Olivier Bourgais
écrit à

   


Joseph Staline

     
   

Vos amours déchus

    Camarade Iossif Vissarionovitch Djougachvili,

Je suis votre chemin depuis un certain nombre d'années. J'enquête sans cesse votre histoire.

Je ne sais guère comment m'adresser à vous, mais il est certain que mon sentiment vous paraîtra juste. Je n'aurais pour vous aucune question politique, car il me semblait, qu'au fond, vous détestiez faire preuve de diplomatie: on ne discute pas avec l'ennemi, et plus on reste intransigeant et fixe, plus on vous respecte vos vertus; plus on se prépare à la guerre et à déjouer les complots, mieux on se porte (et vous l'avez saisi toute votre vie). Vous êtes le plus grand camarade que le monde ait connu. Lénine se méfiait, il a eu raison; maintenant, il vous succède au loin, si loin, au panthéon du communisme soviétique de Russie.

Je maintiens à dire que vous avez été quelque part créé par la machinerie soviétique, c'est-à-dire qu'elle était corrompue et que vous avez fait de votre mieux pour la redresser. Ceux qui vous ont précédé étaient des vieillards simiesques et cachectiques qui n'ont cessé d'insulter la mère patrie soviétique. Que s'est-il passé au moment de votre succession? Oh, moi aussi, je vous pensais atemporel, mais que s'est-il passé, bon sang? Après six mois de flottement, Nikita Krouchtchev s'invitait à marcher sur la plus haute marche. Il s'y est maintenu par un acte sournois; il vous a trahi. Non, pas vous! Mais ce que vous symbolisiez aux yeux de milliards de communistes de par le monde. M. Krouchtchev a sorti son petit rapport! Il a craché sur votre oeuvre en ne cessant de proférer à votre image des crimes que vous n'auriez pu commettre et dont ne pouviez vous défendre. Les purges, le culte de votre personnalité, le système répressif, votre déviance de la légalité socialiste, tout est passé dans ce rapport. Vous-même, camarade Iossif, vous avez été «destalinisé» - oui, toute la période qui a succédé à votre perte s'est appelée la «destalinisation» ou encore le «Dégel». Depuis, il ne reste rien de vous, pas même une patrie (la Corée du Nord a tenu le coup jusqu'alors, mais elle est en voie de développement d'une économie de marché), pas même un coeur sauf quand il s'agit de vous battre une fois de plus!

J'ai moi-même longtemps pensé que vous avez conduit l'Union des républiques soviétiques de Russie à leur perte, que vous avez en quelque sorte entraîné votre oeuvre dans le mausolée. Je suis revenu à la charge. Pas une critique n'est similaire, mais — par un hasard des plus absolus — toutes se concertent pour vous attribuer autant de malheurs qu'il en faudra pour vous écorcher un peu plus, vous enfoncer un peu plus bas.

Je suis né trente ans après votre mort, et je sais qu'être né plus bas que sous terre, que d'être élevé parmi les porcs, que de rompre avec le fatras bourgeois est une peine inconsolable.

Vous avez emporté quelques secrets dans votre tombe. Je les respecte. Mais il faut que vous m'en dévoiliez deux afin de parfaire votre biographie dans mon «subjectif», afin de vous retracer d'un bout à l'autre.

Pour que le peuple croit en votre sublimité, vous n'avez pas hésité à mettre en oeuvre quelques illusions sur votre vie. Sur la question de votre date de naissance, par exemple, il y a comme un souci. Sur certains documents, les plus officiels, vous seriez né le 06 mars 1878 et, sur d'autres, le 21 décembre 1879. Et encore d'autres documents qui justifient ces deux dates par le fait d'une tromperie: vous vouliez cacher que vous aviez échoué une année au séminaire de Tbilissi. Est-ce vrai? Un an et neuf mois me semble un décalage énorme. Ne me répondez pas par un effet de rhétorique, je vous prie. Je vous connais trop bien! Pour cette réponse, je ne peux que me fier à vous, soyez sincère.

Ma deuxième interrogation est tout aussi indiscrète, et j'en suis autant confus que curieux. Votre relation avec votre mère était à distance. Vous craigniez chaque instant pour elle, et l'enfance ne vous a pas profité pour que vous puissiez jouir de ses bras, pleinement (je veux faire allusion à Vissarion, que vous avez connu fort peu, mais intensément avec sa violence et son alcoolisme). Cet amour à distance avec Ekaterina ne vous a-t-il porté à confusion lorsque vous, Sosso, avez épousé en juin 1904 une paysanne de 15 ans, très pieuse, Catherine, et lorsqu'en août 1918, vous fîtes de même avec cette jeune photographe de 17 ans, Nadja? De même que vos domestiques étaient plutôt jeunes pour vos bienfaits: Valentina pour la manucure et la belle Régina, cette étudiante américaine qui rêvait de démontrer la supériorité du communisme au sein même des États-Unis? Je ne veux pas vous entendre conter un de ces ragots oedipien, je veux juste savoir si vous les avez aimées suffisamment pour qu'elles ne meurent pas? Qu'est-il arrivé à Catherine au bout de deux ans de mariage? Elle qui croyait dur comme l'acier en votre ambition. Pourquoi le suicide de Nadja, après deux magnifiques enfants? Auriez-vous reproduit la méchanceté de votre père?

Pardonnez-moi si, comme vous, je manque de tact: je ne sais plus quel écrivain a dit cela. Quand bien même une mémoire me fasse défaut, je le cite: «J'ai bien trop de gants, même si ce sont des gants de boxe».

Cordialement «Mon généralissime de toutes les armées de l'Union des républiques soviétiques de Russie».

