Flore
écrit à

Marie Stuart
| Votre Majesté, reine de France, d'Écosse, et légitimement reine
d'Angleterre, Avez-vous aimé d'amour vos époux, François II et lord Bothwell? Pourquoi avoir épousé lord Darnley en secondes noces? Qu'est-ce qui vous a plus chez lui? Aimez-vous les belles toilettes? Quelles couleurs aimez-vous porter? Que pensez-vous de la mère de votre cousine, Anne Boleyn? Je ne sais pas si vous le saviez mais Riccio a eu une aventure avec lord Darnley. Qu'est-ce qui vous a empêchée d'épouser lord Robert? Était-ce parce que c'était l'amant de votre cousine? On le dit très bel homme. En ce qui vous concerne, on vous dit très belle, bonne couturière, danseuse et cavalière. Aimez-vous la France? Respectueusement, Flore Très chère Flore, Votre curiosité vous honore et l'intérêt que vous portez à ma personne me touche. J'ai eu une vie bien remplie -parfois un peu trop- et vous semblez vouloir revenir sur tous les petits détails douloureux. Soit, je me prête au jeu. J'ai vécu de belles années et des jours très sombres, je me souviendrai pour vous des uns comme des autres. J'ai aimé François. Il était tout pour moi. Si je n'avais aimé qu'une personne, ç'eût été lui. Mon frère, mon ami, mon petit mari -presque mon enfant- je lui ai donné tout l'amour possible et sa fin tragique ne fit que renforcer ma conviction qu'il était mon seul et unique prince charmant. Pour James Hepburn Bothwell, c'est une autre affaire. Après l'assassinat de Riccio, James faisait partie des rares personnes à me demeurer fidèle. Il était mon unique soutien. Et c'était un charmeur. Rétrospectivement je n'ai pas peur de le dire, j'ai commis une faute grave en lui accordant une confiance aveugle. Mais je suis de ces femmes qui font confiance à leurs sentiments et qui ne font pas les choses à moitié, de manière fourbe et machiavélique. J'ai récompensé Bothwell par mon amour. Il voulait plus, je ne voulais pas l'épouser, il m'y a contrainte. C'est un triste épisode de mon existence. Le choix d'Henri comme mari et roi consort d'Écosse s'est imposé à moi pour plusieurs raisons. D'abord parce que tous les Rois catholiques qui avaient envisagé de m'épouser s'étaient finalement désistés par peur des représailles de l'Angleterre. Ensuite parce qu'il me fallait impérativement un homme de haute lignée et fidèle à la religion catholique. De plus, Élizabeth avait vivement déconseillé ce mariage, ainsi que les lords écossais à sa solde. Par esprit de contradiction, j'ai épousé l'instrument de ma perte. Je ne nierai pas qu'avant notre mariage, Henry était un gentilhomme sportif, poli, bien fait, cultivé, bon danseur, bon chasseur. Il avait tout pour me séduire et il faisait ma taille. C'était le premier homme que je pouvais regarder dans les yeux sans avoir à baisser la tête. Dès le jour de notre mariage, il s'est montré sous son vrai jour, égoïste, arrogant, prétentieux, ambitieux, couard et stupide. Mais le mal était fait. Il était Roi d'Écosse. Passons à un sujet plus gai, car je m'ennuie dans ma prison à ressasser les erreurs de ma vie. J'apprécie énormément les belles toilettes. Je suis une femme, une reine et à la différence de ma cousine, j'ai des charmes à mettre en valeur. Ou plutôt j'ai eu des charmes, une taille fine, le teint frais et une chevelure lisse et dorée. Aujourd'hui mes cheveux sont blancs sous un voile. J'ai pris de l'embonpoint, je ressemble à madame Catherine et j'ai tant pleuré que mon regard est sans lueur. Mais à quoi bon se lamenter? Parlons robes et belles tenues! Ma garde-robe a toujours été impressionnante, brodée d'or, de joyaux, de fourrures rares. Des