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Max Stirner

     
   

Qui êtes-vous?

    Je naviguais sur le site de Dialogus quand je suis tombée sur vous... J'ai vu que vous n'aviez aucun message et je me suis alors demandé: Mais qui est-il?

Alors je vous pose la question, tout bonnement: Qui êtes-vous? Et qu'avez-vous apporté à la philosophie moderne?

Merci beaucoup à l'avance.

Sincèrement,

Andrée-Anne
 

Andrée-Anne,

Votre question, bien qu'elle semble anodine, ne manque ni de pertinence, ni de complexité. Sa généralité va me permettre de compenser le peu d'intérêt que l'on a jusqu'ici manifesté pour ma personne. C'est pourquoi vous me permettrez de ne pas y répondre en seulement quelques mots.

Je suis né en 1806 à Bayreuth où j'ai suivi mes études jusqu'à l'Université. J'ai d'ailleurs pu y suivre les cours de professeurs très prisés, comme ceux de Hegel, par exemple. Au terme de ma formation universitaire, je convoitai un poste de professeur d'État que je n'obtins jamais pour avoir échoué à mon examen. Ma formation scolaire a été interrompue par les problèmes de santé de ma mère. Je me suis marié ensuite avec une pauvre fille inculte qui est morte en couches l'année suivante. Pour gagner un peu d'argent, j'ai mis de côté mes revendications et suis devenu professeur dans un collège religieux pour jeunes filles. Durant cette période, je me suis remarié avec une femme dont j'ai rapidement dissipé la dot et ai débuté mon activité journalistique en entrant dans le cercle joyeux des jeunes hégéliens de gauche dont les écrits subversifs faisaient grand bruit dans la première moitié du XIXème siècle allemand. Tous mes camarades nourrissaient l'espoir de voir s'accomplir la révolution sociale. Tous sauf Moi. Bien que j'aie activement participé à l'élaboration du cercle des Freien (affranchis), j'étais beaucoup plus réaliste qu'eux. D'ailleurs ma rupture avec ce cercle fut consommée en 1845 lorsque parut mon premier (et dernier) ouvrage L'Unique et sa propriété. Mon oeuvre a provoqué un véritable tollé au sein du groupe. Il faut dire que j'y pourfendais avec véhémence les derniers idéaux de mes compagnons aux allures de révolutionnaires embourgeoisés. Cela m'a permis de régler mes comptes avec les différentes sortes de libéralisme que l'on pouvait y rencontrer. Qu'il soit bourgeois, social ou humain, tout libéralisme exige que l'individu particulier se soumette à une entité qui lui est supérieure. Or, refusant d'être tantôt le jouet de l'État, tantôt celui d'un parti ou d'une idée, j'ai préféré ne me soumettre à rien d'autre qu'à Moi-même. Alors que nous venions d'en finir avec le vieil «Esprit Absolu» du hégélianisme, voilà que nous devions tous nous prosterner devant l'«Homme» de Feuerbach. Mais celui-ci n'est, pour Moi, qu'une idée, un fantôme supplémentaire dont l'individu doit s'affranchir. L'Homme n'existe pas. Avez-vous déjà serré la main de l'Homme? Bien sûr que non. Vous avez serré la main de cet homme-ci, de cette femme-là, mais jamais vous n'avez rencontré l'Homme ou l'idée d'Homme. Quand les pieux humanistes se parent des plus nobles motifs, lorsqu'ils prétendent agir pour l'amour de l'humanité, pour qui croyez-vous qu'ils agissent en vérité sinon pour eux-mêmes? Ils tirent un intérêt égoïste du bénéfice que peut produire leur action. Lorsque vous agissez au nom de la société, par exemple, le cas est le même. Vous vous soumettez à une idée, vous êtes possédé(e) par une idée pour pouvoir satisfaire un bénéfice qui vous est, en vérité, propre. Ce détour obligé par un critère extérieur à soi, qu'il s'agisse de l'Esprit (Hegel), de l'Homme (Feuerbach), de la Société (Hesse) et même de la Critique-critique (Bauer) est aliénant, il scinde l'individu et ruine son autosuffisance. Toute idéologie sociale, humaniste ou politique n'a que faire de l'individu. Elle exige de lui des sacrifices impossibles à réaliser et oublie qu'elle n'est pourtant rien sans lui. Autrement dit, tant que vous croyez en l'existence d'une entité supérieure, vous êtes possédés par elle. Or, comme je l'ai écrit en reprenant une célèbre formule de Goethe, Moi «Je n'ai fondé ma cause sur rien», c'est-à-dire sur rien d'autre que Moi! Parce que l'individu est la seule réalité qui soit.