«Petit père des peuples».

Je vous salue, haut, du seul poing qui ne soit délétère pour l'humanité socialiste, pour que vive votre communisme!



Camarade!

Votre lettre m'a profondément ému, cela m'aide à comprendre pourquoi tant de gens me parlent de camps de travail, alors ce M. Khrouchtchev va me trahir, je vous remercie pour vos informations.

Ma date de naissance: je suis né dans un décor de fable orientale en 1879.

Mes amours, je ne peux répondre à de telles questions, mais vu le service immense que vous me rendez contre un complot me visant, je vais vous répondre, Monsieur, la vie avec ma chère Svetlana est aisée, libre, gaie et pleine de brillantes couleurs. Je suis toujours attentif et tendre, nous allons au cinéma, mon épouse me distrait et me console quand j'ai du chagrin.

Pour les suicides, je pense à un complot de la CIA et du FBI pour me faire pression.

Je vous prie de pardonner mon mauvais français*, mais la traduction en russe pour le français n'est pas évidente.

Josef Staline

P.-S. : Je suis très touché que vous écriviez une biographie sur moi. Je vous invite à lire mes biographies officielles.

* NDLR: Le texte original de M. Staline a été écrit en français, mais a été corrigé par les réviseurs de Dialogus.




Mon généralissime,

Vis mille ans. C'est ce que tu ajoutais à tous tes petits mots affectueux à ta mère. Et je vous retourne cette ritournelle, si bien attribuée aux personnes qui vous furent chères: vis mille ans.



Camarade!

Je vous remercie de vos compliments. Je voulais savoir où en est votre oeuvre sur ma vie?

Josef Staline



Cher Camarade Sosso,

Vous avez saisi. J'ai longtemps été chagriné par le terme biographie. J'ai fait cette biographie il y a quelques années (c'est-à-dire que j'ai parcouru les points cruciaux de votre vie, ce n'est qu'une bande chronologique expliquée). Bien que votre vie fut ponctuée par des faits semblables à votre esprit, cela ne va pas au bout de votre oeuvre. Le mot oeuvre prend ici tout son sens. Mon but est d'atteindre ce que vous pensiez. Et je dois penser à moi aussi!

Imaginez qu'il y a deux à trois ans que je me suis perdu dans les méandres de votre oeuvre. Les psychiatres, qui ont ponctué les faits de ma vie, la mienne, ont cru bon de m'interner, de me vendre de la pathologie comme le savon à barbe, de faire de moi quelqu'un qui ne semblait guère maîtriser l'équilibre de votre vie et de ma vie, plus réelle soi-disant. Ils m'ont affublé d'une «transposition», d'une schizophrénie obsessionnelle et d'un délire paranoïde.

Je sais ce que je vois. Je sais ce que j'entends. Je sais ce que je sens. Mais mon ressentiment envers ces cols blanchis, qui croient savoir, plus que tout, où va l'âme, ne s'épuisait pas. Je ne suis pas aveugle; vous me fûtes le plus prégnant des camarades. J'accouche, je mets sur papier le moindre fait prouvant la force de votre esprit.

Il me faut encore abattre bien des cochons, les cogner durement comme la réalité, ne jamais sucer le lard même avec légèreté. Les médecins du Capital m'ont vidé de tout sentiment avec leurs cachets blancs comme la Bible!

S'il faut devenir fou pour comprendre l'acte d'autrui dans son intégralité, je jouerai consciemment.

Mais votre biographie n'est pas une finalité; c'est pour cette raison que je ne m'y suis pas attardé. Ce que je veux saisir est votre esprit, et de votre esprit, rejoindre votre oeuvre sachant votre futur. C'est-à-dire que je m'appuie là où vous continuez à persévérer malgré l'infamie capitaliste et libérale dont vous avez pris conscience précédemment; c'est-à-dire que je vais là où il y a une mémoire de votre oeuvre; où je m'imprègne de votre oeuvre pour connaître votre identité, pas votre identité, je dirais votre entité. Ne soyez pas choqué si je dis votre entité: vous appartenez à tous, et le monde a conscience de vous, une conscience collective. Je veux rejoindre de la même sorte l'inconscience collective: qu'est-ce qui fait qu'un être agit, qu'un État réagit à votre longue entreprise? Qu'avez-vous bousculé à travers le temps? Je prends l'exemple des pays de l'Est, des pays baltes dont je peux dire aujourd'hui que vous avez perdu le contrôle, nonobstant la capacité de ces peuples - y compris de la Géorgie - à organiser la révolution prolétarienne.

Je veux approcher du mieux cet état d'esprit flottant dont tout le monde a conscience, comme bien d'autres ont été inspirés par une créature divine fantasque - celle-là même que vous avez réussi à surpasser alors que rien ne vous prédestinait à une longue marche dans l'histoire.

Que pensez-vous de tout ceci? Cela n'a rien de mystique; c'est un enchantement retrouvé. Et j'ai une autre question à vous soumettre, Camarade Staline.

Lénine vous reprochait dans son testament une brutalité sans précédent et un christianisme latent. Est-ce que votre séjour au séminaire de Tiblissi, bien que tumultueux, vous a influencé, sachant que votre mère désirait vous voir entrer dans l'Ordre religieux?

Cordialement «mon généralissime».

Le camarade Olivier

P.-S. : Veuillez excuser la lenteur de ma réponse.


Camarade Olivier,

Lénine n'est pas un homme apte à diriger: c'est un philosophe, tout comme son ami Trotski.

Ce qui m'a influencé? Peut-être puis-je répondre correctement en disant: le Peuple soviétique.

Josef Staline