Un panthéisme? |
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| Cher monsieur Spinoza et Maître, Si je considère votre doctrine comme un panthéisme, est-ce que je trompe? Plusieurs indices m'y incitent. Vous assimilez Dieu d'une part à l'idée de Substance unique, infinie et éternelle, et d'autre part à la Nature. Or un des Attributs par quoi notre intellect conçoit la Substance est la Pensée. Conclusion: la Nature telle que vous la voyez est «pensante». Ce qui d'ailleurs implique la distinction entre Nature naturante et Nature naturée, qui me semble reproduire la dualité d'Attributs Pensée/Étendue. De plus, peut-il y avoir pensée sans conscience de soi? Je ne crois pas, d'après notre expérience. Croyez-vous que nos connaissances scientifiques actuelles permettent une telle métaphysique de la nature? Je vous remercie si vous avez le loisir de me répondre et me permettez de vous poser d'autres questions sur votre oeuvre que je ne cesse de relire avec beaucoup d'intérêt et de plaisir. Avec ma respectueuse considération, GB |
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| Au très déférent et pénétrant GB, L'idée que ma philosophie puisse être un «panthéisme» ouvre, je le crains, la porte à un certain nombre de préjugés particulièrement dangereux. Tous ces préjugés dépendent en fait d'un seul: les hommes supposent communément que toutes les choses naturelles, agissent comme eux mêmes, en vue d'une fin, et bien plus ils considèrent que Dieu lui-même dispose tout en vue d'une certaine fin, car ils disent que Dieu a fait toute chose en vue de l'homme, mais il a fait l'homme pour en recevoir un culte. Cette notion de «panthéisme» risque de garnir la totalité de l'existence des caractéristiques anthropocentrées dont je m'évertue a dévêtir Dieu dans ma tentative d'une description rationnelle du réel. Je ne vois pas par conséquent où, dans mon système de philosophie, vous détectez que la Nature naturante est «pensante», ou pire consciente de «soi». Voila bien de ces anthropomorphisations de Dieu que je dénonce et que les panthéismes restituent en leur qualité d'ultime soubresaut cultuel lacérant la pensée rationnelle et compromettant le raisonnement géométrique. Votre, Spinoza |
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| Cher philosophe ! D'abord je vous remercie de votre réponse ( mais je m'étonne qu'elle ne paraisse pas dans le forum et que je la reçoive en courrier privé; je croyais que le forum était un espace de discussion ouvert à tous ) Je connais suffisamment votre oeuvre et pas seulement l'Éthique mais aussi le Traité Théologico-politique, pour savoir que votre effort vise à désantrhomorphiser vigoureusement l'idée de Dieu. En quoi je vous suis tout à fait; arracher Dieu à la gangue des superstitions religieuses, n'est-ce pas le restituer dans son ineffable transcendance? Cependant vous rejetez pour votre doctrine le qualificatif de «panthéiste», mais est-ce que vous n'y prêtez pas le flanc quand on lit la proposition E. II, 3 :«En Dieu est nécessairement l'idée tant de son essence que de tout ce qui suit nécessairement de cette essence». Et dans le scolie vous affirmez tout naturellement que «Dieu se comprend lui-même». Et dans la lettre 32, vous écrivez : «Il est donné dans la nature une puissance infinie de penser et que cette puissance contient objectivement, dans son infinité, la nature tout entière..» Et dans la lettre 56: « ...personne en effet ne peut nier que Dieu ne se connaisse et connaisse toutes choses librement et cependant tous conviennent que Dieu se connaît nécessairement lui-même.» Comme Dieu-substance est selon votre conception identique à la Nature ( Deus sive Natura ) et plus précisément à la Nature naturante, il s'ensuit, selon mon humble logique que celle-ci est bien «pensante». Voilà ce qui me fait penser que votre doctrine peut s'interpréter dans un sens panthéiste. Je vous pris de croire, Cher Maître, à ma profonde et respectueuse considération. GB |
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| Au très pénétrant et documenté GB C'est de mon propre chef que je me tiens en retrait du forum, car je préfère l'officine a l'hémicycle. En réfléchissant avec la prudence requise sur les citations que vous me réservez, vous vous aviserez que si Dieu -c'est-à-dire la nature naturante- pense et connaît, c'est qu'il ne le fait nulle part autrement qu'a travers ce qui est naturellement sorti de lui, notamment les entités pensantes issues de nature, vous et moi au premier chef... Si un mot en -isme vous tient tant à coeur pour désigner ma doctrine de l'être, nommez la sans hésiter naturalisme, cela sera encore moins risqué et tendancieux que le terme que vous proposez. Votre, Spinoza |
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| Cher Maître, Vous me répondez que Dieu se «pense à travers des entités, vous et moi» et que votre philosophie se caractérise par «le naturalisme». Donc, j'en infère que votre doctrine serait un humanisme (puisque nous sommes des hommes) naturaliste. Normal puisque l'homme «n'est pas un empire dans un empire» mais bien un mode fini (une partie de la Nature naturée) des deux Attributs de l'Étendue par son corps et de la Pensée par son entendement. Voilà qui me paraît clair: ni panthéisme, ni matérialisme -je pense que tous ces «ismes» vont vous faire sourire, mais c'est une manie de notre temps:)- néanmoins, il me semble que nous restions dans le réalisme cartésien, non au niveau substantiel mais modal. Il me semble que même si, comme vous l'affirmez «l'esprit (l'âme, selon les traducteurs -au fait comment traduiriez-vous «mens» aujourd'hui?) l'esprit n'est que l'Idée d'un Corps», il y a tout de même une différence entre une idée et l'objet dont elle est l'idée, non? À quoi tient cette différence? Aux Attributs, puisqu'il y a comme vous l'écrivez une idée de l'esprit dans l'entendement de Dieu, donc une idée d'idée du Corps (et de ses affections). Je suis vraiment un peu gêné de vous interpeller de nouveau, je me dis que j'abuse de votre temps, mais j'ai une telle fascination pour votre pensée que je voudrais bien la comprendre à fond. Croyez, cher Maître, à mes sentiments de profond respect. GB |
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| Ô persévérant GB Vous voilà bien rapide à éliminer le matérialisme. Il me semble pourtant bien moins inadéquat que cet «humanisme» que vous m'imputez, en une pirouette ma foi fort peu raisonnable. -isme pour -isme, il ne faudrait tout de même pas fourvoyer ma barque dans un isthme où elle ne saurait vouloir entrer. Conséquemment, notez bien: mon monisme fait que mon naturalisme et mon matérialisme éliminent votre humanisme pour ce qu'il est: un regrettable anthropomorphisme... Votre, Spinoza |