Anaïs
écrit à

Marie Stuart
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Très chère Marie, Très chère Anaïs,
Très chère Marie,
Très chère Anaïs,
Bien chère Marie,
Très chère Anaïs, Ce que vous m'annoncez dans votre dernière lettre ne me surprend point du tout. Si madame Catherine n'est pas immortelle, au moins nous enterra-t-elle tous! Elle a été grosse dix fois et a réalisé maintes fois le tour de son royaume et elle est toujours là, infatigable main de fer dans un gant de velours, qui préférerait être damnée que de faire quoi que ce fût pour sortir sa bru de prison! Je ne m'étonne pas trop qu'Henri ait du mal à procréer; cet homme n'a jamais eu ni le talent ni le goût des femmes. Je ne m'étendrai pas sur le sujet. Je suis heureuse de le savoir en bonne santé et s'il doit m'arriver quoique ce soit, c'est à lui que seront adressés mes derniers mots. Pas à mon fils, pas à mon frère, pas à ma cousine, mais au roi de France lui-même. Quant aux filles de France, je suis au regret de constater que seule la plus volage d'entre elles est encore en vie. Margot était très jeune quand j'ai quitté la France, mais mon oncle de Lorraine me racontait souvent son insolence. Il me semble qu'elle soit la seule qui n'ait été écrasée par l'autorité maternelle. Elisabeth n'avait aucune envie de partir en Espagne; elle y a été très malheureuse, j'en suis persuadée. Elisabeth et moi étions très proches. Elisabeth, François et Claude furent mes plus fervents admirateurs. Je n'avais point été avertie de la mort de Claude qui me chagrine énormément. Pauvre petite Claude. Ainsi a-t-elle connu le destin tragique de sa grand-mère éponyme? Je ne ferai aucun commentaire sur le mariage de Margot avec un huguenot. C'est encore une idée brillante de Madame Catherine. Elle ne comprendra jamais qu'on ne peut traiter avec l'hérésie. Pourquoi ne pas lui faire épouser Knox pendant qu'elle y est? Un huguenot roi de France! Je prie Dieu pour que cet homme se convertisse s'il vient à monter sur le trône. C'est Elizabeth qui doit se réjouir. Cela me fait froid dans le dos. Hercule se fait appeler François? Madame Catherine n'a vraiment aucun respect pour les morts, pas même son propre aîné qu'elle a vite fait de remplacer. Elle l'envoie faire la cour à Elizabeth? Ce n'est pas étonnant qu'il ait eu une mort précoce! En ce qui concerne Charles, il est vrai que ce petit avait promis de m'épouser et que j'avais considéré cette option très sérieusement. Il avait en effet troussé quelques vers de moindres qualités en mon honneur. C'était il y a bien longtemps, nous avons chacun fait nos vies. Madame Catherine a eu quatre fils qu'elle a si bien étouffés qu'aucun n'a su engendrer une descendance. Pauvre famille de France. Il ferait bien d'offrir la couronne à la grande famille de Guise qui saurait remettre un peu d'ordre à notre triste siècle. À très bientôt demoiselle Anaïs; gardez pour vous mes confidences, Marie Très chère Marie, Merci de votre réponse. Pour en revenir aux enfants de Catherine de Médicis, la jeune Claude a effectivement connu le même sort que sa grand-mère, Claude de France. Depuis son mariage en 1559 jusqu'à son décès en 1575, Claude d'Angoulème avait donné huit enfants au duc de Lorraine! Ces multiples accouchements ont eu raison de sa santé. Je me dois de rétablir ici une vérité: vous m'écrivez que les fils de Catherine n'ont su engendrer aucune descendance. Sachez que Charles a eu des enfants: de son épouse Elisabeth d'Autriche lui est née une fille, Marie-Elisabeth qui est hélas morte à l'âge de cinq ans. De toutes façons, en vertu de la loi salique, la couronne de France ne pouvait être donnée à une femme. De sa maîtresse Marie Touchet, Charles a un fils né en 1673, Charles d'Angoulême, comte d'Auvergne. Après la mort de François II, Hercule a reçu le prénom de ce frère aîné. Il est communément appelé François ou François-Hercule. Je puis vous dire que si le duc d'Alençon a reprit le prénom de son frère, ce n'est pas pour autant qu'il fut chéri par Catherine de Médicis: la reine-mère a toujours été des plus froides avec son dernier fils, lui préférant ses aînés, surtout Henri. Mes amitiés, Anaïs Très chère Anaïs, On m'a aujourd'hui apporté votre dernière lettre, qui s'était égarée lors de mon dernier déménagement. Peut-être ne le saviez vous pas, mais pour ma sécurité, Elizabeth me change régulièrement de cellule. Chaque cellule est plus insalubre que la précédente mais je ne me plains pas, ma très chère soeur prenant soin de mon fils, de mon royaume et de tous mes biens, en plus me fournir un toit, aussi petit