robes, des jupes, des jupons, des vertugadins, des manteaux doublés de zibeline, de marte et de peau de loup. Des gants fins, des corsages en dentelles, des basquines, des collets, des fraises, des boutons en perles ou en pierres précieuses, des rubans, des broderies, des mouchoirs en dentelles. Et puis tous mes bijoux. J'adore la joaillerie. Perles, colliers, bracelets, couronnes, bagues, ceinturons cloutés de diadèmes et d'émeraudes, tous d'une valeur inestimable. Ces tenues montraient bien que c'était moi la reine, que j'étais différente, comme un ange. Aujourd'hui je n'ai plus rien que quelques bijoux, de peu de valeur, et toujours les mêmes. Je repense souvent à mes plus belles tenues et c'est à peine si je peux retenir mes larmes quand je reviens à la réalité. Mes couleurs préférées dont le blanc, le noir et le rouge. Les deux premières me siéent, la troisième a une connotation catholique forte. Je n'ai jamais connu Anne Boleyn. Elle est morte avant ma naissance. Je ne sais rien d'elle mais je ne peux pas en vouloir à une femme du peuple d'avoir rêvé d'être reine. Si seulement elle n'avait pas eu de fille! Un fils à la rigueur, mais pas une fille! Et quelle fille? Riccio était un inverti, je le savais très bien mais je ne lui en tenais pas rigueur car il m'était serviable. Et puis des invertis, j'en avais connu tellement en France! Et Henry avait tous les vices, alors un de plus ou un de moins? Et je savais très bien qu'il y avait quelque chose entre eux, je ne suis ni aveugle, ni stupide. Quant à Robert Dudley, sincèrement, Flore, iriez-vous épouser l'amant de votre cousine qui vous déteste, un hérétique, un meurtrier? Bel homme ou pas, je vous le déconseille! On me dit très belle, bonne couturière, danseuse et cavalière? Vous n'avez qu'à vous fier aux rumeurs qui courent! Ajoutez que je parle six langues, que je suis bien instruite, et que je chassais mieux que n'importe quel homme de France ou d'Écosse. La France est le plus beau royaume du monde et je suis fière d'en avoir été la reine. J'espère avoir suffisamment répondu à toutes vos questions; n'hésitez pas à m'en poser d'autres. Marie Stuart, Reine très catholique d'Écosse, Reine douairière de France et Reine légitime d'Angleterre et d'Irlande. Votre Majesté, Je vous remercie d'avoir répondu si vite à ma lettre et espère avoir encore le bonheur de vous lire. Quelles langues parlez-vous? J'ai déjà correspondu avec votre cousine sur Dialogus et c'est une femme très froide, pas très sympathique. Je suis heureuse que malgré votre lien de parenté, vous ne lui ressembliez pas. Je crois bien que François II était également amoureux de vous. Je crois que vous fûtes l'une des plus belles reines que la France ait connu. Anne Boleyn était la mère d'Élizabeth. C'était une très belle femme, mais au destin tragique. Son époux lui a tranché la tête soi-disant pour adultère. Je regrette que la France ne vous ait pas eue plus longtemps qu'un an pour reine. Vous avez eu le malheur de naître dans une époque où les protestants se déchirent. Je suis catholique moi aussi. Cela ne doit pas être facile d'être reine. Et on dirait que les gens ont tendance à l'oublier. Je reconnais cependant que votre cousine est une grande reine mais j'aurais préféré vous savoir couronnée reine d'Angleterre. Je ne sais si ça vous réconfortera mais votre fils, dans le futur, montera sur le trône d'Angleterre. Et on aura beau dire, vous êtes la légitime reine d'Angleterre, d'Écosse, de France et d'Irlande. Cordialement, Votre fidèle sujette, Flore Très chère Flore, Vos lettres me vont droit au coeur, cela fait bien longtemps que l'on