
En effet, j'ai entendu parler de la pauvre Madeleine de France, soeur du roi Henri II qui mourut à dix-sept ans tout juste après son mariage avec votre père. C'est une bien triste fin pour une princesse qui fut si aimable.
 
Pourriez-vous me parler de votre famille maternelle, les Guise? Avez-vous jamais connu votre mère? Quelles étaient vos relations avec votre grand-mère Antoinette de Bourbon et ses enfants?
 
Bien à vous,

Anaïs

Très chère Anaïs.

Pardonnez mon retard. J'ai eu très mauvaise conscience ces derniers jours d'avoir substitué à Notre Seigneur mes nouveaux interlocuteurs et j'ai par conséquent passé quelques jours à prier du matin au soir. Mais je ne vous ai pas pour autant oubliée.

Parlons des Guise. Une grande famille de France, très catholique et très fidèle à la monarchie. Je suis autant une Guise qu'une Stuart,mais à part mes demi-frères, je n'ai pas connu beaucoup de Stuart (ou Stewart, cela est égal). Les Guise sont une grande famille et ils m'encadrèrent durant mon séjour en France. Je leur reproche cependant de se montrer trop radicaux et intolérants vis-à-vis des Protestants. En Écosse, ils n'auraient pas tenu dix jours sans se faire pendre. Ma chère mère et moi avons appris la tolérance au prix de notre vie. J'ai passé cinq ans en Écosse avant de partir en France. J'ai quelques souvenirs vagues de l'affection de ma chère mère. En France c'est ma bonne aïeule Antoinette qui s'est occupée de moi. Mais ma chère mère m'envoyait des longues lettres. Elle m'a rendu visite une fois. Je les aimais toutes les deux. Antoinette a perdu sa fille quand j'ai perdu ma mère et ensemble nous avons pleuré. Renée de Guise était une femme tolérante, douce et intègre, je l'aimais beaucoup. Les autres étaient aimables avec moi mais trop radicaux; je me sentais plus proche de la famille de France. Celui que je honnis le plus, c'est le cardinal de Lorraine, qui sous prétexte de le protéger a pillé mon douaire quand j'avais le plus besoin d'argent. Voilà pour ma famille. Pas un seul des fiers-à-bras de la puissante famille de Guise ne lèverait le petit doigt pour moi. Mais on ne renie pas sa famille.

Cordialement,

Marie Stuart

Chère Marie,
 
Pourriez-vous me parler de votre enfance qui fut riche en événements puisque vous deveniez reine à six jours et avez du quitter l'Écosse presque clandestinement? Pourriez-vous m'en parler? Votre famille craignait-elle à ce point Henry VIII qui voulait que vous épousiez son fils Edouard? Comment se passa votre arrivée en France? Comment vous a accueilli Henri II et quelles furent vos relations jusqu'à sa mort en 1559 ?
 
Mes amitiés,

Anaïs

Très chère Anaïs,

Je suis au fond d'une prison. Il fait froid. Il y a des barreaux aux fenêtres et des gardes aux portes. Le feu est faible et je suis malade. Les gardes me regardent de haut comme si j'étais la pire des putains. Je suis trois fois veuve. Je n'ai pas vu la lumière du jour ailleurs qu'entre mes barreaux depuis dix-huit ans. Alors pardonnez moi, mais non je n'ai pas envie de parler de mon enfance heureuse. Elle est loin, je l'ai gâchée. J'avais tout, je n'ai plus rien.

De plus je constate que vous savez déjà tout. Mon père est mort. Je suis devenue reine. On a voulu saisir l'opportunité pour me faire épouser Edouard pour réunir l'Écosse et l'Angleterre. Mais le contrat de mariage impliquait que je renie ma religion ce qui n'était pas envisageable. En Écosse, les lords voulaient me faire disparaître. Alors Henri II m'a aidée, accueillie et fiancée à son fils. Mon arrivée en France fut le triomphe d'une reine à une enfant de cinq ans et Henri II fut le père que je n'ai jamais eu.

Voilà. J'ai froid, je n'ai plus personne, ma cousine veut ma mort, mon fils et mon frère aussi. Je suis à bout. Je voudrais être morte.

Cordialement,

Marie Stuart

Bien chère Marie,

Je prends part à votre douleur. Je sais combien cette solitude, cet abandon  peuvent vous causer un profond chagrin. Je sais qu'on vous a volé votre cher fils Jacques et qu'on l'a monté contre vous. C'est honteux d'avoir profité du jeune âge de cet enfant sans défense pour en faire votre ennemi, l'ennemi de sa propre mère! Je vous soutiens, ma chère reine. Pour moi, vous êtes toujours reine d'Écosse et d'Angleterre.

Je sais que vous avez beaucoup de talent: vous dansiez, vous chantiez... Puis-je vous demander combien de langues vous parlez?

Je vous embrasse,

Anaïs

Votre sollicitude me touche énormément. Merci, Dieu vous bénisse. Dieu bénisse aussi Jacques. Puisse-t-il se rappeler un jour qu'il n'est pas le fils de l'horrible femme-tronc et que sa vraie mère l'a aimé plus que tout.

J'ai dansé. Ma vie française fut une fête. J'ai beaucoup chanté, des chants religieux. Je chassais régulièrement jusqu'à ma grossesse. Je m'habillais en homme et je les surpassais tous! Avant de m'appeler la sirène (comprendre la prostituée), on m'associait plutôt à une amazone! que cela est loin! aujourd'hui je tiens à  peine debout! J'ai toujours très bien brodé et je confectionnais parfois des robes. Aujourd'hui c'est la seule activité qui me reste. Je brode en ce moment «en ma fin est mon commencement» sur une robe rouge, couleur du martyre catholique. C'est le début de ma devise. Si quelque chose m'arrive, cette robe sera mon linceul.

Je ne parle pas beaucoup, c'est vrai. Je parle seule souvent. Je parle écossais et anglais mais aussi français, italien, latin et grec.

Je serai reine de droit divin jusqu'à ma mort. Et même après. Élizabeth ne sera jamais reine de droit divin. Mais elle est reine régnante, elle en a le coeur, l'énergie, la volonté et la force. Je me demande parfois si le talent est une légitimité en soi! Ma place en prison me le prouve...

Cordialement,

Marie Stuart
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