Flore
écrit à

Marie Stuart
| Votre Majesté, Moi aussi, je suis fière que vous ayez été notre reine. Comme les Anglais, nous n'avons pas été gâtés en ce qui concerne les rois. Marie Leczinska, une princesse polonaise, était l'une des reines les plus aimées et les plus généreuses que la France ait connue. En ce qui vous concerne, je ne sais que peu de choses sur votre règne en France. Mais ce ne devait pas être facile de vivre dans l'ombre de Catherine de Médicis. Que faites-vous pour vous distraire dans votre prison? Pardonnez-moi, mais je ne sais pas pourquoi vous vous êtes obstinée à vouloir obtenir le trône d'Angleterre, alors que vous aviez déjà tant souffert en étant reine d'Écosse. Marie-Antoinette, la dernière reine de France, s'est également acharnée à récupérer le pouvoir alors qu'elle n'était pas heureuse et qu'elle n'a jamais voulu être reine. Et elle a précipité sa perte. Cordialement, Flore Très chère Flore, S'ils sont mis sous la protection et le bon conseil de Notre Seigneur, les souverains sont néanmoins des hommes et comme tous les hommes, ils ont des qualités et des défauts. Vous ne pouvez pas dire d'un royaume qu'il n'a pas de bon roi. Croyez en mon expérience, ce sont les sujets qui corrompent le roi, jamais le contraire. De mon époque je vous le dis: la France, l'Angleterre et l'Écosse ont eu des rois forts et d'autres plus faibles mais l'amour qu'un roi porte à son royaume est indéniable car les rois sont habitués à aimer leur royaume dès leur naissance. Mais pas les reines. Les reines sont des monnaies d'échange et il suffit qu'elles aient un frère pour que jamais elle ne revoie leur terre natale. Je n'ai pas eu cette chance car mes frères sont morts très jeunes. Je fus donc roi et reine en même temps: roi d'Écosse et reine de France. Comprenez moi: j'ai été vendue à la France en sachant pertinemment que les rennes de l'Écosse me reviendraient à la mort de ma respectable mère, la Régente. Être reine de France était bien plus agréable qu'être reine d'Écosse. Catherine de Médicis ne m'a pas fait d'ombre du temps d'Henri II. Mon beau-père le roi me portait beaucoup d'attention et d'affection. La fille de marchand était jalouse et elle me l'a bien fait comprendre à la mort du roi quand mon petit François a hérité du trône. Par exemple, elle ne se faisait pas à l'idée que c'était maintenant moi qui la précédais dans les cortèges, en tant que reine et non plus en tant que dauphine, alors qu'elle n'était plus que reine-mère, c'est-à-dire théoriquement rien du tout. Je précise théoriquement car elle m'a éloignée du conseil sous le prétexte fallacieux que ma famille de Guise influençait mon opinion. Elle a aussi éloigné François, sous prétexte qu'il était trop jeune. En tant que roi et reine de France, nous n'avons fait que signer la paperasse. Et depuis la mort de ma cousine Marie Tudor, dernière héritière légitime d'Henry VIII avant moi, le roi Henri m'avait appris à signer Marie, reine d'Écosse, dauphine (puis par la suite reine) de France et Reine d'Angleterre et d'Irlande. Les poètes me décrivaient comme la Perséphone moderne, reine du paradis et des enfers, de la France et des Iles Britanniques. Les peintres firent des portraits de moi entourée de lys, de roses et de chardons. J'ai été habituée à l'idée d'être l'héritière de trois couronnes. Quand je suis rentré en Écosse, je n'aurais jamais pu imaginer un royaume aussi inhospitalier. Je me suis par conséquent tout de suit concentrée sur mon héritage anglais car on disait la cour d'Angleterre plus agréable. Mais j'aimais l'Écosse et je voulais me lancer dans de grandes améliorations. Seulement, pour cela, il me fallait un budget et surtout une forme générale de tolérance religieuse. Je n'ai jamais cherché à forcer mon peuple à se séparer de la réforme! J'ai simplement souhaité que l'on laisse les catholiques libres d'être ce qu'ils voulaient être. Je suis moi même catholique et je voulais pouvoir assister à une messe sans avoir la crainte de retrouver le prêtre poignardé sur mon autel. Cela paraît une image forte, mais ce n'est rien par rapport aux massacres injustes auquel j'ai dû assister. Ma cousine Elizabeth n'a eu de cesse d'envoyer des fonds aux fondamentalistes calivinistes de la kirk écossaise. Si j'avais pu récupérer le trône d'Angleterre, j'aurais souhaité transformer l'Écosse en une terre de paix et de prospérité. Ainsi, je suis une reine Marie malheureuse comme ces autres Marie que vous citez dans votre lettre. Je m'obstine encore et toujours. Je me suis obstinée pour le salut de mon peuple mais vous vous imaginez bien qu'aujourd'hui, si je m'obstine, c'est plutôt pour ma survie. Je ne sais si j'ai précipité ma perte mais si les choses n'évoluent pas en mon sens, je ne récupererai certes ni mon trône ni ma liberté. Qu'il fait froid dans la cellule de la Reine d'Écosse, de France et d'Angleterre! Dieu vous bénisse, Marie |