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Max Stirner

     
   

Quel type d'organisation sociale?

    Je naviguais sur le site de Dialogus quand j'ai découvert une page sur vous, Max Stirner ou plutôt Johann Kaspar Schmidt.

Je profite donc de l'occasion qui m'est offerte pour vous poser deux questions (la première étant plus de l'ordre de la pure curiosité). Donc tout d'abord: pourquoi avoir choisi d'écrire sous un pseudonyme? Était-ce pour pouvoir garder votre place de professeur de latin au sein de la pension pour jeunes filles sans risquer d'y choquer les esprits? Ensuite: quel type d'organisation sociale envisagez-vous? En effet chacun étant une fin en soi, un moi absolu, n'a d'autre règle que celle que lui dicte son égoïsme. Il recherche donc sa satisfaction personnelle. Chacun aspirant aux mêmes choses, j'ai du mal à envisager comment il est possible d'échapper à ce que Hobbes appelait la «guerre de tous contre tous»! Donc comment échapper à ce retour à l'État de Nature qui aboutit au final à la destruction de l'homme?



Hélène,

C'est avec plaisir que Je M'exprimerais en répondant successivement à tes deux questions. Ta première question reste anecdotique, mais elle est néanmoins compensée par la seconde qui me semble être d'un intérêt majeur. En effet, l'alternative pratique que J'ai envisagée pour remédier aux divers systèmes politiques a été trop longtemps l'objet de nombreuses confusions. Tu Me donnes là une belle occasion d'y remédier.

Mon pseudonyme m'a été inspiré par mes amis qui m'ont donné le surnom de «Stirner» en raison de la largeur de mon front. («Stirn» = «front» en allemand). Ce sobriquet est, en effet, devenu Mon pseudonyme mais ne va pas croire que ce soit pour conserver ma place de professeur puisque J'ai quitté mes fonctions dès la parution de L'Unique et sa propriété en 1844. Précisons aussi que mon patronyme, «Schmidt», est très répandu en Allemagne ce qui n'aurait pas permis à mes lecteurs de se faire une juste idée de Mon unicité...

Tu me demandes quel type d'organisation sociale Je prône? Ma foi, Je ne prône aucune organisation «sociale»! Je ne propose qu'une organisation asociale, apolitique et inter-égoïste. Ce n'est pas du tout la même chose, tu en conviendras dès que Je t'aurai expliqué de quoi il s'agit:

Lorsque chaque individu a pris conscience de son unicité irréductible, lorsqu'il s'est reconnu comme étant la source absolue de toute valeur, il n'a effectivement que faire des règles et des limites que lui assignent les instances supérieures et fantomatiques que sont Dieu, l'Esprit, l'État, la Société, l'Humanité etc. L'individu qui en résulte se reconnaît alors comme Unique et peut prétendre exercer son pouvoir sur toutes choses en fonction de sa puissance.

À ce stade de notre élévation, il nous faut abandonner les vieux idéaux du libéralisme qu'il soit politique, social ou humain. Ne rêve plus de liberté, Hélène, parce que tu ne pourras en jouir que dans la mesure où elle te sera octroyée et garantie par des puissances illusoires auxquelles tu accordes encore crédit. Ces puissances t'aliènent. Leurs libertés reposent sur ton esclavage. Je te souhaite plus que d'être libre, je te souhaite de devenir propriétaire. Lorsque tu es propriétaire, tu n'as plus à quémander ce qui t'appartient déjà. Lorsque tu es propriétaire, tu n'es pas seulement libre et affranchie des liens qui t'enserrent, tu es maîtresse de toi-même, de l'ensemble de tes créations et de toutes les choses qui peuvent tomber sous le coup de ta domination. C'est pour cette raison que l'Unique est nécessairement propriétaire.

Tu évoques l'argument selon lequel une conformité des aspirations individuelles ruinerait toute possibilité d'un commerce entre les individus, c'est là encore un préjugé monumental! Comment veux-tu que les individus poursuivent les mêmes ambitions puisque chacun d'eux est unique? C'est un point que j'ai déjà développé et sur lequel il n'est pas indispensable que Je revienne ici. Mais puisque tu sembles désireuse que je t'explique quels peuvent être les rapports que l'Unique peut établir avec d'autres Uniques, admettons que quelques conflits surgissent au sein d'une quête illimité d'appropriation égoïste. Dans Mon Unique et sa propriété, je propose une alternative tout à fait conséquente aux écueils des différentes organisations politiques et sociales. Cette alternative, c'est l'associationnisme. La libre association doit être comprise sur le modèle d'un rapport entre égaux qui les préserve de toute influence entre eux. Elle requiert plusieurs conditions destinées à proscrire l'émergence de toute contrainte:

- Qu'aucun contrat ne soit ratifié entre les participants.

