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Lucas Sougy
écrit à

Marie Stuart


Amours maudites?


    À la Reine d'Écosse

Dans la célèbre biographie que Stefan Zweig fit à votre sujet, il fait observer à plusieurs reprises l'éventualité (assez romantique) d'une
malédiction planant autour de votre vie sentimentale, punissant cruellement ceux qui s'éprennent de Votre Grâce. Je cite ici les exemples de la mort rapide du roi François II ou encore de l'infortuné troubadour Chastelard. Suite à ces remarques, je souhaiterais savoir si, de votre vivant, vous vous êtes un jour senti entourée d'une aura de mort (au point d'en devenir aujourd'hui une figure de la fatalité), et ce, mettant à part vos quelques passagers accès de mélancolie. Avez-vous jamais pensé semer la mort et le désespoir chez vos amants? Vous êtes-vous déjà reprochée d'être en vie?

Que Votre Majesté daigne agréer l'assurance du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être son très humble serviteur.
                                 
L.Sougy

Au sieur Lucas,

Sachez tout d'abord, Sieur Lucas, que le français de mon époque est très différent du vôtre et qu'il ne s'agit pas d'ajouter quelques «s» là où cela vous paraît approprié. Laissez donc Dialogus s'occuper pour nous de la traduction.

Venons en au sujet qui vous importe. La Reine d'Écosse est-elle maudite? Vous me rappellez John Knox. Il ne serait pas prédicateur calviniste votre Stefan Zweig? Autant tout de suite me demander si je ne suis pas une Jézabel ou une Messaline!

Mon petit François et Charles ont été emportés par la maladie. Ce sont des choses qui arrivent à ma triste époque. Chastelard et l'insolent Lord Huntly ont été condamnés pour crime de lèse-majesté. Henri est mort dans un accident. David a été assassiné sous mes yeux. Je ne veux même pas savoir ce qu'est devenu James. Je n'ai cherché le malheur d'aucun d'entre eux. Je ne suis pas une femme cruelle et j'ai pleuré leurs morts à tous. Mes deux parents, les très illustres Jacques et Marie d'Écosse sont morts d'épuisement. La vraie malédiction, c'est l'Écosse. Le vrai fléau c'est l'Angleterre et ses souverains hérétiques et cruels. L'aura de mort, je la sens autour de moi depuis toujours, mais ce n'est pas de moi qu'elle émane. On en a toujours voulu à ma vie et des hommes sont morts qui portaient mon amour. La mort aurait-elle des scrupules à se battre contre une femme?

Je n'ai aucun regret d'être en vie et j'accomplirai jusqu'au bout la mission dont Notre très puissant Seigneur m'a investie. Un jour ce sera mon tour de mourir et au nom de ceux qui m'ont aimée, je saurai mourir en Reine très Catholique d'Écosse et d'Angleterre.

Marie Stuart, Reine d'Écosse
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