ne me parle plus comme à la Reine que je suis toujours. Merci. Non, ce n?est pas facile d'être reine. Reine de France, je ne l'ai jamais vraiment été car madame Catherine a refusé de me laisser la place. J'aurais pu faire de grande chose avec l'aide des Guise; nous aurions ramené la France dans le giron de Rome. Si seulement j'avais eu un fils de François, je serais devenue reine régente et ses frères, tous aussi malsains et détraqués les uns que les autres, n'auraient pas régné dans le chaos actuel! Je ne me plains pas d'être une femme, car sans cela je ne serais jamais venue en France mais je condamne la loi salique car Élizabeth, Claude ou Marguerite de Valois étaient bien plus aptes à régner que Charles, Henri ou Hercule! Reine d'Écosse est un oxymore (monsieur Dumontais m'a appris l'existence de ce terme et je l'en remercie). Je l'ai appris à mes dépens. Il n'y a pas de Reine en Écosse. Ces lords misogynes et barbares n'ont jamais accepté mon autorité. Sans mon courage et ma conviction d'être une élue de Dieu, je serais morte d'épuisement dans mon propre royaume. Comme mes parents. Ma chère cousine Élizabeth s'est amusée à correspondre avec le futur? Elle a trouvé le temps de s'amuser alors qu'elle doit mener son royaume, martyriser ses Catholiques et frustrer ses amants? Je la croyais suffisamment occupée comme ça à essayer d'apercevoir ses pieds sous ses kilos de robes aux couleurs baveuses cachant ses formes ingrates. Je ne suis pas très aimable quand je parle de ma cousine. Après tout, je lui dois le gîte et le couvert depuis dix-huit ans. Si je sors d'ici un jour, je serais ravie de lui rendre la pareille. Vous dites qu'elle est froide dans ses lettres? Celles qu'elle m'a envoyées ont toujours été chaleureuses mais elles cachaient les pires menaces de mort. Quelques informations que je relève dans votre lettre: mon époque est celle des déchirements religieux; cela signifie, je l'espère, que la vôtre est celle de la tolérance. Vous vous dites catholique; la vraie foi subsiste donc, Dieu merci! Vous me dites que mon fils va régner à la place de la femme-tronc; cela est une bonne nouvelle pour la famille Stuart. Et une moins bonne pour moi qui espérait toujours récupérer le trône d'Élizabeth. Jacques me déteste car mon destin l'humilie. Il n'est même pas sûr d'être le fils de son stupide père. Il est le fils d'un alcoolique imbécile et veut s'en persuader encore; je prie Dieu qu'il ait assez de compassion pour sortir sa vieille mère de prison. Au point où j'en suis, je ne réclame pas un trône mais au moins un peu plus de soupe, une couverture supplémentaire ou le droit de respirer l'air extérieur, quand il est frais, après la pluie. Je ne sais même plus ce que sentent les fleurs! Profitez de chaque instant de simplicité et de bonheur au lieu de toujours vouloir plus. J'ai toujours voulu plus. Plus de couronnes, plus de bijoux, plus de pouvoir, plus d'hommes pour me servir, plus de fêtes, plus de responsabilités. Aujourd'hui je n'ai plus rien et je me rends compte de tout ce que j'ai eu. J'ai gâché ma vie à toujours chercher à avoir ce que je n'avais pas; restez simple et ne gâchez pas la vôtre. Voilà un message humble d'une catholique à une autre. À bientôt j'espère, Marie Stuart Votre Majesté, Votre cousine Élizabeth est-elle donc si laide? Vous parlez de formes ingrates? Parle-t-on de sa beauté dans votre pays? On vante beaucoup la vôtre, en tout cas. J'ai également entendu dire que vous étiez bien instruite. Moi non plus, je n'aurais pas épousé l'amant de ma cousine. La différence, c'est que j'aime mes cousines. Si Élizabeth était emprisonnée