Anaïs
écrit à

Marie Stuart
| Très chère Marie, C'est avec beaucoup de joie que je vous écris de nouveau. Je souhaiterais avoir des renseignements sur vos parents. De quoi est mort votre père Jacques V seulement six jours après votre naissance? Lorsque vous avez quitté votre mère, vous n'aviez que quatre ans. Cette dernière étant morte en 1560, vous ne l'avez que peu connue puisque vous étiez en France à l'époque. Entreteniez-vous une correspondance avec elle? De quoi est-elle décédée à seulement quarante-quatre ans? Avez-vous souffert de sa disparition lorsque vous êtes revenue en Écosse car elle aurait sans doute pu vous donner des conseils et son soutien? Enfin, des rumeurs d'empoisonnement ont couru suite à la mort de vos frères aînés, tous deux morts en avril 1541. Qu'en pensez-vous? Bien à vous, Anaïs Très chère Anaïs, C'est pour moi aussi un plaisir de recevoir une lettre de votre part. Cependant ce que je lis m'accable: je vois que vous ne soulevez que des points lugubres de mon existence. Les femmes libres ne devraient pas penser à de telles choses. Mon père, le roi d'Écosse, était un homme morose. Gouverner l'Écosse, c'est-à-dire dompter les lords, était une tâche trop difficile pour lui. Il souffrait de maladies imaginaires, dormait et mangeait très peu. Il perdit une femme et plusieurs enfants. À ma naissance, il fut partagé entre le soulagement d'avoir un héritier et le désespoir que je fusse une héritière. Il s'est laissé mourir pour ne rien savoir de l'avenir qui s'annonçait sombre: il avait donné au trône d'Écosse une héritière légitime, il avait rempli sa mission et n'avait plus le goût de la vie. Ma mère la reine survécut à cette perte pour me protéger des lords. Sa mission était de défendre la foi catholique en Écosse. Pour cela elle disposait de deux atouts: elle m'éleva dans la foi catholique et renforça son alliance avec sa patrie d'origine, la France, fille ainée de l'Église. C'est ainsi que fut conclu mon mariage avec François. Je fus envoyée en France: j'étais sauvée de la menace protestante écossaise. Une fois que je devins nubile et que ma croissance parut normale, ma douce mère se dit que François et moi aurions un jour un fils qui deviendrait roi et que jamais je n'aurais à retourner en Écosse. Elle se sentit rassurée pour moi et mourut soulagée du même épuisement que son mari. C'est l'Écosse qui tue ses souverains. Et aussi leurs descendants. Je ne crois pas aux histoires de poison. Avant qu'elle ne soit excitée par Élizabeth, la communauté protestante d'Écosse avait du respect pour ses souverains et jamais un complot n'aurait été mis sur pieds pour tuer mes frères. Il est courant qu'une femme perde plusieurs de ses enfants. Dieu les a rappelés à lui très tôt pour en faire des anges. Imaginez un instant que l'un de mes frères ait survécu. Il aurait certainement épousé Marie ou Élizabeth Tudor et les Stuart auraient unifié la Grande-Bretagne. Le hasard divin a voulu que cela ne se fasse pas et que je le paye de ma vie. Dieu seul sait pourquoi et j'espère qu'il saura me le faire comprendre! Que mon destin s'accomplisse et qu'enfin je rejoigne au royaume des cieux mes parents, mes frères, le bon roi Henri et ses fils mon petit François et Charles, David Riccio et ces jumeaux que j'ai perdus avant terme. Une nouvelle vie que je mérite, une nouvelle chance. En ma fin est mon commencement. Dieu vous garde, Marie Stuart |