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Benedict de Spinoza

     
   

statut de l'essence

   

Monsieur le très pénétrant et très prudent Benedict de Spinoza,

Je me permets de vous écrire, parce que je travaille actuellement sur votre philosophie, en la comparant à celle d'un jeune (freluquet) que vous vîtes quelques jours dans les années 1960 -un certain Leibniz. J'envisage vos points de vue respectifs sur le problème de l'expression -que vous-même ne théorisez pas comme tel-, mais un excellent commentateur a bien remarqué que vous y pensiez très souvent...

Ma question est la suivante: peut-on concevoir le statut de l'essence, dans l'Éthique, comme n'étant déterminant qu'à titre heuristique et non pas ontologique -ou si vous préférez, comme étant antérieur d'une façon non chronologique (mais éternelle...) par rapport à ce qui l'exprime (le mode en tant qu'il occupe un certain espace et dure un certain temps).

Si l'on conçoit l'individualité comme ayant 3 «étages»
1) les parties extensives (physiques et mentales) qui constituent (au sens propre) son existence actuelle,
2) les rapports sous lesquels ces parties appartiennent à cette individualité et la caractérisent et
3) l'essence qui s'exprime dans ces rapports,
on arrive vite à ce problème, qui est en fait le problème de la réciprocité (excusez le peu de poésie) ou la réversibilité du rapport d'expression: d'un côté, l'essence (3) s'exprime dans les rapports (2) qui l'expriment donc et sont à leur tour exprimés par les parties extensives actuelles (1); mais ne peut-on pas concevoir une relation en sens inverse, les rapports (et leur devenir dans l'existence: en fonction des rencontres (au sens le plus large du terme) avec lesquelles ces rapports se composent ou se décomposent) pouvant, me semble-t-il, s'exprimer eux aussi et déterminer en un sens l'essence même de l'individu, essence conçue du coup comme purement relationnelle - Dieu seul ayant «de toute éternité» une idée adéquate du devenir de cette essence. L'éternité exclut-elle le devenir?

En espérant que ces propos vous sembleront justes et corrects au regard de votre philosophie, mes hommages les plus sincères,

Un apprenti


Très volubile et inquisiteur apprenti,

Il n'est pas rationnellement recevable de réduire l'essence à un facteur heuristique. Le faire place l'essence en contradiction frontale avec sa propre définition. J'observe aussi, corrolairement, que vous associez céant, fort intempestivement, l'heuristique et le relationnel, ce qui procède aussi d'une fort pauvre compréhension de ma doctrine ontologique. Je vous annonce avec regret qu'il est fort difficile de tenir la suite de raisonnements que vous hasardez ici sans quitter l'enceinte de ma pensée.

Spinoza