- Que la participation à l'association soit révocable à tout moment.

- Que l'association ne soit engagée par l'individu qu'en vue d'intérêts strictement privés.

L'associationnisme est la seule organisation qui permette la libre appropriation individuelle et privée. Elle ne vise qu'à garantir Mon unicité parce qu'elle en est l'expression directe. Elle est aussi la seule garante d'une concurrence authentiquement libre entre les individus particuliers. D'ailleurs, de telles associations ont lieu spontanément tous les jours. Un groupe d'enfant qui se constitue spontanément en vue d'un jeu collectif est un exemple de ce que peut être l'associationnisme. Chaque rapport que l'un d'entre eux noue avec les autres n'est régi que par la jouissance individuelle qu'il y trouve. Les sentiments que deux amants nourrissent l'un pour l'autre ne sont motivés que par l'intérêt égoïste qu'ils poursuivent. Tu vois juste, Hélène, lorsque tu pressens que l'autre n'est pour Moi qu'un moyen de satisfaire Mon plaisir. Mais quel scandale y a-t-il à cela? Chacun de nous veut dominer égoïstement les autres pour accroître sa puissance d'appropriation. Si le prix de cette satisfaction est la guerre de chacun contre tous, que celle-ci soit donc déclarée! Rassure-toi, cette guerre est évitable dans la plupart des cas. Lorsqu'elle ne l'est pas, il est tout à fait légitime d'utiliser tous les moyens qui sont à notre disposition pour nous satisfaire. C'est une condition sine qua non pour se faire valoir soi-même. J'ai cependant précisé dans Mon Unique et sa propriété qu'il ne saurait y avoir de restriction numéraire du nombre des associés. Plus les associés seront nombreux, plus puissante sera l'association. Certes, L'Unique doit sacrifier une partie de Sa liberté pour être véritablement propriétaire et associé à d'autres Uniques mais, dans la mesure où Il gagne plus qu'Il ne perd, l'Unique ne se sacrifie pas. Ce que prouve Mon associationnisme, c'est qu'il est possible d'actualiser un rapport à l'altérité qui soit exempt de toute contrainte et qui permette de décupler notre puissance d'appropriation eu égard à un minimum d'effort pour y parvenir. En somme, tout cela n'est qu'une question de bon sens ...

Quant à l'hypothèse d'un «retour à l'état de nature», ce n'est, là encore, qu'une idée fixe. La nature humaine n'existe pas selon Moi. C'est l'individu particulier qui conditionne existentiellement et logiquement toute essence de l'humanité. De même, le prétendu état de «sauvagerie» dont pâtirait l'homme dès qu'il se trouve livré à lui-même n'est qu'une fiction théorique destinée à effrayer les pauvres d'esprit pour les mieux soumettre à une autorité quelconque. Hobbes a trouvé là un subtil postulat pour donner toute licence à un État tyrannique. Libre à toi de le croire. Si tu te considères comme une sauvage, si tu crois que Hobbes a raison lorsqu'il te dit qu'une sauvage sommeil en toi, ne t'étonne pas que l'on te mette en cage. En revanche, si tu te considères comme étant plus que l'esclave de tes propres instincts, tu seras plus... En définitive, il s'agit de se réapproprier soi-même, d'être seul maître et possesseur de soi. Il faut pour cela ne plus être l'esclave de tes propres idées ou de celles de Hobbes. Mais c'est là, Je crois, l'objet d'un autre développement dont les détails sont antérieurs à l'élaboration de l'associationnisme...

Pour conclure, Hélène, Je me permettrai de te faire remarquer que la correspondance que nous venons d'échanger est une savoureuse illustration de Mon associationnisme: nul ne t'a contrainte à m'écrire comme nul ne m'oblige à te répondre et nous avons pourtant établi un rapport où chacun de nous a satisfait son désir égoïste. J'ai répondu à ta question et ôté les doutes qui t'assaillaient; tu M'as donné l'opportunité d'exprimer Ma pensée et de la propager en dissertant sur l'un de ses points cruciaux. Chacun de nous a utilisé l'autre et pourtant ne sommes-nous pas, l'un comme l'autre, comblés?

Max Stirner