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romorantines@laposte.net |
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Une question espineuse |
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| Monsieur, Notre professeure de philosophie est une de vos grandes admiratrices («votre plus grand fan», comme on dit chez Dialogus) et nous ne demanderions pas mieux que de faire comme elle si nous comprenions quelque chose. Au début de l'année elle nous a donné le sujet suivant: «Qu'avez-vous voulu dire au juste par cette maxime? - Si j'eusse voulu en dire davantage, je l'eusse fait.» Expliquez ce que Jean Rostand a voulu dire au juste par cette maxime. Nous ne vous demandons pas de nous aider puisque nous avons déjà remis notre devoir (où nous avons toutes eu zéro), mais nous nous demandons comment un grand philosophe comme vous aurait pu s'en tirer avec une telle question. Nous vous remercions à l'avance de votre réponse, même si nous n'y comprenons rien: ce sera la preuve que c'est de la philosophie. Béatrice, Catherine, Claire, Évita, Martine, Mia, Nicole Élèves de Terminale au Lycée de Jeunes Filles de Romorantin Aux très pétulantes et incisives Béatrice, Catherine, Claire, Évita, Martine, Mia et Nicole Vous vous interrogez, très légitimement, sur la teneur intellectuelle de l'aphorisme suivant: Si j'eusse voulu en dire davantage, je l'eusse fait, que je gloserai ainsi, si vous me le permettez, pour mieux le corréler à la suite de mon propos à son sujet: Je ne voulais pas en dire davantage, sinon je l'aurais fait. À y regarder abstraitement, une telle affirmation semble en effet rien moins qu'un truisme creux et, libres et joyeuses comme je vous devine, vous n'avez certainement pas été loin de vous dire que votre professeure (qui, si vous étiez vraiment de Vieille-France, serait, «un professeur» même si femme vous excuserez cet aparté taquin venant d'un Hollandais) vous convoquait à «jaser», toute cuistrerie au clair, sur une pure ineptie. Aussi, à sa décharge, je vous invite à méditer le bref commentaire suivant. Le dire est motivé par le vouloir dire et il semble bien que l'implication entre avoir voulu dire et avoir dit s'impose comme de soi. La réflexion émanant du raisonnement géométrique oblige cependant à envisager deux cas d'espèce diamétralement opposés à l'aphorisme initial. Les voici: Je ne voulais pas en dire davantage et pourtant je l'ai fait, J'aurais voulu en dire davantage et pourtant je ne l'ai pas fait, auxquels le mouvement des alternances logiques oblige à ajouter un cas d'espèce non-converse de l'aphorisme initial et fort plus redondant: Je voulais en dire davantage et justement je l'ai fait. On note vite que ce dernier aphorisme est absurde, sauf si l'auteur du susdit aphorisme est à ouvrir un tiroir secret contenant une liasse inédite de ses écrits qu'il nous jette au nez. Postulons, pour la suite, que ce Rostand parle plutôt de travaux connus sur lesquels tombe dru la plus diurne des lumières. Le quatrième de mes aphorismes est donc au pire absurde au mieux quelque doublet maladroit de celui que vous m'avez si gentiment cité. Il n'en est pas autant des deux autres que je vous ai, moi, soumis. Ceux-ci, par les vertus intellectives de l'IN CONTRASTO, vont nous permettre de mieux sonder ce que l'aphorisme initial voulait tant dire. Évoquons sans équivoque les situations possibles d'engendrement des deux converses que je viens de confronter à votre attention sagace. Je ne voulais pas en dire davantage, et pourtant je l'ai fait. Ceci ne peut être que les paroles contrites d'un homme ou d'une femme ayant été contraint, malgré son gré, à parler ou à écrire. On peut même en aller jusqu'à penser à un prisonnier ayant été torturé et avouant tristement à ses compagnons d'infortune que ses paroles ont traversé l'enclos endolori de sa volonté et du souhait initial de se taire. J'aurais voulu en dire davantage et pourtant je ne l'ai pas fait. Voici, d'autre part, des paroles qui expliquent sans doute pourquoi vous vous êtes tournées vers moi. En effet, cet aphorisme pourrait être signé Spinoza. À cause dune conjoncture théologico-politique contraire dont je vous épargne le triste détail, car j'ai cru comprendre qu'une bonne partie de ce que je défends et promeus agace en fait les potaches en révolte que vous êtes ou prétendez être, j'ai dû, récemment encore, à ma grande tristesse, brûler certains de mes travaux. Je n'ai pas parlé ou écrit de moultes questions sensibles parce que je craignais pour ma sécurité dans une Hollande devenue un domaine de bien lourde police. Un fait alors frappe de plein fouet le raisonneur strict et méthodique qui médite toujours cet aphorisme de votre monsieur Rostand. Il appert, sans le moindre doute possible, que ses deux converses impliqueraient imparablement un univers social répressif et policé, où torture, contrainte, obscurantisme et censure figureraient en bonne position parmi les implicites profonds des deux susdits converses. Par mouvement en contraste du raisonnement, on est donc forcé de conclure que ce monsieur Rostand chercha simplement à affirmer qu'il avait parlé haut et clair et dit ce qu'il avait à dire sans ressentir de pression particulière de la part des instances scientifiques, politiques ou philosophiques de son temps. En cela, je vous assure que je l'envie de tout mon coeur. Vôtre, nobles et badines demoiselles, Spinoza |
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