fût-il. Quelle femme charmante! Quoi qu'il en soit, je suis désolée pour tout ce retard involontaire, et je vous réponds toutes affaires cessantes. Comprenez bien que je ne considère pas les enfants illégitimes comme de dignes descendants. Si mon très cher oncle Henry VIII avait pu se retenir de rendre grosse une hérétique catin à qui il a bien vite fait perdre la tête, je ne serais pas ici à m'inquiéter pour la mienne: je serais reine d'Angleterre et tout irait pour le mieux. Je souhaite vivement à la couronne de France de ne pas subir le même rapt que celle qu'a subi la couronne d'Angleterre. Si Henri meurt sans descendance, ce sera la catastrophe. Il faut confier la couronne à ma bonne famille de Guise, certainement pas à cette famille de Bourbon. Ils sont voleurs, opportunistes, mégalomanes et ils jouent avec la religion comme avec n'importe quel argument politique. De manière générale, ils ne valent guère mieux que les Valois qui me regardent mourir avec indifférence. Le fait qu'Hercule se fasse appeler est révélateur du manque d'amour que Catherine prodigue à ses enfants: sont-ils interchangeables à ses yeux? François était unique, elle en a bien vite fait le deuil. Soyez bénie, Marie S. Chère Marie, J'aimerais revenir sur votre famille. Tout d'abord, j'aimerais savoir de quoi votre père Jacques V d'Ecosse a trépassé à seulement trente ans, six jours après votre naissance. Avant de vous mettre au monde, votre mère avait déjà eu deux fils: James en 1540 et Arthur en 1541. Tous deux sont morts en avril 1541 et on a murmuré qu'ils avaient été empoisonnés. Qu'en pensez-vous? Quelles relations aviez-vous avec vos frères, fils illégitimes de Jacques V, James Stuart comte de Moray et Régent d'Ecosse et Robert Stuart comte de Orkney? Mes respects et amitiés, Anaïs Chère Anaïs, Une évidence me vient tout de suite à l'esprit: vous n'êtes sans doute jamais allé en Écosse ou alors, le pays a bien changé. Car dans l'Écosse que mon père m'a léguée et que j'ai connue, il n'y a pas besoin de raisons pour mourir. Mon père Jacques V d'Écosse et sa femme Marie de Guise moururent à dix-huit ans d'écart de lassitude, de fatigue, de désespoir. L'Écosse est un royaume ingouvernable qui épuise ses souverains. Quand Jacques V est parvenu à assurer sa descendance, il a préféré arrêter de se battre. Quand Marie a fait de sa fille une Reine de France, elle se dit que jamais je n'aurais à revenir en Écosse et a rejoint le Ciel; d'autre part, avez-vous entendu parler de Madeleine de France? Une fille de François Ier qui partit en Écosse épouser mon cher père en 1537 et mourut d'horreur au bout d'un mois tant le choc fut grand, tant l'Écosse est inhospitalière. Quant à mes deux frères, ils sont mort très jeunes comme cela arrive, surtout en Écosse! Ces rumeurs d'empoisonnement sont infondées, j'en suis persuadée. En ce qui concerne mes relations avec mes demi-frères, la réponse est un peu dans la question: quelles relations pouvais-je bien entretenir avec mes frères, fils illégitimes de Jacques V, James Stuart comte de Moray et Régent d'Ecosse et Robert Stuart comte de Orkney? S'ils étaient comtes, il fallait compter avec eux. Si James a fini régent c'est qu'il a eu ce qu'il voulait, le pouvoir. J'ai fait confiance à beaucoup de monde et j'ai beaucoup été trahie. Les plus grands traîtres furent souvent ceux qui étaient les plus proches amis. Une reine n'a pas d'amis. Que ne l'ai-je compris plus tôt? Mes respects, Marie Stuart Bien chère Marie, En effet, j'ai entendu parler de la pauvre Madeleine de France, soeur du roi Henri II qui mourut à dix-sept ans tout juste après son mariage avec votre père. C'est une bien triste fin pour une princesse qui fut si aimable. Pourriez-vous me parler de votre famille maternelle, les Guise? Avez-vous jamais connu votre mère? Quelles étaient vos relations avec votre grand-mère Antoinette de Bourbon et ses enfants? Bien à vous, Anaïs Très chère Anaïs. Pardonnez mon retard. J'ai eu très mauvaise conscience ces derniers jours d'avoir substitué à Notre Seigneur mes nouveaux interlocuteurs et j'ai par conséquent passé quelques jours à prier du matin au soir. Mais je ne vous ai pas pour autant oubliée. Parlons des Guise. Une grande famille de France, très catholique et très fidèle à la monarchie. Je suis autant une Guise qu'une Stuart,mais à part mes demi-frères, je n'ai pas connu beaucoup de Stuart (ou Stewart, cela est égal). Les Guise sont une grande famille et ils m'encadrèrent durant mon séjour en France. Je leur reproche cependant de se montrer trop radicaux et intolérants vis-à-vis des Protestants. En