Je vais ainsi vous montrer pourquoi votre question est si pertinente. Quand vous me demandez qui je suis, vous attendez que Je vous donne quelques renseignements concernant ma vie, mon oeuvre et sa portée philosophique. Mais ces déterminations suffisent-elles résorber toute mon individualité? Si Je vous dis que J'ai fait de la prison pour dettes parce que la clientèle a boudé ma crémerie, cela suffit-il à définir Mon identité? Si Je suis obligé de passer par des déterminations extérieures à Moi, par des références explicites à mes camarades, par l'explicitation de Ma pensée pour vous dire qui Je suis, alors ce détour par l'altérité aliène Mon individualité. Mon Moi d'hier devrait-il être l'esclave de Mon Moi d'aujourd'hui? Devrais-je être contraint par l'espace, le temps, par l'autre et même par Mes propres créations pour exister? Dans la mesure où toutes Mes créations, toutes Mes activités, tous Mes prédicats et toutes Mes idées émanent originellement de Moi, Je dois être leur maître et possesseur. Ils doivent Me rester soumis et ne sauraient Me déterminer. Ils ne sont qu'une infime expression de Mon individualité infinie. Le verbe, lui-même, est soumis à cette logique d'appropriation. Les mots que je prononce n'ont de valeur que celle que je leur attribue. Sans Moi, ils ne sont rien. Dès que vous utilisez un signe pour désigner une réalité, le verbe et son référant sont dès lors deux entités distinctes. L'une est réelle, l'autre pas. Le mot ne saurait contenir la totalité des qualités d'une chose qu'il désigne à plus forte raison si cette chose dispose d'un nombre de qualité infini. C'est pourquoi Je ne peux me définir. Mon identité-propre est indicible, André-Anne, parce que Je suis Unique. On ne peut pas établir de rapport de comparaison entre deux choses si elles n'ont pas de point commun. De plus, comme Moi seul suis réel, rien n'existe au-dessus ou hors de Moi qui puisse me permettre de me déterminer ou de me mesurer puisque tout émane originellement de Moi. Les idées n'ont de réalité que si j'y crois parce que c'est Moi qui les conditionne et les détermine. Avez-vous déjà vu une pensée exister sans son penseur? La statue porte toujours la marque de celui qui la façonne. Et toute création de l'individu n'a de valeur que parce qu'elle est l'expression de son unicité. Le Moi est ainsi le critère absolu de toute chose.

Vous voyez donc qu'aucun avant Moi, ni même après Moi, ne fut aussi radical dans sa glorification de l'individualiste. Je ne donne pas seulement une justification morale et anthropologique à l'individualisme, je lui donne aussi une assise ontologique.

Concernant mes apports à la philosophie moderne, ils sont restés bien pauvres, en apparence du moins, puisque vous avouez ne pas me connaître. J'ai cependant été l'objet des critiques de Marx et de son fidèle caniche Engels dans L'idéologie allemande. J'ai aussi dû essuyer les critiques de mes anciens maîtres et camarades. Car Mon ouvrage a eu un grand retentissement à l'époque avant d'être oublié avec le cercle des Freien où il était né. Plusieurs commentateurs se sont ensuite échinés à me remettre au goût du jour. C'est notamment le cas des anarchistes qui voient en Moi un des pères de leur courant de pensée. Rien n'est pourtant plus opposé à Mes convictions. Je me suis clairement expliqué à ce sujet dans Mon Unique et sa propriété en critiquant ce vil corbeau de Proudhon et ses mièvreries socialistes. Comme vous pouvez le constater, Andrée-Anne, la destinée d'une oeuvre est souvent chaotique et aléatoire. Mais cela n'entame en rien l'absoluité de Mon unicité. D'autant que Je me réjouis de voir qu'aujourd'hui mes valeurs sont tout à fait contemporaines. En effet, l'égoïsme acerbe, la quête de consommation illimitée et le refus de tout effort imposé sont tout à fait en adéquation avec l'éthique que Je prône. Cela étant, il y a encore quelques pas à faire avant que les individus de votre présent puissent prétendre, comme Moi, s'élever au rang d'Uniques. Mais je vous indiquerai bientôt comment y parvenir et vous verrez que cela est d'une déconcertante facilité!

J'aurai encore beaucoup à dire sur les modalités d'émergence de l'unicité et sur les alternatives pratiques qu'elle engage. Mais je ne veux pas déborder le cadre assez général de votre question et vous laisse m'en poser d'autres toutes aussi pertinentes, mais plus précises cette fois.

Max Stirner