à votre place et que vous aviez le pouvoir de la tuer pour monter sur le trône, le feriez-vous? Pourquoi vous êtes-vous déchirées toutes les deux pour un trône? Quels sont les avantages d'être une reine? Ou plutôt les inconvénients? Vous êtes au coeur des intrigues, des critiques. Ses tourments auraient pourtant dû vous rapprocher toutes les deux. Il n'est peut-être pas trop tard encore. Votre dévouée, Flore Chère Flore, Votre candeur, votre optimisme me rappellent cette période d'espoir en Écosse, quand je voulais épouser Henri et redresser l'Écosse puis l'Angleterre et toute la chrétienté. Je pensais à l'époque qu'Élizabeth ne pourrait être qu'une alliée car nous sommes cousines, car nous sommes reines, car nous sommes femmes. Je fus amèrement déçue. Tout me rapproche et tout m'éloigne d'Élizabeth. Le trône d'Angleterre pour moi c'était un trône de plus, plus confortable que celui d'Écosse, plus durable que celui de France. C'était un caprice d'enfant gâtée auquel le bon roi Henri II a cédé. Il m'a fait reine d'Angleterre. Élizabeth s'est faite toute seule. Bâtarde, hérétique et disgracieuse, elle usa de toutes les ruses pour ce trône. Pour moi c'était l'été en France, l'automne en Écosse, l'Hiver en Angleterre. Pour elle c'était le trône de son père ou la mort de sa mère. Voilà déjà ce qui nous sépare. Je suis reine, elle est chef d'état. J'ai la légitimité, elle a été réactive, efficace. J'avais mieux à faire. Je lui aurais volontiers laissé l'Angleterre. Mais je ne lui pardonne pas l'histoire du sauf-conduit à mon départ de France. Je me suis dit qu'elle ne méritait pas la paix. Si j'avais récupéré son trône, elle serait retournée en prison, ou elle aurait peut-être été condamnée à mort comme notre cousine Jeanne, qui avait tenté de s'approprier le trône. L'Écosse, ce n'est pas l'Angleterre. L'avantage d'être Reine d'Angleterre c'est qu'on ne risque pas de se faire poignarder à chaque coin de rue. Une fois en Écosse, j'ai cherché l'amitié d'Élizabeth. Elle m'a ménagée, elle s'est montré hypocrite. Il y avait beaucoup de catholiques en Angleterre qui comptaient sur moi. Ma force aurait été sa faiblesse. Ma perte fut sa survie. Il y a autre chose. Je ne sais pas si elle est laide car je ne l'ai jamais rencontrée. Mais on la dit moche et pas très distinguée. Et c'est une femme-tronc, incapable d'enfanter. Elle a haï ma beauté, ma grâce, mes courtisans et surtout ma grossesse. Nous n'étions pas faites pour nous entendre, tout nous sépare. Alors c'est vrai, nous sommes toutes les deux reines. Nos rares instants de connivence viennent de là. Nous avons une haute idée du respect qu'un peuple doit à sa reine. À la mort d'Henry puis lorsque j'ai commis l'erreur d'épouser James, Élizabeth a voulu m'avertir. J'ai été bornée de ne pas suivre ses conseils. Elle a certainement un bon fond. Être reine n'est pas de tout repos. C'est plein de dangers. Une reine n'a pas de vie, elle n'a pas d'amis. Mais une reine est l'élue de Dieu. C'est une mission qu'elle tient de son père et qu'elle n'a pas le droit de refuser. En ma fin est mon commencement. Au commencement étaient le ciel et la terre et ma couronne fut bénie pour des siècles et des siècles. En ma fin elle sera toujours là. Nous sommes reines. Et jamais une reine n'en condamnerait une autre à mort. Elle refusera, elle n'osera pas. Si elle le fait, ce sera la guerre. Cela devrait la faire réfléchir. Il est trop tard ma chère Flore. La mort de l'une délivrera l'autre. Dans ma réclusion et mon attente de jours meilleurs, je prie pour vous, pour vos cousines et aussi pour la mienne. Cordialement, Marie Stuart. |