Écosse, ils n'auraient pas tenu dix jours sans se faire pendre. Ma chère mère et moi avons appris la tolérance au prix de notre vie. J'ai passé cinq ans en Écosse avant de partir en France. J'ai quelques souvenirs vagues de l'affection de ma chère mère. En France c'est ma bonne aïeule Antoinette qui s'est occupée de moi. Mais ma chère mère m'envoyait des longues lettres. Elle m'a rendu visite une fois. Je les aimais toutes les deux. Antoinette a perdu sa fille quand j'ai perdu ma mère et ensemble nous avons pleuré. Renée de Guise était une femme tolérante, douce et intègre, je l'aimais beaucoup. Les autres étaient aimables avec moi mais trop radicaux; je me sentais plus proche de la famille de France. Celui que je honnis le plus, c'est le cardinal de Lorraine, qui sous prétexte de le protéger a pillé mon douaire quand j'avais le plus besoin d'argent. Voilà pour ma famille. Pas un seul des fiers-à-bras de la puissante famille de Guise ne lèverait le petit doigt pour moi. Mais on ne renie pas sa famille. Cordialement, Marie Stuart Chère Marie, Pourriez-vous me parler de votre enfance qui fut riche en événements puisque vous deveniez reine à six jours et avez du quitter l'Écosse presque clandestinement? Pourriez-vous m'en parler? Votre famille craignait-elle à ce point Henry VIII qui voulait que vous épousiez son fils Edouard? Comment se passa votre arrivée en France? Comment vous a accueilli Henri II et quelles furent vos relations jusqu'à sa mort en 1559 ? Mes amitiés, Anaïs Très chère Anaïs, Je suis au fond d'une prison. Il fait froid. Il y a des barreaux aux fenêtres et des gardes aux portes. Le feu est faible et je suis malade. Les gardes me regardent de haut comme si j'étais la pire des putains. Je suis trois fois veuve. Je n'ai pas vu la lumière du jour ailleurs qu'entre mes barreaux depuis dix-huit ans. Alors pardonnez moi, mais non je n'ai pas envie de parler de mon enfance heureuse. Elle est loin, je l'ai gâchée. J'avais tout, je n'ai plus rien. De plus je constate que vous savez déjà tout. Mon père est mort. Je suis devenue reine. On a voulu saisir l'opportunité pour me faire épouser Edouard pour réunir l'Écosse et l'Angleterre. Mais le contrat de mariage impliquait que je renie ma religion ce qui n'était pas envisageable. En Écosse, les lords voulaient me faire disparaître. Alors Henri II m'a aidée, accueillie et fiancée à son fils. Mon arrivée en France fut le triomphe d'une reine à une enfant de cinq ans et Henri II fut le père que je n'ai jamais eu. Voilà. J'ai froid, je n'ai plus personne, ma cousine veut ma mort, mon fils et mon frère aussi. Je suis à bout. Je voudrais être morte. Cordialement, Marie Stuart Bien chère Marie, Je prends part à votre douleur. Je sais combien cette solitude, cet abandon peuvent vous causer un profond chagrin. Je sais qu'on vous a volé votre cher fils Jacques et qu'on l'a monté contre vous. C'est honteux d'avoir profité du jeune âge de cet enfant sans défense pour en faire votre ennemi, l'ennemi de sa propre mère! Je vous soutiens, ma chère reine. Pour moi, vous êtes toujours reine d'Écosse et d'Angleterre. Je sais que vous avez beaucoup de talent: vous dansiez, vous chantiez... Puis-je vous demander combien de langues vous parlez? Je vous embrasse, Anaïs Votre sollicitude me touche énormément. Merci, Dieu vous bénisse. Dieu bénisse aussi Jacques. Puisse-t-il se rappeler un jour qu'il n'est pas le fils de l'horrible femme-tronc et que sa vraie mère l'a aimé plus que tout. J'ai dansé. Ma vie française fut une fête. J'ai beaucoup chanté, des chants religieux. Je chassais régulièrement jusqu'à ma grossesse. Je m'habillais en homme et je les surpassais tous! Avant de m'appeler la sirène (comprendre la prostituée), on m'associait plutôt à une amazone! que cela est loin! aujourd'hui je tiens à peine debout! J'ai toujours très bien brodé et je confectionnais parfois des robes. Aujourd'hui c'est la seule activité qui me reste. Je brode en ce moment «en ma fin est mon commencement» sur une robe rouge, couleur du martyre catholique. C'est le début de ma devise. Si quelque chose m'arrive, cette robe sera mon linceul. Je ne parle pas beaucoup, c'est vrai. Je parle seule souvent. Je parle écossais et anglais mais aussi français, italien, latin et grec. Je serai reine de droit divin jusqu'à ma mort. Et même après. Élizabeth ne sera jamais reine de droit divin. Mais elle est reine régnante, elle en a le coeur, l'énergie, la volonté et la force. Je me demande parfois si le talent est une légitimité en soi! Ma place en prison me le prouve... Cordialement, Marie Stuart |